‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 5 sur 169 · Jacob Cats · texte numérisé non relu

Jacob Cats

Un vieillard très-ridé, vu de face et à mi-corps. Sa tète est couverte d'une calotte sous laquelle on voit sortir une mèche de cheveux au haut de son large front. Il porte une moustache rare. Son corps , dirigé vers la gauche , est couvert d'une robe fourrée , pardessus laquelle est une chaîne d'où pend une médaille. Le fond n'est entièrement clair que dans le haut de la droite. On lit au-dessus de la tète : Rembrandt Rherîctus, et plus bas: i635.

Le mot que Barlsch a lu Venettis n'est pas très-lisible, et nous croyons qu'il faut lire Rlienetus, c'est-à-dire du Rhin.

Hauteur, o,i5o; largeur, o,r23.

DARTSCII, 286. CLAUSSIN, 283. WILSON, 388.

Gersaint et Bartsch ont appelé ce portrait Téte orientale , mais il est certain que c'est le portrait de Jacob Cats, qui fut le précepteur du prince d'Orange, comme le prouve un tableau de Govert Flinck,

gravé par Schmidt, de Berlin, où Ion voit ce même personnage donnant des leçons au jeune Guillaume II, prince d'Orange". Et de toute la série des portraits de Rembrandt, il n'en est peut-être pas de plus intéressant que celui-ci.

C'est un des noms les plus populaires de la Hollande que celui de Jacob Cats. Poète, administrateur, diplomate, mêlé à toutes les affaires de son temps, Cats eut une grande renommée sa vie durant; il entendit ses vers répétés par tous les Hollandais; il fut le chansonnier en vogue, le littérateur classique de son pays. IMais, comme il arrive presque toujours, on se vengea de l'admiration qu'il avait inspirée, et, lui mort, son nom fut pendant quelque temps oublié ou traité avec un injuste dédain : changement qui s'explique assez par l'inconstance du goût public et par l'inévitable fatigue que produit une littérature, quand elle affecte des formes arrêtées et prévues. On a piu dire de Cats que c'était le La Fontaine de la Hollande, et il est certain qu'il eut beaucoup de l'ingénuité de notre fabuliste. Or, si on se lasse parfois de la naïveté, on y revient aisément. Cats fut remis en honneur au siècle dernier par une réimpression générale de ses ouvrages; d'éminents critiques , et entre autres l'Addison hollandais. Van Effen, prirent sa défense et lui ramenèrent l'opinion; mais cette fois ce fut pour toujours. Le peuple , en Hollande, dit : « le père Cats » ( Vader Cats), et, en efl'et, il y a dans cet écrivain une sorte de bonhomie paterne qui caractérise la vieillesse aimable et enjouée.

.lacob Cats n'a jamais écrit que sous la forme emblématique. Les

I. Le personnage que Flinck a représenté dans le tableau gravé par Gcorge-Frédérie Schmidt est exactement le même que celui connu sous le nom de Télc orientale dans l'oïuvre de Rembrandt (on le retrouve aussi dans l'œuvre de Livens). Il n'y a de différence que dans le dessin des deux peintres ; la lële que Rembrandt a énergiquement accentuée est accusée plus mollement par Flinck et d'un dessin plus rond ; à cela près, l'identité est frappante. Or, on lit au bas de l'estampe gravée par Schmidt ; le prince d^Orange Guillaume second, auquel Cals explique loi trait de l'iiistoire de ses ancêtres. Je dois avouer cependant qu'un portrait de Jacob Cats, peint à la même époque, justement en t635, par Mirevelt, et gravé par Deff, diffère beaucoup de celui qui nous occupe, notamment par l'âge apparent du personnage. Y a-t-ii eu deux Jacob Cats? Cela est certain d'après le Dictionnaire biographique de Hoogstraten.

pensées les plus simples, les plus connues, il les exprime par symboles, et souvent il les relève ainsi de leur vulgarité même. Quelquefois il se sert d'images empruntées aux usages de la vie, pour rappeler des idées subtiles, donnant ainsi une forme commune à des pensées délicates, aussi volontiers qu'il prête une forme délicate à des pensées communes. Veut-il parler d'amour, veut-il donner des conseils à la puberté, — et c'est là son sujet favori, — il n'est sorte de comparaison qu'il ne cherche et ne trouve. Tantôt la jeune fille nubile est comparée à une montre de prix, qui marque les heures au commandement silencieux de l'amour^ indice, non soniiii; et ici l'auteur se plaît à peindre en distiques faciles, harmonieux et brûlants la muette éloquence d'une vierge dont toute la personne est une prière, ses yeux humides, ses lèvres enflées, ses paupières de rose. *

Ora petunt, roseaque gcncc, tumidaïque papillîc ; Solvitur in tacitas tota puella preces '.

Tantôt elle est symbolisée par un oignon qu'une femme donne à un jeune homme, en faisant mine de lui dire -.Niida moi'et lacrymas, vestitani impime pidebis % ce qui signifie : « Tu peux jouer impunément avec cet oignon ainsi revêtu de sa pelure; mais, si tu le déshabilles, il te fera pleurer. » Bien que les avertissements du poëte soient en général des plus chastes, il s'y glisse parfois une intention équivoque, et le naif La Fontaine des fables devient alors le malicieux La Fontaine des contes. Ailleurs, il apprend aux novices en amour la douceur du fruit défendu, et que les amants , comme le chasseur, ne poursuivent que ce qui fuit. Les baisers qu'on dérobe sont les plus savoureux.

Basia luctanti rapla dédisse juvat.

1. Jacobi Cjl^ii J.-C. Moiiita amoris virginci, sive Officium puellarum in castis amoribus emblemata expressum. Amsterdam, sans dale.

2. V. les Emblèmes touchant les amours et les mceurs dans le Silenus Alcibiadis sivc ProteuSf humanœ vtta' ideam, emblemate trifariam variato, oculis siibjiciens, avec celte lîpigraplie : Deus nobis liXC Qtla fecit. Amsterdam, i6iS.

PORTRAITS. i3

Nos poètes, nos moralistes, nos philosophes, Ronsard, Montaigne en particuher, sont mis à contribution, ainsi qu'Ovide, Virgile et Horace; leurs pensées, retournées de cent manières et toujours présentées sous la forme emblématique, servent de thème à des vers hollandais, traduits en distiques latins, lesquels distiques sont euxmêmes travestis en rimes gauloises tout à fait barbares, et sont illustrés par d'assez jolies gravures, naïves et rudes comme le texte. Ces planches, de forme ronde , ne sont pas du reste ce qu'il y a de moins remarquable dans ces ouvrages symboliques, d'autant qu'à l'inverse de la plupart des livres, ceux-ci présentent un texte expliqué par des gravures, au lieu que les gravures sont le plus souvent expliquées par le texte. Gravées par Schillemans sur les dessins d'A. van "Venue, ces illustrations , d'un style d'ailleurs assez lourd , me rappellent le goût d'Otto Venius, qui fut le maître de Rubens.

Cats a vécu quatre-vingt-trois ans. Né à Brouwershaven en iSyy, il mourut en 1660 à sa campagne de Zorgvliet, sur la route de La Haye à la mer. Il avait cinquante-huit ans lorsque son portrait fut gravé par Rembrandt. Il était alors décoré de l'ordre de Saint-George, qu'il rapporta de sa première ambassade en Angleterre , où il fut envoyé en 1627. 11 fut grand pensionnaire de Hollande (Raadpensionaris) de i635 à i65i, époque à laquelle on le renvoya comme plénipotentiaire à Londres.

Hooft, Vondel et Cats ont eu la gloire de fixer la langue hollandaise et de l'assouplir à la poésie. Celle de Cats est presque toujours emblé matique, et son recueil se compose d'allégories, de chansons, d'idylles, de proverbes et de fables. L'amour, qui joua un grand rôle dans la vie de Cats, fut aussi le thème favori de sa pensée et de ses vers. 11 consacra tout un poëme, son Officium puellanmi, à la virginité, et l'on peut voir que le plaisir d'y parler de l'amour fut un des mobiles de son imagination et de sa plume. Parfois, nous l'avons dit, on croit sentir parmi ces moralités comme une pointe de malice , particulièrement lorsqu'il revient sur cette idée que rien n'est plus difficile à entretenir que le feu

deVesta. C'est avec une ironie charmante qu'il cite gravement , pour rappliquer aux jeunes filles, le mot de Tacite sur les peuples, qu'ils ne peuvent supporterni une liberté entière, ni une entière servitude : Nec toiam servîtîitem pati possiinf, nec totai7i liberîatem.

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