‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 55 sur 216 · II. — La rencontre de l'Ecolier Limousin · texte numérisé non relu

II. — La rencontre de l'Ecolier Limousin

Pantagruel, chap. vi.

Le dessin de cet épisode est net : Pantagruel, irrité de se sentir berné par le langage prétentieux et obscur de l'écolier limousin, d'un geste brutal le ramène à son naturel. Etreint à la gorge, pris de peur, 1' « écolier joliet » oublie son parler « parisien » pour appeler au secours en patois de Limoges. L'effet comique de la scène est des plus simples. Mais Rabelais y joint des préceptes d'Aulu-Gelle et du « philosophe » recommandant « de parler selon le langage usité » ; un jugement de César, sur les mots « absurdes » qu'il faut éviter comme des écueils. Bref, l'épisode, par sa conclusion, a l'air non d'une farce, mais d'une satire, — dont l'objet n'est pas nettement déterminé, puisque, en f;iit, il y a désaccord parmi les commentateurs sur la portée de cette critique.

Pour Etienne Pasquier, Rabelais aurait visé le style d'une femme de lettres de son temps, Hélisaine de Crenne. D'autre part, nous savons par Geoffroy Tory, qu'il existait toute une catégorie de gens qui « écorchaient » le latin à la manière du Limousin. Et il faut reconnaître que Rabelais lui-même pouvait être rangé parmi les « latiniseurs », tant il abuse parfois, surtout dans les épîtreset « concions », du procédé des écumeurs de latin.

L'examen des différents aspects de la question nous permettra de déterminer la portée de cette satire et surtout déjuger de l'originalité de l'invention de Rabelais dans cet épisode.

« C'est d'Hélisaine, que notre gentil Rabelais s'est moqué fort

à propos en la personne de l'Ecolier limousin, qu'il introduit parlant à Pantagruel en un langage écorche latin. » (Et. Pasquier. Lettres, I, 8). Hélisaine de Crenne était une femme de lettres dont les romans et les lettres eurent quelque vogue « sur le jeune âge » de Pasquier. La liste « des livres à lire » de Jacques le Gros mentionne ses Angoisses douloureuses qui procèdent d'amour. Elle en donna une seconde édition en 1538, bientôt suivie d'un volume d'EpisIres familières et invectives '.

Le fond de ces œuvres est banal : ce ne sont que pérégrinations de chevaliers errants, tournois, rencontres de brigands, rites de chevalerie minutieusement rapportés, — bref, tous les épisodes ordinaires de la littérature romanesque de chevalerie. Pour égaler la noblesse du sujet, madame Hélisaine a ennobli son stj'le par lapompedelaw verbocinationlatiale. » Voici de quel ton elle recommande son livre - : « Quant à Guénélic et au vertueux Quezinstra j'espère être telle la persévérance de leurs vertus, que par mort leur splendide renommée ne se pourra obnubiler, qui me serait cause de quelque létihcation, n'était que les anxiétés dedans mon cœur amoureux latitées ne désirent d'être accompagnées d'aucunes consolations ; et pourtant, quand autre chose ne puis faire, me suis ■mise à excogiter et chercher en la sublimité et infinité de ma pensée, remémorant toutes mes prétérites douleurs, etc. '. » D'un bout à l'autre du volume, la banalité des pensées et la médiocrité de l'invention cherchent à se parer de ce style prétentieux. Rabelais a pu connaître le premier volume de madame Hélisaine avant de rédiger le Pantagruel.

Il est fort douteux qu'il ait songé à ridiculiser le style de ce roman dans l'épisode de l'Ecolier limousin. Le succès d'Hélisaine n'était pas assez éclatant pour mériter une telle attaque ; et il est certain que Rabelais devait juger moins sévèrement que nous cet abus des vocables latins francisés.

En etiet, vers 1530, on ne connaissait guère d'autre moyen

1. Œuvres de Miiihviie Heliseinie qu'elle ii puis njguàes lecopieues et mises eu leur entier. Paris, Langeiier, 1 544.

2. Préiace de la « Seconde partie des angoisses douloureuses qui procident d'amour. »

5i Voici le début de la XlIIe Epîtrc qui semble renchérir sur l'affectation de l'Ecolier Limousin : « Entre les afflictions miennes, la suavité de ton amour me sert de mitiguer l'acerbité de ma véhémente amaritude, etc. »

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