‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 132 sur 169 · Le Moulin · texte numérisé non relu

Le Moulin

Pièce improprement dite : le Moulin de Retubrandt.

; |Ce moulin est place tout à fait ù la gauche de l'estampe. On n'en voit entièrement que trois ailes. Auprès du moulin, à droite, vers le milieu, est une maison basse de forme carrée et couverte de tuiles. Il y a sur la droite un paysage plat, légèrement indiqué et coupé de canaux. Sur une petite éminence paraissent deux figures. Au pied d'une des éclielles du moulin est un meunier qui porte un sac de farine; au pied de la maison basse, on distingue une femme occtipce à laver du linge dans un des canaux qui baignent le moulin et ses alentours. On lit au bas de l'estampe : Rembrandt 1641.

Ce morceau est très-brillant de ton dans les premières épreuves tirées avec les barbes. On remarque dans le ciel une légère teinte, qui fait l'effet d'un nuage, et qui provient du soulèvement et des craquelures du vernis lors de la morsure. Cette teinte s'est naturellement affaiblie au fur et û mesure du tirage.

Hauteur, 0,207; largeur, 0,140.

BARTSCH, 233. CLAUSSiN, aSo.WILSON, 23o.

On a longtemps cru, sur la foi d'Houbraken, que le moulin de Rembrandt était situé dans le village de Koukerk, et il a été fait plusieurs gravures représentant ce prétendu moulin. Mais il est aujourd'hui bien constant que la maison d'Herman \an Rijn et son moulin étaient situés dans la ville même de Leyde, tout contre le rempart, à côté de la porte Blanclie. Curieux de tout ce qui touclre à Rembrandt, j'ai voulu aller moi-même éclaircir une question qui intéresse la vérité historique et les amateurs. J'ai donc fait et refait le voyage de Leyde tout exprès pour bien reconnaître le lieu de naissance de Reinbrandt et le moulin de son père, ou au moins la place où ce moulin avait existé.

Ne connaissant personne à Leyde lors de mon premier voyage, je fus conduit par ma bonne formne dans la maison d'un jeune philologue fort distingué, M. Kiehl, alors professeur au gymnase de Leyde, qui, me voyant aux prises avec un Batave de pur sang, me tira d'affaire en madressant la parole en bon français. Je n'eus pas plutôt

exposé le but de mon voyage, que M. Ki'ehl, laissant là le Trésor de la langue grecque, me conduisit chez M. Elsevier, que je savais fort instruit dans les antiquités de Leyde. En traversant la rue, j'étais passé d'Henri Estienne à Elsevier... car j'étais chez le descendant de ces fameux imprimeurs qui ont rempli le monde de leurs beaux livres et de leur nom. M. Rammelman Elsevier eut l'obligeance de me communiquer le résultat de ses recherches et les extraits de toutes les pièces qu'il avait trouvées à l'Hôtel de ville de Leyde. Et d'abord, du registre de la population de l'an 1 58i , il résulte que la grand'mère de Rembrandt, Lysbeth, fille de Harmen, veuve de Gerrit Roelops van Rijn, s'était mariée en secondes noces avec Corneille Claesz, meunier de Berkel, demeurant depuis 1 574 dans le 'Weddesteeg, à Leyde, prés du 'Whtepoort (porte Blanche). Cette Lysbeth eut deux enfants, Harmen ou Herman, et Mariette Van Rijn. Herman fut meunier, comme son beau-père, et se maria le 8 octobre 1 589 à Cornélie van Zuidbroeck, dans l'église protestante de Saint-Pierre, à Leyde. De ce mariage naquirent sept enfants, dont Rembrandt fut le sixième. Les différents registres des emprunts du denier 200= et de l'argent de cheminée, et le testament des père et mère de Rembrandt, déposé par eux chez le notaire Woudenvliet, constatent que Harmen et sa famille ont toujours demeuré dans le Weddesteeg, et que dans cette rue était situé le moulin à drèche, moutmolen , qu'ils possédaient de moitié avec Clément Lenaerts Ruys. Enfin le recensement de la population, fait en 1622 pour payement de la taxe, fixe au même endroit la demeure d'Harmen van Hijn.

Muni de ces renseignements précieux, je m'empressai de me rendre, avec M. Kiehl, dans cette rue du Weddesteeg, pour y reconnaître la maison de Rembrandt. Le Weddesteeg est une petite rue, située à une extrémité de la ville, tout près de la porte Blanche, et qui, du prolongement du Breedstraat, qui est la principale rue de Lej'de, conduit au Rhin. Cette ruelle, silencieuse et propre, est bornée à l'est par sept ou huit maisons, dont une seule paraît plus ancienne que les autres; à

l'ouest par le mur d'une caserne et par un enclos planté d'arbres, qui n'a d'autre limite que le rempart de la ville, baigné par le Rhin, dont les eaux se confondent en cet endroit avec celles d'un large canal. Comme il est spécifié que la maison d'Harmen était à l'est de la rue et le moulin à l'ouest, nous n'eûmes pas de peine à préciser la place que nous cherchions, laquelle était circonscrite dans l'espèce de trapèze formé par le Weddesteeg , le prolongement du Breedstraat jusqu'à la porte Blanche, et le Rhin. 'Weddesteeg signifie petite rue de l'Abreuvoir. En effet, de l'autre côté du canal se trouve encore l'abreuvoir aux chevaux qui a donné son nom à la ruelle. J'étais heureux de ma découverte, et je regrettais de n'avoir pas les clefs de ce jardin ombragé d'arbres qui avaient pris racine dans le moulin historique de Rembrandt, quand j'appris que l'enclos était loué à une dame fort instruite, de la ville de Leyde, qui, sans avoir connaissance des pièces trouvées par M. Elsevier, affirmait aussi, sans doute d'après les titres de propriété , que son enclos occupait la place même où avait été le moulin de Rembrandt.

J'en étais là lorsque, dans un second voyage à Lcyde (en i858), je pus vérifier d'une manière certaine que ce moulin, rendu si fameux par la naissance d'un grand homme, et qui est abattu aujourd'hui, existait bien réellement à la place indiquée par les actes de l'état civil qu'avait découverts M. Elsevier; et voici comment. Un artiste hollandais du XVIP siècle, Bisschop, qui fit ses études à l'Université de Leyde, et qui florissait vers 1660, alla un jour se placer sur le pont de la Morschpoort (c'est une des portes de la ville et la plus voisine de la porte Blanche), et de ce pont il dessina le rempart de Leyde, attenant à la porte Blanche et baigné par le Rhin. Or, dans son dessin, précisément à la place désignée par les registres, entre le fleuve et le Weddesteeg, sur le rempart, se trouve un moulin qui est, à n'en pas douter, celui de Rembrandt. Ce précieux dessin, que j'ai vu à Leyde, appartient à M. Kneppelhout van Sterkenburg, et les amateurs apprendront avec plaisir que M. Cornet, directeur du Musée de Leyde

PAYSAGES ET ANIMAUX. 2i3

et peintre-graveur des plus habiles, en a fait une bonne et fidèle eauforte ' .

Ce point parfaitement établi, il reste à examiner si l'estampe décrite par Adam Bartsch sous le n° 233 de son catalogue, et connue piarmi les amateurs sous le nom de Moulin de Rembrandt^ représente en effet le lieu de naissance de ce grand peintre. Évidemment non, et la preuve, c'est que dans la gravure de Rembrandt il n'y a aucune trace du rempart de la ville. Or les fortifications de Leyde, encore debout aujourd'hui, existent au moins depuis l'année 1574, époque du siège de cette place par les Espagnols, et le dessin de Bisschop démontre qu'elles étaient au XVII' siècle ce qu'elles sont encore maintenant.

Si l'intérêt de la vérité historique a pu diminuer cette fois l'intérêt de curiosité que les amateurs attachaient au Moulin de Rembrandt, cette estampe n'en est pas moins une eau-forte admirable, oii la pointe du graveur a exprimé en se jouant, et avec un charme infini, jusqu'aux moindres détails de cette construction en briques un peu délabrée, qui serait indifférente et inaperçue dans la nature, et qui est dans l'art remplie d'intérêt, de saveur et de couleur. Un des plus intelligents graveurs de paysages qui aient existé, François "Vivarès, a exécuté une copie en sens inverse de ce Moulin ; et, bien qu'il y ait mis tout son talent, on peut voir combien il est encore resté en arrière de son modèle, combien sa touche, pourtant si spirituelle et si ferme, parait lourde et sèche à côté de celle de Rembrandt. C'est qu'en effet, dans l'œuvre de ce grand maître, tout semble créé par un acte de sa volonté, ou, pour mieux dire, par une émanation de son sentiment le plus intime. Le procédé n'est chez lui que l'obéissant traducteur des perceptions de l'àme ; c'est pour cela qu'il est si mobile, si souple, si varié. Ailleurs, sa main est brutale, sa manière est violente et heurtée, il se sert de sa pointe comme d'un sabre ; ici, au contraii-e, il est fin,

I. Nous l'avons fait graver rous-mêmc par Flamcng, et on en le premier volume du présent ouvrage, en regard de la page 4.

: une épreuve dans

délicat jusqu'à la grâce. A le voir dessiner avec tant d'amour, on pourrait croire, malgré tout, qu'il attachait quelque pensée d'affection à ce vieux moulin dont les lignes se balancent et se combinent si harmonieusement, et à cette masure qui conserve encore une certaine élégance rustique dans sa toiture en tuiles flamandes, tapissée de lichens, de graminées et de fleurs.

Page 1