‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 120 sur 169 · Les Deux Maisons au pignon pointu · texte numérisé non relu

Les Deux Maisons au pignon pointu

Sur le devant de la gauche est dessiné un canal vu en perspective, et dans le lointain, de ce côté, on aperçoit la mer. Au mili<iu de l'estampe, sur le bord du canal, il y a deux maisons dont les toits sont éle\-és et se terminent par deux perches qui forment une espèce de pyramide. Ces maisons sont couronnées d'arbres. Tout à fait à la droite, il y a un sentier au bout duquel paraît une petite figure vue par derrière, et près de cette figure s'élèvent des arbres que surmonte un clocher.

Hauteur, o,o56; largeur, 0.173.

n^RTscii, 3o3, CLADssiN, 299. wiLSoN, 3o3.

Bartsch, Claussin et Wilson ont fait suivre leur description de la remarque suivante : « Ce paysage est au nombre des plus rares. 11 présente cette singularité qu'on le trouve presque toujours lavé à l'encre de Chine ou au bistre, ce qui donne à l'épreuve l'apparence d'un dessin. On prétend même que Rembrandt a fait ce paysage, et celui qu'on appelle le Carrosse, avec l'intention de les vendre comme dessins, et qu'il n'est jamais sorti d'épreuves de ses mains qu'il ne les eût auparavant lavées à l'encre ou au bistre. » Pierre Yver fait mention d'une épreuve de ce morceau, laquelle n'a été lavée ni au bistre ni à l'encre de Chine, et qui se trouvait dans l'œuvre de M. 'Van Leyden.

Nous avons vu au Musée d'Amsterdam l'épreuve que Pierre Yver avait mentionnée, et qui provient, en effet, de la collection Van Leyden. Cette épreuve a été évidemment tirée sur une planche gravée, et cela saute aux yeux lorsqu'on la compare à deu.x autres épreuves que possède le même Musée et qui sont lavées de bistre. Mais une singularité autre que celle dont parlent Claussin et Bartsch, c'est que le même paysage se trouve au British Muséum à l'état de pur dessin. C'est un morceau d'une charmante exécution, où il n'y a pas la moindre trace de gravure. Et cependant il est identique à celui que l'on voit

au Musée d'Amsterdam et qui est incontestablement gravé. D'où je serais tenté de conclure que Rembrandt n'a fait qu'un dessin, celui qui est maintenant au British Muséum, et qui est excellent; que ce dessin a été ensuite gravé, non par lui, mais par un de ses élèves, et que ne pouvant imiter avec l'eau-forte l'effet d'un lavis, le graveur a repris au pinceau chacune de ses épreuves pour les rendre parfaitement semblables au dessin original. 'Voilà comment s'expliquerait ce fait singulier que les rares épreuves des Deux maisons au pignon pointu sont toutes lavées à l'encre ou au bistre. Et ce qui nous confirme dans cette conjecture, c'est que le dessin du British Muséum est bien supérieur à la gravure du Musée d'Amsterdam. Or, si Rembrandt eût gravé de sa main son paysage, il n'eût pas été inférieur à luimême, lui qui savait employer si habilement les barbes et les effets de l'impression pour imiter les tons étouffés du lavis . Il est donc probable que Rembrandt est seulement l'auteur du dessin, et que Philippe de Koning ou un autre de ses élèves en aura fait une eau-forte, dont il a fallu laver à l'encre toutes les épreuves pour arriver à une complète imitation.

Pour ce qui est du Paysage au carrosse, dont la description suit immédiatement celle des Deux maisons au pignon pointu, dans les catalogues de nos devanciers^ nous avons résolument supprimé ce paysage, parce que ni la gravure ni le dessin original ne nous semblent être de Rembrandt. Mais il est quelques épreuves du Carrosse qui, lavées à l'encre et rehaussées de blanc, produisent un elfet brillant et magique; celles-là peuvent être l'ouvrage du maître qui, voulant donner une leçon à un de ses élèves auteur de la gravure, aura piris plaisir à retoucher de sa main deux ou trois épreuves et les aura, comme on dit en termes d'atelier, recalées sous les yeux de l'élève en variant les effets. Quant à la planche gravée, elle est tellement indigne de Rembrandt, quand on la regarde dans une épreuve non retouchée, que nous avons dû la retrancher de l'œuvre, aucun doute n'étant permis à cet égard.

Vient ensuite le Paysage à la terrasse, que nous avons retranché, parce qu'il est de la dernière évidence qu'on ne peut Fattribuer à Rembrandt,

3i8. Le Paysage aux trois chaumières.

Paysage cintré par le haut, fini avec soin, quoique d'une pointe assez rapide, et d'un grand effet. C'est la vue d'un village bâti le long d'un grand chemin qui passe sur la gauche de l'estampe et qui conduit dans le lointain. Trois chaumières de ce village, dont les pignons sont très-élevés et qui se terminent en pointe, sont vues presque de profil, sur la droite. Il y a plusieurs arbres touffus derrière la chaumière qui est le plus en avant. Devant celle du milieu on distingue une femme et trois enfants. Sur le premier plan, à droite, s'élève un grand arbre isolé, avec quelques branches sèches. Au bas de la gauche est écrit : Rembrandt f. i65o.

On connaît quatre états de cette planche.

Premier état. Le grand arbre isolé sur la droite n'a que très-peu de feuillage. II s'en trouvait une épreuve dans la collection de Cambridge. On peut la considérer comme presque unique. Elle n'est décrite ni par Bartsch nï par Claussin, mais Wilson en fait mention. Toutefois nous devons dire ici que dans le catalogue du Cabinet des estampes, Print-room, au British Muséum, nous avons lu cette note de la main de M. Carpenter : « Le premier état décrit par Wilson n'est pas présentement dans la collection de Cambridge n (en 1848).

Deuxième état. (C'est le premier de Claussin et de Bartsch.) Le devant de la première chaumière n'est ombré que d'une seule taille, ainsi que le toit de la troisième, c'est-iSdire de celle qui est la plus éloignée. On y voit sur le devant du chemin et dans le bas de l'estampe, en continuant vers la droite, beaucoup de parties claires. Cette épreuve est de la plus grande rareté. Celle du British Muséum provient de la vente Verstolk où elle a été poussée à SGg florins.

Troisième état. Le devant de la première chaumière n'est encore ombré que d'une seule taille, mais le toit de la dernière a reçu de nouvelles entre-tailles et contre-tailles au-dessus du feuillage, qu'on distingue entre les deux toits, et par suite ce feuillage se détache moins bien du troisième toit. Le terrain, qui présentait une place blanche près du chemin et au-dessous de la première chaumière ainsi qu'au pied du grand arbre à droite, a été en ces endroits couvert d'une taille horizontale à la pointe sèche. Le chaume du toit le plus ri droite a égalenjent reçu de nouvelles contre-tailles au-dessous de la première branche. Très-rare.

Quatrième état. Le devant de la première chaumière est ombré d'une contrc-iaille diagonale.

Hauteur, 0,162; largeur, 0,200.

PAYSAGES ET ANIMAUX. ,91 Ce morceau est un de ceux où la pointe sèche joue un grand rôle. Rembrandt a toujours tiré un excellent parti de ce genre de travail, qui consiste, on le sait, à entamer la planche avec une pointe, sans ébarber les tailles, ou du moins sans les ébarber entièrement, de manière que les bords raboteux du sillon creusé dans le cuivre, accrochent le noir d'impression et forment des salissures qui imitent parfaitement le lavis. D'autres peintres-graveurs, par exemple Adrien van Ostade et Béga, ont usé de la pointe sèche pour terminer leurs estampes, mais en général ils ont alourdi leur premier travail en voulant le retoucher, et c'est par cette raison qu'on recherche tant les eaux-fortes pures de ces maîtres. Rembrandt, au contraire, s'est servi de la pointe sèche pour peindre son estampe, et rarement pour modeler telle ou telle figure. Tantôt il avait besoin d'un premier plan vigoureux qui fit repoussoir, tantôt il lui fallait éteindre certaines parties pour en mieux faire briller d'autres, et alors, par une suite de libres hachures, il soulevait des barbes qui lui préparaient, à peu de frais, des tons estompés et devaient produire à l'impression l'effet de véritables coups de pinceau. C'est ainsi que le grand arbre isolé que l'on voit ici, sur le devant, forme au moyen des barbes une masse rembrunie qui fait fuir les chaumières du village, tout en donnant à une estampe, d'ailleurs peu travaillée, l'aspect d'un dessin très-fini. Le Paysage aux trois chaumières est un des paysages de Rembrandt que les amateurs estiment le plus, et qui se payent le plus cher en vente publique, nonseulement à cause de sa rareté, mais aussi pour la vigueur de l'effet pittoresque. A la vente Debois, en 1848, une épreuve du premier état de Claussin, qui n'est que le second, c'est-à-dire avant les contretailles sur le toit de la troisième chaumière, fut vendue 1,700 francs. Elle provenait de l'œuvre de Claussin lui-même. Une épreuve de l'état suivant, qui est le troisième, ne fut vendue que ig3 francs.

LŒUVRE DE REMBRANDT.

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