Tiers Livre
meiits distincts un échange de dettes et d'emprunts. La dialectique, en abusant des mots, en interprétant les faits, montrera que le langage ordinaire reconnaît partout des dettes et des emprunts. L'imagination évoque alors le double tableau du « macrocosme » et du « microcosme », du monde et de l'homme ; Panurge démontre que sans les dettes, on ne peut concevoir la « connexion et colligence des cieulx et terre », pas plus que « l'entreténement de l'humain lignage », et qu'ainsi les dettes sont la grande âme de l'univers, « laquelle, selon les académicques, toutes choses vivifie ».
Sans doute, c'est l'imagination qui développe ce magnifique paradoxe ; c'est elle qui fait la valeur des morceaux les plus brillants, et Pantagruel ne peut s'empêcher d'admirer les « belles graphides et diatvposes » de Panurge. Mais la dialectique, l'art de l'argumentation ne le laissent pas indiffèrent : « Vous me semblez bon topiqueur », dit-il à Panurge. Or cette argumentation n'est qu'un paradoxe, qui ne peut s'appuyer que sur des sophismes.
Ce goût du paradoxe, cette complaisance à montrer son habileté dans l'argumentation pouvait être encouragée chez Rabelais par l'exemple de quelques-uns de ses maîtres anciens et modernes, Erasme, dans son Eloge de la Folie, Lucien surtout dans son Eloge de la Mouche, dans la Double accusation, dans l'apologie de la Goutte, lui offraient des modèles de cet exercice dialectique. Pourtant, plus encore que l'exemple de ses maîtres, plus que le désir de cultiver à son tour ce genre littéraire, l'habitude des jeux de raisonnements, nés de la pratique de la Scholastique, l'aamené à écrire ces deux paradoxes. Nous sentons qu'ik se rattachent à une tendance profonde de Rabelais, qui a multiplié dans le cours du roman les arguments tirés de rapprochements superficiels d'idées, ou d'abus de langage. Cette invention de raisons spécieuses, n'était-ce pas une des conséquences de la Scholastique ?
Ainsi, son roman doit à son expérience de clerc non seulement une série de tableaux où revit la Respuhlica Scholaslica du règne de François I'', mais encore un de ses caractères le plus curieux : cette virtuosité sophistique qui se montre dans beaucoup de discours et nous éblouit dans les paradoxes de Panurge.
De notre analyse de l'élaboration des matériaux empruntés à la vie universitaire, se dégagent quelques conclusions sur
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ries liabitudes de composition de Rabelais. L'abondance est un des caractères qui frappent d'abord dans ses développements. Si l'on compare le discours de l'escholier limousin à l'exemple de « verbocination latialj » que Rabelais trouvait chez Geoffroy Tory, l'étalage d'érudition polyglotte de Panurge à la scène du délire de Patelin, l'Argumentation par signes à la glose d'Accurse, on jugera et du goût de Rabelais pour le développement, et de la fécondité de ses ressources.
En second lieu, il est curieux de constater combien la réalité, qui se mêle à sa fantaisie, reste concrète et précise. On retrouve aisément dans ses bouffonneries, même les plus extravagantes en apparence, des détails, qui sont des éléments d'une réalité qu'il a vue ou connue. L'abondance desdéterminatifsde lieuest un indice remarquable de cette tendance : Panurge va boire non dans une taverne indéterminée, mais au « Cabaret du Château' ». 11 gagne des pardons dans les églises de « S. Gervays », « de Notre-Dame, S. Jean et S. Antoine » -. Pantagruel est logé en « l'hostel S. Denvs », Thaumaste en « l'hostel Cluny » '. Gargantua pour jouer « se desportait en Bracque » +. Même lorsqu'une détermination générale suffirait, Rabelais donne la détermination précise : Panurge fait dévaler les chariots sur le guet, non du haut des ruelles de la colline S"-' Geneviève, mais précisément « au-dessous de Saincte Geneviève ou auprès du colliège de Navarre » '>. Gargantua, une fois par mois, vase délasser non pas «à la campagne», mais dans des sites déterminés « à Gentilly, à Boloigne, à Montrouge, au pont Charenton, à Vanves, à S. Clou » ''. Rabelais ne sacrifie pas le détail concret : il semble au contraire qu'il ait un plaisir particulier à le noter.
Dira-t-on que ces déterminations locales, même lorsqu'elles n'étaient pas nécessaires, étaient un ornement propre à charmer les clercs par les souvenirs du Pays latin ou presque tous avaient passé, à cette époque de pérégrination générale des escholiers ? Il est possible que « Bracque » et le « Cabaret du Château »