‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 19 sur 169 · Vytenbogaert · texte numérisé non relu

Vytenbogaert

pièce dite : Le Peseiir d'or.

Portrait d'Uytenbogaert, receveur des États de Hollande. Il est représenté assis à une grande table sur laquelle sont placés plusieurs sacs d'argent et un grand livre de compte. Il tient une plume de sa main droite qui est appuyée sur ce livre ; de l'autre main , il donne un sac d'argent à un garçon de comptoir qui est sur le devant à droite, un genou en terre. Le receveur est coiffé d'un bonnet de mezzetin et vêtu d'une robe garnie de fourrure. Au-dessus du grand livre on voit des balances , avec deux sacs dans un des deux bassins. Sur le devant, à gauche, on remarque un coffre de fer et trois tonneaux dont deux sont couchés et l'autre est posé sur son fond. Dans celui-ci on voit des pièces de monnaie. Dans le fond de la gauche on aperçoit, en dehors d'une porte dont le bas est fermé, un homme avec un sac d'argent et une femme qui appuie une main sur le battant de la porte, et semble avancer l'autre main. Au-dessus de la tête de Uytenbogaert, il y a sur le mur un tableau de forme oblongue, cintré par le haut , ou est représenté le sujet du Serpent d'airain. Au bas, dans la marge à gauche , est gravé : Rembrandt /., et audessous : 1639.

On distingue trois états de ce portrait.

Premier état. Extrêmement rare. La tète du receveur n'est exprimée qu'au trait et par trois ou quatre hachures.

Wilson , à propos de ce premier état , mentionne une épreuve qu'il en a possédée et qui provenait de la vente Denon. « Rembrandt, dit-il , y avait dessiné la téte d'une façon tout à fait magistrale , mais il l'avait modelée par d'autres travaux que ceux qu'il a ensuite employés dans le portrait fini. Il avait aussi lavé au bistre toute la planche, et y avait mis l'effet brillant et moelleux d'une peinture. « Il est probable, ajoute Wilson, que Rembrandt ayant dû attendre pour dessiner la tête du receveur {qui peut-être n'avait pas eu le temps de poser), acheva le portrait sur l'épreuve en question et suppléa au visage absent de son modèle, de manière ;\ se donner i lui-même, en attendant, la satisfaction d'un bel effet'. »

It is not unlikely that Rembrandt perhaps n-aitcd for the actoal portrait of ihe Receiver,

Nous ajouterons à cette note de Wilson que le Catalogue Denon , rédigé par M. Duchesne, ne décrit comme épreuve du Peseur d'o7-, retouchée au pinceau, qu'une épreuve du deuxiÈme état.

Deuxième état. Très-rare. La tête du receveur est finie et les pièces de monnaie qui étaient sur le tonneau sont, non pas mieux indiquées que dans le premier état (comme le disent nos prédécesseurs Claussin et Wilson), mais encore presque entièrement effacées. Celte seconde épreuve est chargée de barbes, principalement aux fourrures de la robe du receveur, qui ont été reprises à la pointe sèche, et ces barbes y produisent un effet brillant.

On sait que le capitaine William Baillie a fait une assez benne copie de ce deuxième état du portrait du Peseur d'or. On lit dans la marge en bas ;

Scillcet improbiE

Crescunt divitite.

Vers la droite est marqué le monogramme du capitaine , composé des lettres W et B entrelacées; mais comme il y a de cette copie des épreuves avant la lettre qu'on ne dislingue pas aisément (dit Bartsch) de l'estampe originale, il est nécessaire d'appeler l'attention des amateurs sur le sac d'argent que le peseur d'or donne au garçon à genoux devant lui. Dans l'estampe originale, il y a, au haut de ce sac, un pli de la forme d'un 3 écrit à rebours et penché, tandis que dans la copie de Baillie ce même pli ressemble à un 5.

Il y a encore, ajoute Bansch, une autre copie non moins trompeuse (le mot trompeuse nous paraît ici un peu fort) faite par Jacques Hazard, amateur anglais, mort à Bruxelles en 1787- Elle diffère de l'estampe originale et de la copie de Guillaume Baillie en ce que le livre de compte du receveur n'offre aucun trait d'écriture.

Nous devons signaler encore une troisième copie en sens inverse, par Van Bruges.

Troisième état. La planche est entièrement retouchée, et cette retouche, que l'on dit avoir été exécutée par le capitaine Baillie, a fait beaucoup perdre à l'estampe de sa beauté et de son éclat. La reprise des travaux a donné de la lourdeur à diverses parties, principalement aux fourrures de la robe et à la tête du garçon de comptoir qui a un genou en terre. Le visage du receveur porte aussi la trace de travaux additionnels, et l'on remarque sur le tableau qui représente le Serpent d'airain de nouvelles hachures qui, partant de la figure du serpent , rayonnent sur la planche.

Les épreuves de ce troisième état sont ordinairement sur du faux papier des Indes, on thick spurious India paper, lequel imite le vieux papier du Japon, avec cette différence que le papier dont Rembrandt se servait est fait de soie pure et se déchire difficilem.ent, au lieu que le papier sur lequel se trouvent imprimées les épreuves de la planche retouchée par Baillie est très-cassant, étant fait d'écorce d'arbre.

Hauteur, o,35o, y compris la marge inférieure qui est de i3 millimêires ; largeur, o,2o5.

IÎARTSCII, zSl. CLAUSSIN, 278. WILSON, 283,

so as to cause ihe vacancy for the face ; and in mean lïme, in the impression here noticed, supplied a countenance, to please himself vilh the perfeci ctïect. [A descriptive Catalogue of the prinis of Rembrandt^ by an amateur. London, i836.)

Nous avons vainement cherché quelques renseignements sur Uytenbogaert, et nous n'avons pas même pu savoir s'il était, ou non, parent de Jean Uytenbogaert, ministre des Remontrants, dont le nom latinisé s'écrit en Hollande, Wtenbogardus, ainsi que Bartsch l'écrit lui-même dans son catalogue, sans doute pour distinguer, l'un de l'autre, les deux personnages. Le seul ouvrage oi'i nous espérions trouver quelque indication intéressante touchant le Pcsciir d'or était le Catalogue descriptif de sept mille portraits hollandais, publié à Amsterdam en i853 par M. Frédérik MuUer, un des plus savants libraires de l'Europe; mais ce précieux dictionnaire ne renferme pas le nom du receveur des Etats de Hollande, et il nous souvient en effet que, lorsque M. Mùller nous montra sa magnifique collection en i85r, nous lui exprimions le regret de n'y pas voir figurer encore quelques-uns des rares portraits de Rembrandt, entre autres l'original du Docteur Petrus Van Toi et le Pescur d'or. M. Scheltema, dans sa curieuse biographie de Rembrandt, ne nous fournit non plus aucun document sur Uytenbogaert. Nous trouvons seulement le nom de ce financier, cité plus d'une fois dans la correspondance de Rembrandt avec Constantin Huygens, secrétaire du prince Frédéric-Henri, au sujet des sommes qui étaient dues au peintre pour ses tableaux, et c'est sans doute à l'occasion des payements que Rembrandt eut à toucher des mains du receveur, que se fit leur connaissance, ou, pour mieux dire, que se lia leur amitié.

igo. Johannes Wtenbogardus,

Ministre das Remontrants.

Wtenbogardus n'est ici que le nom latinisé de Uytenbogaert; nous le conservons en latin pour le distinguer du précédent. Le ministre est représenté dans un ovale et gravé sur une planche de forme octogone. Il est vu presque de face et assis dans un fauteuil ; sa main gauche tient un des côtés du livre qui est ouvert et placé sur la table. On voit dans le fond de la droite plusieurs volumes négligemment posés les uns sur les autres. 11 est coiffé d'une calotte; il porte une barbe grise et une fraise au cou. Au bout de la

planche, en dehors de l'ovale, on Ht, à gauche : Rembrandt /., et sur la droite : i635. Dans une marge réservée au bas de ia planche sont gravés ces quatre vers latins :

Quem prœmirari plèbes, quem castra solebant

Damnare et mores aula coacta suos, Jactatus multum, nec tantutn fractusab annis,

Wtenbogardus sic tuus, Haga, redit.

Ces vers ont été composés par le célèbre Hugo Grotius , dont le nom est gravé à la droite des vers, la lettre H se mêlant à la lettre G.

Il y a, non pas trois, mais quatre états de ce morceau , dont le cuivre existe encore et se trouvait compris dans le fonds de Jean.

Premier état. De la plus grande rareté. On n'y voit ni le rideau, ni les quatre vers latins. La fraise que le ministre porte à son cou est seulement au trait , la planche est en général moins travaillée : elle est aussi plus grande, car elle mesure 249 millimètres de hauteur, au lieu de 225, et 186 millimètres de large, au lieu de 184.

Il existe une épreuve de cet état au musée d'Amsterdam.

Deuxième état. Non moins rare que le précédent. II n'en diffère que par la fraise qui est partout plus travaillée, et par l'expression du visage qui est mieux rendue.

Troisième état. Le rideau est ajouté. Tout le portrait est fini; le caractère de la tête est malheureusement altéré. La planche est réduite à une forme octogone, mais avec des oreilles ou onglets aux deux extrémités droite et gauche. Les épreuves de cet état sont encore très-rares.

Quatrième étal. Les onglets ont été supprimés , et la planche a une forme octogone régulière. Cet état est commun.

Hauteur de la planche réduite, o,225 ; largeur, o,i8^.

BARTSCH, 27g. CLAUSSIN, 2j6, WILSON, 2S1,

Jean Uytenbogaert (ou UytenbogaardJ, né à Utrecht en iSSy, était un homme dMn profond savoir et d\m grand caractère. 11 a joué un rôle très-importantj par ses actes et par ses écrits, dans les controverses religieuses qui agitèrent la Hollande au xvn^ siècle. Dès sa jeunesse il eut du goût pour la théologie, et son bonheur était d'aller écouter tous les sermons et tous les prêches. S'étant décidé pour la Réforme^ il partit en 1 58o pour Genève, où il allait suivre les enseignements de Théodore de Bèze et d'Antoine de La Faye. Revenu à Utrecht quatre ans après, il fut nommé prédicant de la ville, puis appelé par TÉgUse de la Haye, qui obtint qu'on le lui céderait pour deux ans. En iSgg, à l'époque du siège de Bommel, il se rendit au camp pour y prêcher, et le prince

Maurice fut si content de ses prédications qu'il le garda auprès de lui comme chapelain de l'armée, ensuite comme chapelain de la cour, Hofprediker ,

Pendant quinze ans il suivit le prince d'Orange dans toutes ses campagnes et fut attaché à sa personne; mais, bien que le stathouder fût opposé à la doctrine des Arminiens, Uytenbogaert, qui était l'ami d'Arminius, ne laissa pas de soutenir ce théologien, et lorsqu'en i6og une conférence fut ouverte devant les États de Hollande entre les Arminiens et les Gomaristes, le chapelain de Maurice y figura comme le second d'Arminius. L'année suivante, les États Généraux ayant envoyé en France une ambassade extraordinaire, Uytenbogaert en fut l'aumônier. Cette mission le mit en rapport avec le Genevois Casaubon, gendre d'Henri Estienne et Bibliothécaire d'Henry IV. Présenté au roi, l'aumônier de l'ambassade reçut de lui des marques d'une considération toute particulière.

Cependant, Arminius étant mort de fatigue et de chagrin, les sectateurs de sa doctrine présentèrent, en cette même année 1610, ces fameuses remontrances qui leur firent donner depuis le nom de Remontrants, et Uytenbogaert devint pour eux comme le successeur d'Arminius, sans pour cela se séparer du prince d'Orange, dont il resta le chapelain jusqu'en 1614. Mais le stathouder ayant rompu avec Barnevelt et avec Grotius, qui soutenaient les Remontrants et qui étaient les amis de Uytenbogaert, celui-ci fut enveloppé dans la disgrâce du grand pensionnaire. Le 29 août 1618, il alla voir Barnevelt et le trouva dans sa bibliothèque, non plus comme autrefois occupé à feuilleter ses livres ou à écrire, mais rêveur, sombre et accablé de sinistres pressentiments. Uytenbogaert lui adressa de religieuses consolations, lui serra la main et se retira profondément ému. Une heure après, Barnevelt était arrêté pour être, quelques mois plus tard, traîné à l'échafaud, et Grotius était enfermé dans la prison d'où il s'évada.

Uytenbogaert, réfugié d'abord à Amiens et ensuite à Paris avec un autre remontrant célèbre, Bischop (Episcopius), fut assigné devant le

PORTRAITS. 55 synode de Dordrecht et condamné par contumace au bannissement à perpétuité et à la confiscation de ses biens. Toutefois, dans son malheur, il conserva l'amitié de Louise de Coligny, veuve de Guillaume le Taciturne, et de son fils Frédéric-Henri, frère de Maurice, avec lesquels il correspondait en langue française. Après avoir séjourné quelque temps à Paris, il se rendit à Rouen, où l'archevêque le reçut avec de grands égards, dans l'espérance d'opérer un rapprochement entre l'Église et les sectes qui la divisaient; mais le remontrant fut inébranlable.

Lorsque Frédéric-Henri succéda à son frère Maurice en i625,Uytenbogaert, Bischop et leurs sectateurs purent rentrer en Hollande. Grâce à l'amitié du nouveau stathouderj l'ancien chapelain de la cour fut toléré à la Haye, où il prêcha jusqu'à la fin de ses jours. Son portrait fiit peint, en i633, par Michel Mirevelt; en i53 5 il fut dessiné et gravé par Rembrandt, qui, pour le dire en passant, se trouvait ainsi, quoique jeune encore, en relation avec les plus illustres personnages de son pays. En 1643, Episcopius étant mort à Amsterdam, Uytenbogaert, bien qu'âgé alors de quatre-vingt-six ans, voulut aller rendre les derniers devoirs à son compagnon d'exil. S'étant approché du cercueil, il dit en touchant le front de son ami : « Tête chère, combien tu renfermais de sages pensées ! » Uytenbogaert mourut lui-même l'année suivante, à quatre-vingt-sept ans.

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