‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 25 sur 216 · P. 4, Ed. Juste · texte numérisé non relu

P. 4, Ed. Juste

2. Données en notes par Marty-Lave.tux, dans sa réimpression des Cronicqnes, tome I\'.

il se borne à constater le succès des Chroniques gargantuines, auxquelles il rattache le livre qu'il présente au public. Aucune édition des Chroniques ne porte le nom d'Alcofribas Nasier. Dans le prologue du Gargantua, Rabelais ne fait aucune allusion à une rédaction primitive de son livre, qu'il n'aurait eu aucune raison de désavouer, s'il l'avait véritablement revendiquée déjà dans le Prologue du Pantagruel.

En second lieu, comment admettre que le même écrivain a pu composer, à un an d'intervalle, des œuvres aussi différentes, par l'art et par le style, que les Cronicques et le Pantagruel? Manifestement les Cronicques ne sont pas d'un clerc ; l'invention est monotone ; elle ne développe que le thème de l'énormité dans la stature, la force ou l'appétit ; les éléments géographiques, quand ils ne sont pas pris dans les pro\ inces françaises, sont extrêmement pauvres: Reboursin, les Hirlandovs et les Hollendovs ne sont que des noms pour le rédacteur des Cronicques. Les dialogues sont rares et secs. Et que dire de ce style : « Grandgosier et Galemelle s'en vont à la chasse pour oublier l'ennui qu'ils avaient de Merlin, où ils trouvèrent une grande troupe de cerfs. » « Les ambassadeurs... se sont mis sur nier... ils ont eu bon vent et ont fort bien exploicte, tant qu'ils y arrivèrent » ? Rien, dans toute l'œuvre de Rabelais, n'autorise à lui prêter tant de négligence et une telle platitude.

Il n'est pas nécessaire de supposer que Rabelais est l'auteur des Cronicques pour expliquer la première phrase du Prologue du Pantagruel. S'il ne dédaigne pas de les prôner, s'il prend plaisir à reconnaître leur vogue prodigieuse, c'est qu'il espère amorcer sur cet incontestable succès de librairie la vente de son propre ouvrage, qu'il présente comme une « suite » des Chroniques.

Les Macaronèes de Folengo dont la première édition avait paru en 15 17 avaient été réimprimées trois fois avant 1532 '. Parmi les lectures amusantes, elles comptaient comme un des succès de l'époque. Rabelais les connaissait bien au moment où il rédigeait le Pantagruel. Dans la Bibliothèque de Saint-Victor, il attribue à Merlin Coccaie un De Palria Dialvloriini, titre de fantaisie qui résume assez justement le caractère de la dernière partie des

I. Cl .\ttilio Pûrtioli, Li' o/it'/r MMclieroiiiclic Ji Merlin Cocûii, p. xcin.

Macaroih'es. Il place au nombre des ancêtres de Pantagruel, Fracassus « duquel a escrit MerlinusCoccaius. » De ce géant et de l'ouvrage où il ilgurait, il avait retenu, nous le verrons, d'autres souvenirs que leurs noms.

Il ne cite jamais Pulci. l'ourtaiit // Mori^aule Ma^^^iore était trop connu en Italie pour qu'il l'ait ignoré. Il avait eu onze éditions italiennes de i.|8r à 1531. T-n l'rance, nous en trouvons une imitation dans un roman paru en 15 19 chez Jean Petit, Regnault Chaudière et Michel le Xoir. Hn 1536, Alain I.otrian en publie une traduction qui avait été achevée en 1517'. Le compagnon de Roland, le géant armé d'un « batail » de cloche, était certainement connu de Rabelais. C'est sans doute lui qui est désigné dans la généalogie de Pantagruel ', comme dans la description des Enfers >, bien qu'aucun indice ne permette de l'identifier et de le discerner des nombreux Morgants qui figurent dans les épopées françaises.

C'est de ces épopées héroï-comiques italiennes et des Chronicqucs que procède directement la « Geste des Géants », dont Rabelais a tait le cadre de son roman. Ces ouvrages lui ont donné l'idée de sa fiction principale, les prouesses des Géants. Puis, d'instinct, pour accorder le ton du récit à la nature du sujet traité, il a imité quelques traits de la manière de ses modèles.

Dénombrer ses emprunts et en analyser l'élaboration, étudier ensuite sa méthode d'imitation, ce sera déterminer son originalité dans cette partie de son reuvre qui dérive de la double source que nous venons d'indiquer.

EinpruiUs.

Les emprunts ont eu presque tous pour objet ia constitution de cette Geste des Géants, la table capitale du roman de Rabelais. Il est relativement facile de les dénombrer.

Aux Grandes Chroniqucs,\\ doit les trois Géants : Grandgousier,

1. L'Hiiloiiv 1/1' Moii^iiiil le Guiiil et ù plusieurs autres clKvaliers et pairs tie France. Réimprimije à Troyes, chez Oudot, en 1625. (b. n. y^., 141.)

2. Pantagruel, i, M. L. I., p. 225. « Qui engendra Morguan, lequel premier de ce monde joua aux dez avecques ses besicles. »

3. A/., 3n, M. I.. I., p. 566. « Morgant, brasseur de byere, » et p. 569.

L ŒUVRE DE Rabelais et la littérature romanesoue î 5

Galemcllc et Gargantua ', l'idcc de la description du costume de Gargantua -, la jument gigantesque abattant de sa queue les forets "', la visite du Géant à Paris ■> et l'enlèvement des cloches à Notre-Dame ; la voracité du Géant. Encore ce dernier trait n'est-il pas particulier à Gargantua : tous les Géants ont un appétit proportionné à leur taille.

Il a emprunté aux Chiwnqucs l'idée de la guerre de Pantagruel contre les géants de la garde d'Anarche. Dans le livret populaire, Gargantua signale d'abord sa force au cours d'une guerre qu'il entreprend au nom d'Artus contre d'autres géants : les Gos et Magos. Il les déconfit à coups de massue >.

On le voit, le nombre des emprunts faits aux Grandes Chroniques est restreint ''.

La contribution des épopées héroï-comiques ualiennes est à peine plus riche. Rabelais leur doit quelques-ims des caractères de ses géants et l'idée du rôle de leurs « officiers » ".

1. Cf. Les ^ndiiilcs cl iiicsIimMcs Crcniqua, M. L. IV, p. 2cS-29.

2. Op. (il., Coiiiiiwnl GiiigLiiilud fut habille dv l,i livii'c itii Roy Ai lus, M. L. IV, p. 59-40.

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