‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 53 sur 216 · Pantiurniet, 5, M. L l., p. 257 et sq · texte numérisé non relu

Pantiurniet, 5, M. L l., p. 257 et sq

DAKS LCEUVRE DE RABELAIS 53

II est possible, en effet, qu'il y ait des souvenirs personnels dans ce vo3'age que Rabelais fait accomplir à Pantagruel, à travers la France. A 1 époque où il écrivait son Pantagruel, il avait vécu à Poitiers et dans le Poitou, à Montpellier ; il avait probablement visité le midi de la France, les bords du Rhône, peut-être Orléans et Bourges. De là, cette multiplicité de détails précis dans le vovage de Pantagruel à Maillezais et en Poitou ; c'est une des contrées que Rabelais connaît le mieux.

Quant aux autres Universités, il n'en dit rien qui ne fût connu de tous les clercs par les dictons, anecdotes ou légendes qui circulaient sur chacune d'elles au paj^s latin '. Les particularités qu'il rapporte comme caractéristiques de ces villes universitaires ont trait aux exercices et aux divertissements plutôt qu'aux études proprement dites.

Bordeaux ne retient guère Pantagrael : il n'j' « trouva grand exercice. » Même déception l'attendait à « Valence, au Daulphiné » ; il vit « qu'il n'y avait grand exercice. » A Poitiers, son occupation est d'inventer des « passe-temps » pour les escholiers. Il ne demeure à Toulouse que le temps d'apprendre à danser et à jouer de l'épée à deux mains, « comme est l'usance des escholiers de ladicte Université. »En Avignon, la vertu particulière de cette « terre papale » le portait au déduit amoureux, n'eût été la vigilance de son pédagogue Epistémon qui l'emmena promptement à Valence. A Orléans, il ne tarde pas à passer maître au jeu de paume. Somme toute, il n'étudie qu'à Poitiers et à Bourges. A Montpellier, il se fut mis à l'étude de la médecine, si florissante dans cette Université, s'il n'eût été dégoûté de cet état par « l'odeur des clystères », et à l'étude des lois, s'il y eût trouvé d'autres maîtres que « trois teigneux et un pelé de légistes. »

Ce tableau des Universités de France, où la vie intellectuelle est

I. Chasseneux, un légiste contemporain de Rabelais, nous a conser\-é quelques-uns de ces dictons, dans son dUiiloffus glorix miindi, pars décima. « Xec est ulla universitas, qua; non habeat sua impedimenta, cum apud nos in vulgari dicatur :

Les fleusteulx et jouculx de paume de Poitiers

Les danseurs d'Orléans

Les braguars d'Angiers

Les crottés de Paris

Les brigueurs de Pavie

Les amoreux de Turin De Tliolosanis tamen dicitur : Les bons estuans de Toulouze. »

54 LA « RESPUIJLICA SCHOLASÏICA »

si réduite, est une image infidèle de la réalité contemporaine. Que Rabelais les ait visitées ou connues par ouï-dire, il ne pouvait pas ignorer que dans presque toutes les villes universitaires de France, l'influence de la Renaissance se faisait alors sentir par un redoublement de labeur autant que par un renouvellement des études. L'époque du supplice de Caturce, à Toulouse, auquel Rabelais fait allusion ', est aussi celle qui vit des jurisconsultes comme Boyssonné à Toulouse et Alciat à Bourges. Orléans depuis une vingtaine d'années avait compté parmi les maîtres et élèves de son Université : Aléandre qui enseigna le grec ; Reuchlin, qui donna des leçons de grec et d'hébreu ; Melchior Wolmar, helléniste, maître de Théodore de Bèze; Joachim Sterk, dit Fortius de Ringelberg, auteur d'un De ralione stiidiortiin dont nous reparlerons, qui vit son élève Lt)uis de l'Etoile, expliquer publiquement, à seize ans, Lucien et Aristophane ; Pierre Té/.an de l'Etoile, père de cejeune prodige, lui-même jurisconsulte distingué; Nicolas Bérault; Pierre du Châtel, le futur grand aumônier de France ; Gentian Hervet, helléniste ; enfin Calvin '. C'était un vrai foyer d'études. Au reste, sur l'ardeur que les escholiers apportaient au travail intellectuel, nous pouvons en appeler au témoignage de Rabelais lui-même, à cette peinture qu'il nous fait du mouvement universel delà Renaissance, dans la lettre de Gargantua à Pantagruel : « Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées... Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies trèsamples... etc. »

Ces deux tableaux de la vie intellectuelle au « pays latin » ne s'accordent donc pas. Les différences tiennent surtout à la diversité du ton des deux développements. La lettre de Gargantua, rédigée en style cicéronien, pleine de préceptes et d'exhortations est un des rares morceaux du roman oii la pensée se faitsérieuse d'un bout à l'autre : des deux tableaux de la réalité, c'est le plus fidèle. Seules, les exigences du style oratoire altéreront l'image

1. Pantagruel, 5, M. L. I., p. 259. « Il n'y dcmouni guères, qu-md il vit qu'ilz faisaient brusler leurs régens tout vifz comme harans soretz. » Jean de Caturce « licencié eu loix fais.int profession du droit en l'Université de Toulouse » avait été arrêté pour hérésie, dégradé et brûlé vif eu juin 1532.

Cf. Richard Coplev Christie, Etienne Dolet, p. 76-80.

2. Cf. Ch. Cuissard, L'Etude ihi grec à Orléans depuis le ix^ siècle jusqu'au milieu du xvni« siècle, dans les Mémoires de h Société archéologique de l'Orléanais. Tonie XIX.

réelle en hi grossissant. Au contraire, le récit des pérégrinations de Pantagruel à travers la France Universitaire est surtout plaisant. Il conserve encore quelques-uns des caractères populaires de la geste des Géants : Rabelais, à l'exemple de l'auteur des Grandes Chroniques , rapporte à la vie de son héros certains accidents géographiques. C'est Pantagruel qui aurait bâti le pont du Gard et l'amphithéAtre de Nîmes, « en moins de trois heures. » A Valence, certain « pertuys » au bord du Rhône rappelle la chasse qu'il donna aux « marroufles » de la ville. Des traditions, des curiosités et particularités locales datent de son passage dans! quelques villes d'Universités : il a inauguré certains rites accompagnant l'immatriculation des étudiants à Poitiers (boire en la fontaine caballine de Croustelles, passer à Passelourdin et monter sur la Pierre levée). II est l'auteur des blason et devise des licenciés d'Orléans.

Pareillement, Rabelais semble encore songer à l'auditoire populaire, lorsqu'il veut caractériser chacune de ces Universités; il s'attache aux particularités de la vie scolaire qui peuvent amuser : luettes à Bordeaux, vins de Mirevaulx à Montpellier. S'il mentionne la médecine en honneur dans cette ville où lui-même l'a étudiée, c'est pour rééditer une facétie populaire sur une disgrâce de cet état. De même, dans l'énumération des jeux pratiqués dans chaque Université, il se borne à suivre des dictons et des lieux communs traditionnels : les « danseurs d'Orléans, les fleuteulx et joueux de paume de Poitiers » étaient fameux dans tout le « pays latin », autant que les <i crottés » de Paris auxquels il fera allusion dans Gargantua'. La seule réflexion, dont la valeur ne pouvait être comprise que par des clercs, — le jugement sur les Pandectes et sur Accurse, — est formulée en des termes d'une trivialité qui mettait cette plaisanterie à la portée de tous les lecteurs-.

Ainsi, quoique toute la matière de ce chapitre soit empruntée à la vie des clercs, elle est, de parti pris, accommodée au goût populaire. Le jugement sur la glose d'Accurse et les textes des Pandectes est le seul qui n'ait véritablement d'intérêt que pour des clercs. Tout le reste, jeux et exercices des escholiers, facéties

j. Gtirgjiilihi, 20, M. L. I, p. 75. « Les Sorbonicoles firent vœu de ne soy descroter. >i

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