‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 55 sur 169 · Rembrandt dessinant · texte numérisé non relu

Rembrandt dessinant

Il est vu de face, il mi-corps, la tête coilTce d'un chapeau rond semblable ceux qui se portent aujourd'hui, et revêtu d'un habit qui rappelle celui des Jésuites. Il est assis à une table et il tient de la main droite un crayon avec lequel il dessine sur un papier soutenu par un gros livre qui lui sert comme de pupitre. Son bras gauche est appuyé sur la table; à la droite du dessinateur, ou, si l'on veut, à la gauche de l'estampe, à travers une croisée ouverte, on aperçoit dans le lointain un paysage. On lit sur une banderole attachée dans le haut de la croisée : Rembrandt /. 1648.

Il y a de nombreux états de ce portrait : j'en ai distingué jusqu'à dix, dont huit avant le paysage, sans compter l'état actuel de la planche, qui est aujourd'hui affreusement défigurée.

Premier état. C'est une simple esquisse, sans effet. Cet état est si rare que nous ne l'avons vu ni au Cabinet des estampes de Paris, ni au Musée d'Amsterdam, ni au British Muséum , ni dans aucune collection publique ou privée. Mais Claussin affirme en avoir vu une épreuve dans le fameux œuvre de J. Barnard, vendu à Londres en 1798.

Deuxième état. Wilson le désigne très-vaguement par ces mots : " Il est plus travaillé et les traits sont mieux définis. » Ce deuxième état manque également dans les trois collections nationales de Paris, d'Amsterdam et de Londres.

Troisième état. Le visage, qui était d'une seule teinte pâle et sans accent, est maintenant vivant et spirituel. Le busie est chargé de barbes, mais le reste est d'un ton uniforme et gris; les mains et les manchettes sont blanches, ainsi que le côté droit du papier à dessin.

Qiiatrième état. Le bord de la planche, qui était irrégulier dans le haut de la gauche, a été régularisé. L'ensembie de la planche, ayant reçu de nouveaux travaux, a pris un beau ton velouté. Les mains et les manchettes sont encore blanches.

Cinquième état. Le nom de Rembrandt et l'année 1648 se lisent sur une banderole attachée au haut de la fenêtre. Les mains sont encore blanches. Le papier présente l'indication de quelques feuilles de plus.

Sixième état. La main gauche est ombrée d'une taille légère. La main droite est encore blanche.

Septième état. La main droite, celle qui dessine, a été couverte comme la gauche d'une taille légère. La manchette de l'autre main est restée blanche. On remarque des contretailles horizontales sur l'épaule gauche, et le visage présente de nouvelles petites tailles très-fines, notamment sur la tempe droite.

Huitième état. Le papier dans son épaisseur, à droite, a reçu des contre -tailles verticales très-fines. Il en est de même de l'épaisseur du livre qui sert de pupitre au dessinateur. La manchette de la main gauche est teintée de hachures légères. — Wilson a confondu cet état avec le précédent.

Neuvième état On y voit un paysage à. travers la fenêtre, dont le montant a été couvert dans toute son étendue de contre-tailles horizontales, et l'on en remarque de pareilles sur la banderole, excepté dans la portion de cette banderole qui est au-dessous du chiffre 1648. Le contour du bras qui dessine a été rentré. Le papier et le pupitre ont reçu de nouvelles tailles, et l'on voit sur la manchette de la main gauche des contretailles très-fines à la pointe sèche.

Dixième état La planche est retouchée lourdement et de la manière la plus désagréable ; l'ombre au-dessous de la main droite est rechargée. Le tête est reprise à la pointe sèche; l'ombre qui divisait le livre servant de pupitre est effacée ; le nom de Rembrandt sur la banderole n'est presque plus visible.

La planche existant encore dans le commerce a subi d'autres retouches toutes modernes et tellement grossières qu'il n'est pas utile de les mentionner ici, parce que de

telles épreuves ne peuvent pas trouver place dans l'œuvre d'un amateur. C'est à peine si l'on peut y admettre !a précédente, celle du dixième état, à titre de curiosité.

Hauteur. 0,i5q; largeur, o, 128.

BAHTSCH, 22. CLAUSSIN, 22. WILSON, 22.

Il nous a fallu beaucoup de temps et de patience pour établir bien clairement les divers états de ce portrait, et cela parce que la suite complète ne s'en trouve dans aucune des grandes collections que nous avons tant de fois vérifiées, ayant fait trois voyages à Amsterdam et onze voyages à Londres. Ainsi, les deux premiers états manquent à Amsterdam et à Paris, aussi bien qu'au British Museum\ mais il faut croire que Wilson ne les a pas décrits sans les avoir vus quelque part. Le quatrième et le cinquième état manquent également dans les trois collections. Le sixième manque à Amsterdam, et le septième à Londres. Ce n'est donc qu'après avoir rapproché et conféré toutes mes notes que j'ai pu arrêter définitivement et, je crois, sans erreur, la description de tous les états. La pièce, d'ailleurs, en valait bien la peine; car le Rembrandt dessinant est un des plus beaux portraits du maître, depuis la quatrième jusqu'à la neuvième épreuve. L'effet en est mystérieux et profond ; le modelé en est puissant , quoiqu'assourdi. L'expression du personnage est celle d'un artiste qui étudie silencieusement la nature, et qui la pénètre de ses regards attentifs et intelligents. Placé dans l'ombre, un peu à contre-jour, mais assez près de la fenêtre pour que son papier seulement en soit éclairé, Rembrandt s'est représenté ici absorbé dans son étude, et comme fasciné par le spectacle de la nature qui pose devant lui. Il semble aussi qu'en amenant peu à peu cette grande tranquillité des ombres, il ait voulu exprimer le recueillement du travail et le silence.

« Si nous pénétrons, dit M. Vosmaer, dans la vie de famille de Rembrandt, nous n'y trouvons qu'une parfaite simplicité, une vie sobre et régulière , remplie par le travail , un ménage bourgeois et heureux, une femme dévouée. Le soir, le ménage se tenait apparemment

PORTRAITS, 1,3 dans l'arrière-chambre à la tenture bleue. Au fond, on apercevait à peine le grand lit, la presse , le tiroir où la mère rangeait le linge des enfants. La lumière des chandelles laissait dans l'ombre une vingtaine de tableaux et quelques têtes d'antiques, Elle se concentre, en vraie lumière de Rembrandt, sur les principaux personnages. A la grande table, on se figure Saske assise, travaillant ou soignant un enfant, et Rembrandt occupé, soit à jeter sur le papier des esquisses légères à la plume, lestement lavées d'encre brune ou de couleurs, soit à graver une planche. Quelquefois, Saske, assise en face, ou les amis qui viennent les voir, se trouvent ainsi traduits sur le papier ou sur le cuivre, éternisés sans le savoir.

236, Portrait de Titus van Rijn, fils de Rembrandt.

Il est en demi-figure. La tête est vue presque de face et coiffée d'une toque; les bras sont enveloppés dans un manteau ; la tête est plus terminée que le corps, qui n'est marqué qu'au trait ; il n'y a qu'une ombre légère vers la gauche.

Les premières épreuves de ce portrait, qui est très-rare, sont ordinairement sur papier du Japon, et tirées de la planche non ébarbée.

Hauteur, o, loi ; largeur, 0,072,

B AHTSCH , 1 I , CL A U SS 1 V , I I , Wl L SO N , I [ ,

11 n'est pas douteux pour moi que ce petit portrah ne représente le fils de Rembrandt, nommé Titus, comme le pense Claussin. En effet d'une part, ce jeune homme, petit, chétif et maigre, ressemble étonnamment à Rembrandt, et, d'autre part, il est impossible que ce soit Rembrandt lui-même , puisqu'il représente presque un enfant, et qu'il a été évidemment dessiné d'après nature à une époque où Rembrandt avait perdu le goût de finir ses eaux-fortes, c'est-à-dire dans sa dernière manière. Nous savons, par les papiers que Josi et M. Scheltema ont trouvés aux archives d'Amsterdam, que Titus était le quatrième enfant de Rembrandt et de sa première femme, Saskia Uylenburg ; que, Saskia

étant morte en 1642, Titus, le seul de ses enfants qui lui eût survécu 11. ,5

hérita la moitié des biens de sa nfèrc , dont l'usufruit appartenait à Rembrandt pour le cas où il ne contracterait pas un second mariage; queRembrandt, s'étant remarié, dut rendre ses comptes à son fils; que, en i656, le 17 mai. il transporta, par-devant la Cltambre des Orphelins, sur la téte de son fils l'itus, la propriété de la maison qu'il habitait à Amsterdam, sur leBreestaat; qu'en i658, cette maison fut vendue I [,218 florins; que les effets mobiliers de Rembrandt, ses dessins, tableaux, gravures et portefeuilles, saisis et mis en vente, produisirent la somme de 4,964 florins dont 4,180 furent payés au bourgmestre Corneille Witzen, principal créancier ; que, les autres créanciers et les frais payés, il resta pour Titus une somme de 6,952 florins 9 stuivers, dont il donna quittance aux commissaires de la Chambre des Insolva-

bles, sous la caution d'Abraham Frans, ce même marchand d'estampes dont le portrait figure dans l'œuvre de Rembrandt.

Il résulte également de l'inventaire dressé par les commissaires de la Chambre des Insolvables que Titus van Rijn était peintre ou tout au moins dessinateur, car on trotive , parmi les peintures ou dessins qui ornaient l'antichambre du cabinet de Rembrandt, un objet ainsi désigné ; Trois petits chiens d'après nature, par Titus pan Rijn.

Enfin il est certain que Titus se inaria le 10 février 1668 avec JVtagdalena van Loo, fille du docteur Albertus van Loo et de Cornelia Uilenburg, nièce de Saskia, et il alla demeurer sur le Singel, un des trois grands quais de la ville. Il est également certain que Titus mourut jeune, puisqu'il mourut à vingt-sept ans, le 4 septembre 1668, après sept mois de mariage, ce qui explique naturellement cet air chétif et délicat que l'on remarque dans son portrait.

Après sa mort, sa veuve eut une fille, qui fut baptisée le 22 mars 1 66g,

PORTRAITS. ii5

Rembrandt prûscnt, sous le nom deTitia, qui était le nom d'une sœur de Saskia. Titia van Rijn mourut à Amsterdam le 22 novembre 1725.

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