Gargantua, 41, M. L. 1, p
Les souvenirs dU temps de « moinage » 47
toujours affamé, « l'estomac ouvert comme la gibbessière d'un avocat'». Il ne s'embarrasse guère des formes ordinaires de la politesse, de la « brenasserie des révérences-». La propreté ne lui donne pas plus de souci : à table, Gymnaste doit le prier d'ôter la « roupie» qui lui pend au nez '. Il est enclin à la paillardise : Homenaz s'en aperçoit, à la forme de son nez d'abord, et aux regards de convoitise qu'il jette de côté, à la fin du repas, sur les filles les plus « saffrettes » du lieu *.
Tant de grossièreté dans les instincts et tant de vulgarité dans les manières aurait sans doute indisposé contre Frère Jean un pur Humaniste, un Erasme par exemple, devant qui seuls trouvent grâce les moines observant la résidence au monastère et étudiant l'Ecriture '. Rabelais est affranchi de ces délicatesses de l'Humaniste et du Chrétien par la nature particulière de son sens artistique. Avant jeté un moine dans son roman, il a voulu avant tout le peindre dans la vérité des mœurs monastiques contemporaines.
Ce caractère de réalité de Frère Jean est si trappant que l'on s'est demandé s'il n'était pas le portrait d'après nature d'un individu. Dès le xvi*^ siècle, une tradition rapportait que Frère Jehan des Entommeures avait été procureur des moines de Seuillé ". Un huitain des Contrcdicls du seigneur du Pavillon aux faulses prophéties de Nostradamus (Paris, Ch. Langelier, 1560) permettrait d'identifier ce Frère avec un certain Buinard, devenu prieur de Sermaise (Maine-et-Loire) ;
Quand Rabelais t'appelloit moine,
C'estoit s.ins queue et sans doreure :
Tu n'estois prieur ne chanoine
Mais frère Jehan de Lecitanmeure [Lentanimeure]
Maintenant es en la bonne lieure
Pourveu et beaucoup niieulx à l'aise,
Puis que fais paisible demeure
En ton prieuré de Sermaise.