‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 56 sur 216 · I.A « RKSI'UBl.ICA SCHOLASTICA · texte numérisé non relu

I.A « RKSI'UBl.ICA SCHOLASTICA

d' « équiparer » le style à la noblesse des sujets traités. C'était dans la tradition de Jean Leniaire de Belges et des grands Rhétoriqiicurs, dont certaines pages ressemblent fort aux fragments d'Hélisaine que nous avons cités '. 11 y avait bien quelques protestations contre cette manière de « pindariser » : M. Tliuasne cite dans ses Etudes sur Rabelais une Litera Philipi, anonyme, dans le stvle de l'Ecolier limousin, qui était dirigée probablement contre Molinct, une des gloires de l'Ecole des Rhétoriqueurs. Pourtant les « harangues, concions et epistres » dont Rabelais a cru orner son roman, attestent que ce style restait en honneur chez les lettrés. Tous « se défendent d'écorcher le latin ' », et tous « s'en aident », comme ditPasquier, pour enrichir la langue française. Dans l'éloquence surtout, où l'on cherche à atteindre à la majesté du latin en imitant le tour de la plirase cicéronienne, on ne se fait pas scrupule de recourir au vocabulaire latin et de lui emprunter quelques termes, auxquels on donne une désinence française selon l'analogie d'autres mots déjà passés en usage : (i l'acerbitéde la véhémente amaritude » n'était pas pour offenser le goût de Rabelais.

Mais s'il y a des lieux où il convient d'appeler Paris 1' « inclyte Lutéce », il en est d'autres où la pompe de ces vocables latins francisés produit, par son absurdité, un eti'et comique. La parodie la plus facile du style des grands Rhétoriqueurs consistai^à l'employer dans la vie quotidienne. C'est ce dont s'avisèrent' les escholiers « cauponizans es tabernes » de la Montagne-Sainte-Geneviève. L'usage du vocabulaire « écorche-latin » dans les circonstances ordinaires de leur existence dut leur paraître une bonne source de plaisanteries. Peu à peu un jargon se forma, un argot qui pouvait indéfiniment s'enrichir, puisque son principe consistait à substituer au mot français un mot latin francisé. A l'époque de Rabelais, il y avait déjà des phrases de ce jargon qui étaient usuelles dans le monde des écoles et traditionnelles.

Nous en trouvons une preuve dans le Champ-Fleury, de Geoffroy Tory, (1529). Il s'élève avec indignation contre ceux qui défi-

1. M. Stapfer (/^iiMii/i, p. 446) cite un p.issage des « Illustrations de Gjiiie et siiigiihin'tcs de Tioyes » caraclérisliquc de la manière pseudo-latine de Jean Lemaire. — On en trouvera d'autres dans Huguet, ProSiiteiiis du XVK siècle, p. 4 et 5.

2. Cf. Bruuot, Hisloiie de hi Uiigue française, tome II, p. 224.

gurent la langue. Les exemples qu'il donne de ces altérations du français montrent bien qu'il n'a pas en vue des écrivains; les vices de langage qu'il attaque constituent des formes d'argot du langage parlé. Il distingue les « forgeurs de mots nouveaux », les « plaisanteurs « (les « turlupins » de l'époque) et les « escumeurs de latin ». Or la phrase qu'il cite comme exemple du jargon de ces derniers est précisément celle par laquelle l'Ecolier limousin commence son discours à Pantagruel : « Despumon la verbocination latiale et transfréton la Séquane au dilucule et crépuscule, puis déambulon par les quadrivies et platées de Lutèce et comme vérisimiles amorabondes, captivon la benivolence del'omnigèneet omniforme sexe féminin '. »

C'était probablement une facétie traditionnelle, une de ces brimades qui attendaient tout escolier provincial débarquant à Paris pour y achever ses études. Mais la farce la plus plaisante est celle qui se termine aux dépens du mystificateur lui-même. Les escumeurs de latin en « cuydant » se moquer des autres, leur prêtèrent maintes fois à rire. Tel ce joyeux La Roche Thomas dont Bonaventure Despériers nous raconte l'histoire -. Il faisait bonne chère en sa maison ; et « quand il était dans ses bonnes, qui était bien souvent, il latinisait le français et francisait le latin et s'y plaisait tant qu'il parlait demi-latin à son valet et à sa chambrière aussi, laquelle il appelait Pédissèque ». Sa plaisanterie tourna malencontreusement, le jour où dans la crainte que la valetaille ne touchât à certain pâté de venaison, il le recommanda à sa chambrière en ces termes : « Pédissèque, serve moi ce forcime deférine, qu'il ne soit point famulé ». Le clerc qui servait de truchement à la chambrière, lui expliqua si infidèlement ce mot de faiinih', que La Roche Thomas ne retrouva plus que les restes de son pâté.

C'est une mésaventure semblable que Rabelais s'est proposé de nous raconter dans l'épisode de l'Ecolier limousin. Les deux citations d'Aulu-Gelle et de César ne doivent point nous faire prendre le change. Ce sont réminiscences, dont le conteur nous éblouit, pour donner à ses propos plaisants et fabuleux l'autorité spécieuse d'une science sévère; mais en réalité, il n'}' a pas là de satire lit-

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