‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 119 sur 169 · Les Rumes au bord de la mer · texte numérisé non relu

Les Rumes au bord de la mer

(Le Paysage à la vache.)

A la gauche, sur une éminence , on voit une vache , un homme qui porte une hotte sur le dos, et un autre dont on ne découvre que le haut du corps. Au pied de la hauteur est une troisième figure qui marche , et qui est couverte d'une longue robe. Ce paysage se termine au loin par la mer et par quelques ruines qu'on aperçoit sur le rivage. Vers le milieu de l'estampe s'élèvent trois petites tours placées à égale distance, et dont l'une, celle du centre, est un peu plus haute que les autres.

Ce morceau est extrêmement rare ; il manque dans l'œuvre de Paris. Il en existe deux états.

Premier état. La partie gauche de l'estampe n'est que très-légèrement gravée; la vache n'y est qu'au trait, ainsi que la figure qui est la plus proche et qui n'est ombrée que par la salissure provenant des barbes restées sur la hotte. Il y a très-peu de travail dans le coin du bas de la droite. (Musée d'Amsterdam.)

Second état. Le terrain du coin de la gauche , qui était clair dans le premier état , est ici couvert de deux tailles qui se croisent. La vache et la figure qui est auprès sont

plus travaillées. Le coin de la droite a reçu quelques travaux additionnels. (Musée d'Amsterdam et British Muséum.)

Hauteur, 0,060; largeur, 0,117- UARTSCn, 20fi. CL.VUSSIN, ■2o3.WlLSON, 2 O 3.

Ce n'est pas sans quelque surprise, au premier abord, que nous avons lu dans le Catalogue du British Muséum ces mots écrits au crayon par le conservateur du Cabinet des estampes : // est douteux que cette pièce soit de Rembrandt. Mais en y regardant de plus près, nous avons été gagné à notre tour par le sentiment du doute. En effet, certains travaux, e( particulièrement ceux du second état, sont maigres et manquent d'esprit. La vache n'est pas non plus bien dessinée; cependantj la succession des plans est si bien indiquée dans ce petit paysage, la distance y est creusée avec tant d'art que je n'oserais attribuer l'estampe à un autre que Rembrandt. Lorsque j'en rapportai le calque fait par moi en Hollande, M. Flameng, l'intelligent graveur qui a enrichi mon livre de copies si merveilleuses, M. Flameng trouva charmant ce petit morceau, même dans mon calque, et il prit plaisir à l'emporter chez lui pour le graver. Cela me fit penser qu'il ne fallait pas se laisser aller au doute exprimé par M. Carpenter, quelle que fût ma déférence pour cet habile connaisseur. J'ai donc maintenu dans l'œuvre les Ruines au bord de la mer, laissant aux amateurs le soin de se prononcer sur l'authenticité de l'original d'après la copie de M. Flameng, qui est ici placée en tête de la page précédente, et qui est d'ailleurs fort bien mordue et très-fidèle.

Que si j'ai changé la dénomination de Bartsch, comme Wilson luimême l'a changée, c'est pour distinguer ce morceau d'un autre Paysage à la vache, celui qui porte dans le présent Catalogue le n° 3'ij.

3 10. Le grand arbre à côté de la

C'est un petit paysage gravé légèrement, mais d'un travail serré, qni, ayant été mordu également partout, ne produit pas d'effet. On y voit sur la gauche une maison dont la croisée est ouverte. A travers cette croisée on aperçoit le haut d'une figure. Un grand arbre s'élève à côté de la maison. Vers le milieu de l'estampe s'étend un bouquet d'arbres au pied duquel coule une rivière, et sur la droite se dessinent quelques montagnes.

Cette pièce est rare; elle se trouve toutefois dans les grandes collections.

Hauteur, o,o3S; largeur, 0,08;.

BARTSCH, 207. CLAUSSIN, 2O4. WILSON, 204.

Ce n'est pas certainement par un effet fortuit de la morsure que ce paysage est ainsi uniforme, sourd, d'une pâleur égale et sombre. Je suis persuadé que Rembrandt a voulu rendre ici une impression particulière, celle qu'on éprouve quelquefois lorsqu'on se promène dans les champs, et que tout à coup la nature s'enveloppe d'un voile à travers lequel tous les objets paraissent de la même valeur et toutes les couleurs sont ramenées à l'unisson. Le temps venant à se couvrir, les clairs s'éteignent, les ombres deviennent grises, les arbres se confondent avec les terrains éloignés, les montagnes ne tranchent plus avec le ciel, l'eau devient terne, et il court sur toute la campagne comme un léger frisson. C'est un effet doux, tranquille, dont le mystère invite à la rêverie et aux voyages. Il y a plaisir alors, en attendant la pluie qui est encore loin, à s'enfoncer dans le paysage, à pénétrer au hasard dans les fondrières et les bois, à entendre sous ses pas le bruit des feuilles tombées. Les poètes ont senti le charme inexprimable de ces moments voilés. Oberman a parié avec délices des promenades que l'on fait par un temps couvert, sans aucun but, lorsque l'on va uniquement pour aller et que l'on cherche sans vouloir aucune chose... Ces bois uniformes, cette petite rivière, ces fonds d'un gris fin et perdu et

i8o L'ŒUVRE DE REMBRANDT.

la fenêtre de cette maison d'où Rose va peut-être sortir, me rappellent la journée si bien peinte par le poëte des Contemplations :

Une eau courait fraîche et creuse

Sur les mousses de velours,

Et la nature amoureuse

Dormait dans les grands bois sourds.

Le Pont de Six.

Ce paysage est ainsi nommé parce qu'il fut fait d'aprcs nature à la campagne du -bourgmestre Six. ]1 est gravé très-légèrement et d'une pointe rapide. On voit dans le milieu un petit pont de bois, de la forme de ceux que l'on trouve ordinairement en Hollande sur les canaux des prairies et sur les chemins. A droite de ce pont l'on voit deux hommes appuyés sur le garde-fou qui paraissent causer ensemble. Au-dessous coule un canal sur lequel est une barque qui est vue presque en entier, et qui s'étend jusqu'au bord de la droite de l'estampe. Du même côté, on aperçoit au loin une autre barque et quelques chaumières. Sur le devant, à gauche, sont grifFonnés deux arbres au travers desquels on distingue au loin un village garni d'arbres et la flèche d'un clocher. L'horizon est peu élevé. Au bas de la droite on lit : Rembrandt f. 1645. Très-rare.

Bartsch et Claussin n'ont décrit qu'un seul état de cette estampe, et Wilson n'en a connu que deux. Il en existe pourtant trois.

Premier état. Les chapeaux des deux figures appuyées sur le garde-fou du pont ne sont pas ombrés. II se trouvait une épreuve de cet état rarissime dans la vente de sir Thomas Baring, à Londres. Cette épreuve a passé par les collections Révil, Sheepshanks, Smith (de Desie street), Verstolk de Soelen ; et c'est à la vente de ce célèbre amateur qu'elle a été achetée pour le British Muséum, au pris de 199 florins.

Deuxième état , non décrit. Un des deux chapeaux est ombré ; l'autre est encore clair. Il existe une épreuve de cet état intermédiaire dans l'œuvre du British Muséum ; elle provient aussi de la vente Verstolk, où elle a été vendue 70 florins.

Troisièine état. Les chapeaux des deux figures sont ombrés à la pointe sèche et plus élevés.

Claussin a fait une copie assez trompeuse de ce paysage, qui, du reste, a été copié en Angleterre une autre fois, et qui peut être facilement imité, pour peu que le graveur sache mettre une certaine franchise dans le maniement de la pointe.

Hauteur, o,i?o; largeur, 0,22b.

BARTSCH, 20S. CLAUSSIN, 2o5, WILSON, 2 O 5 ,

On s'explique très-bien pourquoi ce morceau est si rapidement

PAYSAGES ET ANIMAUX. ,81 gravé ou plutôt griffonné, quand on en connaît l'histoire. Voici comment la raconte Gersaint : « Rembrandt, qui était fort lié avec le bourgmestre Six, allait souvent à la campagne de ce magistrat. Un jour qu'il y était avec lui, un valet vint les avertir que le dîner était prêt. Au moment de se mettre à table, ils s'aperçurent qu'on n'avait point servi la moutarde. Le bourgmestre ordonna au valet d'en aller chercher promptement dans le village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire à ce valet, et qui avait le caractère vif, paria avec son ami Six que lui Rembrandt graverait une planche avant que le valet ne fût revenu. La gageure fut acceptée, et Rembrandt, qui avait toujours avec lui des planches toutes préparées, c'est-à-dire couvertes du vernis nécessaire, en prit une aussitôt, et y dessina le paysage qui se voyait du dedans de la salle à manger où ils étaient. La planche fut achevée en effet avant l'arrivée de la moutarde, et Rembrandt gagna son pari. »

Les circonstances singulières qui ont donné lieu à la gravure du Pont de Six ont rendu ce paysage célèbre parmi les amateurs, et lui ont prêté beaucoup plus d'intérêt qu'il n'en aurait eu par lui-même. Il est certain qu'une telle estampe, si on n'en connaissait ni l'auteur ni l'origine, serait demeurée inaperçue et enfouie dans le portefeuille des marchands; m.ais les grands hommes ont le privilège de nous intéresser à tout ce qui émane d'eux, aux badinages de leur esprit, à leurs jeux, à leurs caprices.

3 12. Vue d'Omyal, près d'Amsterdam.

Morceau toujours faible d'épreuve, l'eau-forte ayant trop peu mordu. On y voit, sur la gauche, plusieurs arbres , dans l'enfoncement desquels on aperçoit indistinctement une jeune fille assise et un jeune homme qui lui met une couronne de fleurs sur la tête. Au devant, vers le milieu , s'élcve un grand tronc d'arbre, peu chargé de branches et de feuilles et presque mort. Plus loin, vers la droite, est un paysan, vu par le dos, qui n'est gravé qu'au trait. Il est coiffé d'un chapeau à bords plats; son bras gauche est pendant.

i82 L'ŒUVRE DE REMBRANDT.

Il est sur le bord d'une rivière, sur laquelle il regarde passer un petit bateau couvert, plein de monde. Sur l'autre bord de la rivière se dessine la rue d'Omval, qui est un village voisin d'Amsterdam. Devant ce village, on voit plusieurs bateaux amarrés, et, sur la droite, deux moulins. On lit au bas de la droite : Rembrandt f. 164S. Le d du nom de Rembrandt a été omis. Cette pièce est rare.

Bien qu'il n'y ait de cette planche qu'un seul état, on en distingue les premières épreuves à ce que le nom de Rembrandt y est à peine visible, étant encore couvert du noir des barbes. Dans ces épreuves , le fond de la planche ainsi que les bords sont toujours sales.

Il serait possible qu'il y eiît un premier état avant l'efîaccment de certaines branches du grand tronc d'arbre dépouillé.

Hauteur, o,22S: largeur, o.i.SS.

BAilTSCH, 209, CI.AUSSIN, 206. WILSON, 2o6.

J'ai vu au British Muséum une épreuve singulière de cette planche. A la place des deux figures qui sont à gauche, celles de la jeune fille et du jeune homme qui lui met une couronne sur la tête, il y a une petite gravure coloriée représentant un enfant qui fait des bulles de savon, entre un vase de fleurs et un autre vase d'où s'échappe de la fumée. Au-dessus est écrit le mot Lei'eti (la vie) et le chiffre 2. A droite, au-dessus des deux moulins, se dessine en sens diagonal une carte qui est le huit de trèfle, et sur cette carte paraît jetée une image coloriée, semblable à la première et aussi grossièrement faite, qui représente une porteuse d'eau. Au-dessus de cette figure est écrit Socrni^îe (paysanne), et, tout auprès, le chiffre 5. J'avais d'abord cru n'avoir sous les yeux qu'une épreuve défigurée par un barbare; mais, en y regardant de plus près , je me suis aperçu que la planche avait été grattée , et que sur le cuivre même de Rembrandt, une main étrangère avait gravé ces trois images dont deux sont en couleur. C'est la seule fois que j'ai vu une épreuve de la planche ainsi outragée. Quel est le malheureux qui, possédant une planche de Rembrandt, a pu permettre ou se permettre un pareil acte de vandalisme?

C'est, du reste, grand dommage cjue l'eau-forte ait si faiblement mordu ce morceau, car il eiit été plein de charme. Les arbres, les plantes, les fleurs rustiques du premier plan, gravés avec tant de soin.

PAYSAGES ET ANIMAUX. i83 d'une pointe si souple et si complaisante; le vieux tronc noueux dont la taille du graveur a pour ainsi dire brodé l'écorce, et près duquel sont assis les deux amants dans une ombre mystérieuse, eut l'ait un repoussoir plus franc qui aurait rejeté sur un plan plus éloigné le village d'Omval, qu'on aperçoit de l'autre côté de la rivière, et les jolies chaloupes qui attendent sur le rivage le retour des promeneurs. Omval est en effet, pendant l'été, un but de promenade pour les marchands d'Amsterdam. 'Volontiers ces braves gens vont y passer le dimanche en famille, sur des bateaux couverts qui, avec moins d'élégance et plus de bonhomie, rappellent assez les gondoles de \'enise.

3i3. Vue d'Amsterdam.

Ce joli paysage représente la ville d'Amsterdam vue dans le lointain. Le devant est un marais; plus loin la rivière l'Amstel, traverse la plaine; au delà paraît la ville, prise d'un côté où elle présente un grand nombre d'églises et de moulins ù vent. On distingue particulièrement au milieu de l'estampe un grand bâtiment ù double toit, placé entre un moulin à vent qui est à la droite et une tour qui est à la gauche. De ce même côté sont les vaisseaux.

Hauteur, 0,112; largeur, o,i5o.

BAHTSCH, 210. CLAUSSIN, 20^. WIt.SO.V, 20~.

Wilson dit que la Vue d'Amsterdam est rare, et cependant c'est parmi les paysages de Rembrandt un des plus faciles à trouver. Les Hollandais le recherchent parce qu'il a pour eux le double mérite d'être gravé d'un très-bon goilt et de représenter une vue ancieune d'Amsterdam. Cet intérêt archéologique a fait entrer l'estampe dans les cabinets de certains amateurs qui collectionnent spécialement les gravures topographiques. Il existe au surplus des copies assez trompeuses de la Vue d'Amsterdam.

3i4. Le Chasseur.

On appelle ainsi ce paysage parce qu'on y voit sur le devant, au milieu de l'estampe , un chasseur qui se dirige vers le spectateur, tenant deux chiens de chasse en laisse et portant sur l'épaule un long bâton. Tout â fait à la droite de l'estampe s'élève un grand arbre peu garni de feuilles, sur lequel viennent se poser deux oiseaux. A gauche, sur une éminence, on aperçait deux petites figures dont l'une est assise, l'autre debout. Au coin de ce même côté sont deux canards qui nagent dans une mare. Le fond représente des montagnes peu élevées , au bas desquelles est un village que domine l'aiguille d'un clocher. Sur le versant de ces montagnes , à gauche , on remarque quelques fabriques importantes et deux tours.

Ce paysage est rare. On en connaît deux états.

Premier état, très-rare. On voit à gauche, sur la hauteur, au delà de deux petites figures, une maison et un grenier à foin. Les premières épreuves sont chargées de manière noire ; mais, les barbes ayant fort peu résisté à l'impression, on trouve des épreuves de ce premier état qui déjà sont arides et d'un aspect peu agréable.

Second état. La maison et le grenier à foin sont effacés.

Hauteur, o,i:!S: largeur, o,i5q,

BAHTSCll, ■211. CLAUSSIN, 2o8. WILSON, 2o8.

Les paysages de Rembrandt représentent tous des vues de son pays, c'est-à-dire d'un pays plat dont le terrain n est accidenté que par des terres ou par de petites dunes comme celles que Ton voit aux environs de Harlem, et qui protègent le continent contre la mer. Ici, par exception, ce sont des montagnes d un grand style, de belles lignes bien mouvementées, de belles fabriques. On dirait que le peintre a jeté les yeux un instant sur Tœuvre du Titien qu il possédait, ou peut-être sur quelqu une des estampes que Baudet venait de graver d'après Nicolas Poussin. On ne voit pas, en effet, dans quelle partie de la Hollande Rembrandt aurait pu dessiner d'après nature des montagnes d'un aussi grand caractère.

3i5. Le Paysage aux trois arbr

On appelle ainsi ce paysage parce qu'on y voit sur la droite, placés à distance égale sur une élévation, trois grands arbres au travers desquels se dessinent, dans le lointain, un chiriot rempli de monde et quelques maisons. Sur le devant, vers la gauche, s'étend une pièce d'eau , et au del J , sur le rivage , sont deux figures , celles d'un homme debout qui pèche à la ligne et d'une femme assise qui est auprès de lui. Au loin se dessine une grande ville hérissée de clochers. Entre cette ville et la pièce d'eau qui est sur le devant on distingue une suite de prairies qu'animent divers groupes de figures et d'animaux. Presque au coin de la droite, dans le bas de l'estampe, sous le feuillage épais des arbustes du rivage, on aperçoit dans l'ombre, avec beaucoup de peine, deux personnes assises. Le ciel est couvert de nuages, et l'on voit tomber une forte pluie sur la gauche. Du même côté, tout au bas de la planche, on devine plutôt qu'on ne lit le nom de Rembrandt. Mais la lettre/, et l'année 1643 sont visibles. Ce paysage, d'un effet brillant, est regardé comme un des plus beaux de l'œuvre. Les belles épreuves en sont trèsrares; on les reconnaît à la présence des barbes dans les travaux du ciel, qui sont en grande partie à la pointe sèche.

Nota. On assure qu'il existe une épreuve avant la petite figure assise par terre au haut de la digue vers la droite; mais cette épreuve, que ni Claussin ni 'Wilson n'ont vue, et que nous n'avons nous-mêmes jamais rencontrée, est peut-être quelque morceau falsifié par un amateur, qui aura gratté adroitement la figure pour faire un premier état, comme on a gratté la toupie dans la Petite Tombe.

Il existe plusieurs copies du Paysage aux trois arbres, une entre autres dans le sens et la grandeur de l'original, par James Hazard. Les meilleures sont celles de François Novelli et de notre regrettable ami et camarade Louis Marvy, graveur plein de sentiment, mort si jeune en i85i.

Hauteur, 0,209; largeur, 0,279,

BAHTSCH, 212. CLAUSSIN, 20C), WILSON, 20f|,

Un jour que je parcourais le magnifique œuvre de Rembrandt que possède le Musée d'Amsterdam, je crus voir, à ma grande surprise, dans le Paysage aux trois arbres, quelque chose qui ressemblait à un tantôme. J'en fis part, après quelque hésitation, aux deux conservateurs du Musée, et à un peintre distingué d'Amsterdam, qui avait profité de l'occasion de ma visite pour examiner les eaux-fortes de Rembrandt, qu'il connaissait à peine, le croirait-on! 11 me semble, leur

"i86 L'ŒUVRE DE REMBRANDT.

dis-Je timidement, que j'aperçois ici, dans la partie claire du ciel, sur la gauche, un peu plus qu'à la hauteur de la cime des arbres, les formes vagues d'une figure fantastique. On dirait d'un géant qui souffle l'orage. Les deux habiles conservateurs me dirent alors que cette remarque avait déjà été faite par eux-mêmes, et ils ajoutèrent qu'il y avait tel moment où l'on distinguait clairement cette figure étrange, et tel autre où l'on avait beaucoup de peine à la retrouver. Quant au peintre, il nous assura que la figure dont nous parlions lui avait sauté aux yeux, et qu'il était surpris de mon hésitation à la lui signaler. 11 m'est donc permis de croire que le fantôme du Paysage aux trois arbres n'est pas une pure vision ou un simple effet de la rencontre fortuite de quelques hachures. Rien, au surplus, ne s'accorde mieux avec l'humeur fantastique de Rembrandt, que la pensée de dramatiser un paysage, d'ailleurs si peu accidenté et si ordinaire, en y faisant apparaître un fantôme semblable à ce génie des tempêtes dont la grande image se dressa devant le héros de Camoëns.

Toutefois, ce n'est pas à cette remarque, jusqu'à présent inaperçue ou du moins inédite, que tient la célébrité du Paysage aux trois arbres; elle tient à la vigueur de l'effet, à l'excellent feuiUé des trois arbres qui font repoussoir, à l'étonnante dégradation des plans qui se succèdent à perte de vue, et à quelques détails intéressants qui, perdus dans la masse, ne s'aperçoivent pas au premier coup d'œil. Bien des amateurs, par exemple, ont regardé vingt fois le paysage en question, sans y voir sur le devant d'autres figures que celles de l'imperturbable pêcheur à la ligne et de sa patiente épouse. Beaucoup n'ont jamais discerné les deux personnages que le peintre a placés tout à fait dans l'ombre, à la droite de l'estampe, sous une voûte de feuillage, comme s'il eût voulu les cacher avec autant de soin et de pudeur qu'ils en inettent eux-mêmes à éviter tous les regards.

3 16. L'Homme au lait.

L'estampe est ainsi nommée, parce qu'on y voit, sur la droite, un paysan qui porte deux seaux de lait attachés à une traverse de bois échancrée au milieu, arrondie par les bouts et qui se pose derrière le cou et sur les deux épaules. Un grand chien court à ses pieds. Vers le milieu du paysage est tracé un chemin qui conduit à une maison rustique, flanquée d'une grange. Sur la gauche, on distingue quelques chaumières entourées d'arbres et, au-dessous, un canal au bord duquel est amarré un bateau. Le fond de la droite représente la mer avec plusieurs navires, tandis qu'au fond de la gauche, audessus des chaumières, on aperçoit des collines éloignées.

Il y a deux états de cette planche.

L'absence des collines au-dessus des chaumières est la remarque du premier étal. Les épreuves en sont extrêmement rares; elles ont de la manière noire provenant des barbes de la pointe sèche.

L,e second état se reconnaît donc à l'addition des collines au-dessus des chaumières. Les terrains qui s'étendent devant ces chaumières et devant les grands arbres dont elles sont ombragées sont retravaillés à la pointe sèche et sont par conséquent moins clairs, surtout près du chemin. Quelques hachures ont été ajoutées au bord de l'eau vers le milieu du bas de la planche. Les bonnes épreuves de ce deuxième état ont de la manière noire aux endroits où le travail a été repris.

Hauteur, o,o'35 ; lar^'cur, 0,173.

SARTSCH, 2l3. CLAUSSIN, 210, WILSON, 210,

Délicatement gravé et fini avec soin, ce paysage a beaucoup de rapport, pour le travail, avec la Grange à foin qui porte dans le catalogue de Claussin le n° 221 et dans le nôtre le n° 325. C'est le même esprit, la même complaisance, la môme façon de manier la pointe et de rendre les feuillés, les terrains, les herbes humides. Toutefois, nous ne placerons ces jolis morceaux qu'au second rang, parce que ce travail, étant en quelques endroits trop serré, s'est alourdi par cela même en faisant disparaître la transparence du papier. Il est remarquable que Rembrandt a gravé ses paysages les plus admirables en espaçant ses travaux et en les traçant avec une grosse pointe. Le fini convient aux tailles-douces; mais Teau-forte veut en général plus de liberté; les parties inachevées y font bien, et aussi quelques négligences.

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