‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 11 sur 169 · Haaring le Jeune · texte numérisé non relu

Haaring le Jeune

Le portrait de Thomas Jacobz Haaring, fils du précédent, concierge de la Chambre des Insolvables. H est assis dans un fauteuil, presque de face, le corps un peu dirigé vers la gauche de l'estampe. Il appuie ses deux mains sur les bras du fauteuil, et il tient son chapeau de la main droite. La lumière, venant d'une croisée à petits carreaux placée à droite, tombe en plein sur le visage et sur le rabat ; le reste de l'estampe est dans l'ombre. A une tringle de fer qui traverse la croisée pend un rideau. Au bas des derniers carreaux de la croisée on lit : Rembrandt^ ei au-dessous : i655. Le chiffre 6 est retourné.

Il y a cinq états de ce portrait :

Premier état. Extrêmement rare. On ne voit pas de tringle à la croisée, ni de rideau. L'épreuve est d'un noir tellement sourd , à cause des barbes, qu'on y distingue seulement la tête et la main gauche. On dirait d'une estampe gravée en manière noire. Le nom et la date manquent.

Deuxième état. On y remarque devant la croisée une tringle qui passe au-dessus de la troisième traverse, à partir du haut, et à cette tringle est pendu le rideau. Les épreuves de cet état sont encore très-rares, et elles sont aussi belles que celles du premier état, quand elles sont tirées avant que la planche n'ait été ébarbée.

Troisième état. Un tableau a été ajouté dans le fond, mais, selon toute apparence, par une main étrangère. Ce tableau, cintré, représente un paysage où l'on voit un pêcheur près d'un bateau àvoiie : sur la droite, un grand arbre; sur la gauche, un moulin et une maison.

Quatrième état. Le tableau est effacé.

Cinquième état. La planche est coupée et réduite aux dimensions de 117 millimètres de haut sur gg de large. On n'y voit plus que le buste du personnage.

Nota. On rencontre, mais très-rarement, des épreuves singulières, composées des divers morceaux de la planche coupée-

Hauteur de la planche entière, o,iriS: largeur, 0,1+6.

BARTSCH, 275. CLAUSSIN, 2 7 2 . W I L S O N , 277.

Gravé en i65 5, une année avant la ruine de Rembrandt, ce portrait n'est pas moins admirable que celui de Haaring le Vieux. Il est empreint d'une mélancolie dont la profondeur touche au sublime.

Toutes les allérations que la planche a subies n'ont pu enlever à la tête ce caractère méditatif et triste par lequel la physionomie du fils rappelle si fortement celle du père. Quelle n'est pas la puissance du génie ! Voilà un homme qui , d'après les registres de la Chambre des Insolvables, n'était qu'un simple concierge, et, dès qu'il pose devant Rembrandt , je ne sais quel rayon de poésie pénètre dans son étroite demeure. Il se transforme sous l'œil du peintre, qui le voit tout autre que ne l'ont jamais ■vu ses amis et ses proches. Et cependant la figure est vivante, elle est réelle; l'artiste a fidèlement observé la construction osseuse de la tête, le creux de l'orbite, les facettes saillantes de la joue, et ce développement des gencives qui pousse en avant la lèvre supérieure; mais, sans rien changer à la réalité de la vie organique, il exprime une vie plus haute, il évoque l'âme de son modèle, et, lui communiquant ses propres émotions, il lui prête une expression de découragement , de mélancolie et de rêverie qui n'appartient qu'aux grands cœurs.

i8o. Clément de Jonghe.

Le portrait de Clément de Jonghe, célèbre marchand d'estampes hollandais. Il est représenté de face jusqu'à mi-jambes, assis dans un fauteuil ou plutôt dans une chaise qui paraît n'avoir qu'un bras, mais qui a un dossier. Il est coiffé d'un chapeau à larges bords relevés sur les côtés, qui projette une ombre sur ses yeux, et il porte un petit collet. Il est enveloppé d'un ample manteau, qui laisse voir son justaucorps boutonné et ses deux mains qui sont gantées. Son bras droit est accoudé sur le bras de la chaise, et sa main droite, qui sort de dessous le manteau, est placée au bas de sa poitrine; la gauche est pendante sur son genou. Cette pièce est cintrée par le haut. On lit au bas de la àroixe: Rembrandt J. l65i.

On distingue six états différents de ce portrait , qui a été assez mal décrit par nos devanciers.

Premier état. Extrêmement rare. Le haut du fond est blanc. Les tailles sur le dossier de la chaise sont plus écartées dans le milieu , de manière à former une petite barre blanche. Entre la traverse de la chaise et le dossier, il existe une petite barre blanche formée par l'interruption des tailles. Le bord du chapeau , au-dessus du front, est d'une forme ondulée; le fond du chapeau ne présente sur la droite qu'une ombre grise uniforme.

On remarque sur le front, au-dessus de l'œil droit du personnage, un clair de forme anguleuse, provenant de l'inachevé du travail.

Deuxième état. La petite barre blanche dont nous venons de parler est remplie par des tailles additionnelles tant horizontales que verticales, et l'on remarque sur la traverse de fines entre-tailles qui fortifient l'ombre portée du barreau. Le bord du chapeau, ondulé dans le premier état, n'offre ici qu'une ligne droite au-dessus du front. Les ombres du chapeau sont retravaillées, et l'on distingue, sur la droite, une petite ombre portée trèsvive, formée par de nouvelles hachures non ébarbées. Le clair anguleux, au-dessus de l'œil droit , a été fondu dans l'achèvement du modelé ; au coin du dernier pli du manteau, dans le bas de la droite, se trouvent des contre-tailles qui remontent tout le long du pli en le bordant.

Troisième état. La planche est cintrée dans le haut par une ligne dure, avec quelques tailles irréguîières sur le coin du cintre , à droite. Le chapeau , entièrement retravaillé , laisse voir au-dessus du bord , sur la ligne du front , un clair qui semble indiquer le cordon du chapeau. L'aile droite du chapeau , diminuée de largeur par un grattoir dont on voit les traces, offre une forme arrondie au lieu d'une forme ondulée. La partie du collet qui touche à la joue gauche du personnage est légèrement ombrée de tailles verticales qui ne se trouvaient point dans les états précédents. Toute la joue droite est fondue par un nouveau travail qui a noyé les lumières et rendu l'œil moins apparent.

Quatrième état. Le cintre est mieux indiqué par les contre-tailles de plus en plus serrées, et les bords du cintre, sur la gauche, présentent, de ce côté, indistinct et comme i demi crevé, au lieu d'une ligne dure, quelques griffonnements imitant des plantes de murailles. Le cordon du chapeau est moins clair, et le graveur y a ajouté une rosette au milieu. Le fond du côté gauche est noirci par des tailles additionnelles très-vigoureuses, données de haut en bas, et l'on remarque sur l'épaule droite du personnage quelques traits arrondis, destinés ù accentuer le pH du manteau. Des tailles verticales et couchées sont ajoutées au justaucorps sur la partie droite de la poitrine et fortifient l'ombre des boutons. Une ombre portée très-vive et non ébarbée, placée au-dessous de la main droite, la fait avancer.

Cinquième état. Les tailles qui étaient au-dessous de la traverse et qui figuraient le dossier sont grattées, bien qu'un peu visibles encore, de manière que ce qui paraissait un fauteuil n'est plus qu'une chaise. L'ombre vive produite par les barbes, sous la main droite du personnage , a disparu au bord du gant. Le justaucorps, recouvert jusqu'à la main d'entre-tailles nombreuses et de contre-tailles assez serrées , est devenu d'un ton uniforme, la poitrine étant presque aussi ombrée ù la droite qu'à la gauche. Le bord de la chaise , à gauche , qui dans l'état précédent se confondait avec le chapeau et les cheveux, en est séparé par un clair très-distinct. Des contre-tailles additionnelles au-dessus de la main droite forment deux nouveaux plis sur la poitrine.

Sixième état. La planche, retouchée par une main moderne, présente des travaux assez brutalement ajoutés sur l'épaule droite du personnage, où ifs forment un paquet de noir. Une troisième taille horizontale a été donnée, depuis le collet jusqu'à la main, sur la poitrine, à droite. Le bras gauche du personnage, retravaillé lourdement, offre l'indication d'une ombre épaisse et d'un nouveau pli. La traverse de la chaise est dessinée plus II. 4

nettement par de toutes petites tailles verticales qui étaient à peine visibles dans l'état précédent et qui ont été reprises. Le caractère de la figure a été amolli par un travail froid et serré, qui a fondu le sourcil dans le front et changé l'expression des yeux.

Hauteur, 0,207: largeur, 0,102.

DARTiCU, 272. CLAUSSIN, 269. WILSON, 274.

Clément de Jonghe, comme il est dit plus haut, était un des plus célèbres éditeurs d'estampes de son siècle, et son nom se trouve sur les pièces les plus précieuses des meilleurs graveurs ou peintres-graveurs du temps, par exemple de Corneille et de Jean Visscher, de Roelant Rogman, de Renier Zeeman, de Jean Van Aken, de Paul Potter. En général, il a précédé Frédéric de Wit et Théodore Danckers (autres éditeurs fort en renom), notamment pour les paysages avec figures et animaux, gravés par Jean Visscher d'après Berghem. 11 a cédé aussi des suites d'estainpes à George Walk et à P. Schenck junior.

La présence du nom de Clément de Jonghe sur la plus belle pièce de Corneille Visscher, la Fricasseuse , en fait distinguer les secondes épreuves. Aux troisièmes, le nom de Nicolas Visscher a été substitué à celui de Clément de Jonghe, et tous les amateurs savent que les rares épreuves de cette admirable estampe qui sont avant le nom de ce dernier se payent des prix considérables. Clément publia le premier la suite des Différents bœufs et vaches de Paul Potter, mais il n'y mit son nom qu'après avoir tiré un certain nombre d'épreuves. Ainsi, les épreuves qui portent l'adresse de Clément de Jonghe sont par cela même reconnues pour être du second état; les troisièmes portent l'adresse de Frédéric de Wit.

Quant au portrait de Clément de Jonghe que Rembrandt a gravé, nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien il est heureux d'arrangement, beau d'effet; combien est imposante l'expression pensive de ce personnage qu'on soupçonnerait si peu d'être un simple marchand occupé de la prose de son commerce, et auquel Rembrandt, voulant toujours idéaliser la nature à sa manière, a su prêter, comme

PORTRAITS. 27 au jeune Haaring, un air de rêverie si profonde et l'austère mélancolie d'un philosophe en méditation.

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