Cf. Martv Laveaux, Tome IV, p
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Nous ne connaissons ce Buinard que par cette pièce de vers, qui ne nous renseigne guère sur le personnage. Les quatre premiers vers ne sont pas clairs. « A l'époque où Rabelais te désignait sous le nom de moine, c'était sans y ajouter de titre ; tu étais simplement Frère Jehan de Lentaoïmeure » : voilà le sens littéral de la phrase. Mais rien n'indique si c'est dans son livre ou dans la vie réelle que Rabelais appelait Buinard le « moine » tout court. Dans la seconde hypothèse, l'identification aurait pu être faite par les contemporains, après la publication du roman, sur quelque ressemblance de détail. Peut-être est-ce par un trait de sa figure, ou par un côté de son caractère que 1-rère Jean ressemble à Buinard. C'est ainsi qu'il rappelle, par la nature de son arme, dans la défense du clos, le « Maugis hermite » des Quatre fils Aymon. Mais on n'en saurait conclure qu'il n'est que le portrait d'un individu contemporain. Il entre dans la peinture de Frère Jehan des traits qui sont des réminiscences de lectures, de « Maugis » ou de « Raynouart au Tyncl ' )> et des traits empruntés aux nombreuses figures de moines que Rabelais avait observées. Les souvenirs personnels, la réalité familière se retrouvent sans cesse dans ce portrait.
Il n'est pas jusqu'au courage et à l'énergie, qui distinguent Frère Jean des moines ocieux, dont Rabelais n'ait pu trouver des exemples parmi les Cordeliers qu'il avait fréquentés. Nous pouvons en croire le témoignage des Humanistes eu.K-mêmes : la belle humeur et l'activité ne faisaient point défaut aux moines, mais elles revêtaient des formes plébéiennes, en horreur aux esprits cultivés. La belle humeur, par exemple, n'allait-elle pas de pair avec cette insouciance des moines vagabonds, impatients de la règle conventuelle, que les Humanistes se plaignaient de rencontrer hors de leurs monastères, dans les auberges, sur les bateaux, dans les voitures -? Leur activité bruyante et brouillonne apparaît dans telle émeute fomentée de concert avec les escho-
1. Paulin Paris. Miiiiiisciils fiiiiiçais de la Bibliothèque du roi, III, p. 168, a le premier signale ce rapprochement entre Frère Jean et Renouart, du Moiiiagc Reiiciiart. Le personnage était populaire au xv-' siècle. Cf. Pallidiii, v. 886. Le tinel était une barrede bois, cerclée de fer, dont Renouart se servait pour porter les seaux pleins. Il en fit une arme, comme F. Jean le bâton de la croix.
2. Cf. Erasme. Encomiuni Moiix, p. 128, in nullis diversoriis, vehiculis, navibus... et Apologia ad Blaipliemias facobi Slioiiac. T. IX, p. 566, A.
liers contre des prélats réformateurs', dans les querelles entre les Ordres, dans leur participation aux mouvements populaires^, dans des services d'utilité publique '. L'activité et l'allégresse de Frère Jean étaient donc en fait dans le tempérament de beaucoup de moines contemporains.
Malheureusement ils en usaient rarement pour le bien et le repos publics. Rabelais n'a eu qu'à mettre ces qualités en valeur, en imaginant des cadres dans lesquels leur effet cesserait d'être inquiétant ou odieux. La guerre picrocholine et les navigations de Pantagruel sont les vrais théâtres de l'énergie de Frère Jean ; nulle part Rabelais ne nous a mieux décrit son ardeur dans la lutte que dans la Défense du Clos de Seuillé et dans la Tempête du Quart Livre. Là, Frère Jean est sympathique non point par le contraste que font ses qualités avec les défauts des moines ocieux, mais parce qu'il exprime le type tout entier du moine, ayant trouvé le champ propre à son activité physique et à son énerçrie morale élémentaire.
Lorsqu'il n'agit point, l'allégresse même de ses propos donne la sensation de son besoin d'activité. A table, sur les routes du Chinonnais, pendant la tempête, les plaisanteries, les apostrophes joviales, les réminiscences du bréviaire, les jurons se pressent sur ses lèvres. Sa belle humeur est comme la fleur de son activité.
Ainsi se manifeste le sens artistique de Rabelais dans la création du personnage de Frère Jean et dans la peinture des mœurs monachales. Comme Humaniste, il condamnait autant qu'Erasme peut-être les vices de l'institution monastique au wi"-" siècle. Il avait même souffert personnellement de la barbarie des moines hostiles aux bonnes lettres. Comme artiste, il découvrait chez certains moines mendiants des caractères et des mœurs qui s'accordaient avec son propre sens de la vie : une humeur aventureuse et insouciante, un besoin d'activité bruvante, un déploiement d'énergie dans des formes simples, affranchie
1. Cf. Chronique de Jean d'Anton, publiée par P. L. Jacob. Tome II, p. 84. Comment Us Jacobins de Paris furent chassés de leur collège et les Cordeliers reformés. Ces derniers avaient organisé un tumulte et une émeute contre O. Maillard qui voulait les réduire à l'Observance.
2. Cf. Imbart d e la Tour. Les Origines de la Réforme. T. II, p. 418 et sq.
3. Imbart de la Tour, cite le cas d'un Cordelier qui a laissé son froc dans un incendie en faisant le sapeur.
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des règles qui limitent ou disciplinent les forces élémentaires de l'animal humain, i'iaisanteries, calembours, jurons, clameurs, coups rués avec allégresse, imprécations vociférées, citation machinale du bréviaire, il a goûté et fixé tout le détail des mœurs plébéiennes des moines contemporains, sans rien sacrifier des éléments fournis par la réalité, soit aux scrupules du chrétien ou de l'Humaniste, soit au souci de suivre un idéal ou une tradition littéraires.