‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 86 sur 169 · Vieillard au grand manteau de velours noir · texte numérisé non relu

Vieillard au grand manteau de velours noir

( Vieillard à gyande barbe et bonnet fourré.)

Portrait d'un vieillard à grande barbe blanche , vu de face, à mi-corps, éclairé par la droite, et la tète très-légèrement tournée vers la gauche. Il est coiffé d'un bonnet de fourrure qui porte une ombre sur son front ; il est enveloppé d'un grand manteau de velours, et assis dans un fauteuil sur un bras duquel il appuie son coude droit, laissant pendre sa main, qui sort de dessous le manteau. Le fond est ombré à gauche, jusqu'à la hauteur du coude. Plus haut, du même côté, on lit : Rt. f.

On distingue deux étals de ce portrait.

Premier état. Toutes les ombres, particulifrremcnt celles de la figure et du bonnet, sont travaillées légèrement et ont moins de vigueur que dans l'épreuve ordinaire. Le visage présente des parties claires du côté de l'ombre. Le monogramme est très-finement gravé. Cette épreuve est fort rare.

Second étal. Les ombres sont fortifiées par de nouveaux travaux; les parties claires que le visage présentait du côté de l'ombre sont éteintes ; des tailles et entretailles nouvelles sont ajoutées sur le manteau, notamment au-dessus de la main, ce qui la fait ressortir, et l'on ne voit plus, au-dessous, des places blanches qui se remarquaient dans le premier état. Le monogramme est plus fortement marqué. Cette épreuve est moins rare et moins estimée qut !a première.

Hauteur, 0,149; largeur, 0,128.

BARTSCH, 262. CI.AUSSIN, 2 5 0. WILSOS, 264.

On trouve dans les grandes collections, particulièrement dans celle du Cabinet des estampes de Paris, des épreuves de ce Vieillard à grande barbe., qui ne paraissent pas d'accord avec la description que nous venons de faire des deux états de la planche, description qui est conforme, d'ailleurs, à celle que donnent les catalogues de Claussin et de Wilson. Ainsi, nous avons quelquefois rencontré le monogramme très-finement gravé dans certaines épreuves qui présentaient cependant beaucoup de vigueur dans les ombres. Cela tient sans doute à ce que le possesseur de ces épreuves les trouvant pâles, en avait repris le noir avec du lavis et du crayon pour les faire paraître plus brillantes. Et la chose est d'autant plus vraisemblable que les anciens catalogues,

PORTRAITS. ,47 ceux de Gersaint, de Pierre Yver et de Bartsch, n'ayant distingué aucune différence dans ce morceau , les amateurs ont pu croire que les épreuves les plus vigoureuses étaient les premières tirées, tandis que c'était précisément le contraire. Un graveur, habitué à reconnaître la fraîcheur des premiers travaux, la légèreté, la transparence que présente une eau-forte au commencement du tirage, lorsqu'il ne s'y mêle pas de pointe sèche; un graveur, dis-je, ne s'y serait point trompé; mais certains curieux, qui ne font rien sans leur guide et qui jugent rarement par eux-mêmes, ont pensé que l'antériorité de l'épreuve était prouvée par le noir, et c'est pour cela que quelques-uns d'entre eux ont sophistiqué la leur. Aussi ai-je observé que ces sortes de retouches avaient eu lieu sur d'anciennes épreuves, c'est-à-dire à une époque où le catalogue de Claussin n'avait pas encore paru. Quant à l'épreuve qui est dans l'œuvre de la Bibliothèque, elle provient, selon toute apparence, de M. de Peters, qui était peintre en miniature etpassé maître dans l'art de laver, noircir et brillanter les estampes.

Mais quel beau portrait ! quel étonnant caractère de vieillard! L'âme aura certainement beaucoup de peine à abandonner ce corps robuste qui, malgré ses rides innombrables, conserve encore tant de vitalité tant d'énergie. Quelle vie de travail, de méditation et de patience, que de luttes obstinées, que de labeur n'annonce pas ce visage labouré de plis profonds et durs, comme le seraient les sillons creusés sur un buste de marbre par le ciseau du sculpteur ! quelle rude existence ne fait pas supposer cette main, jadis si fine, maintenant ratatinée et flétrie! Il semble que ce juif (car c'en est un) a dû acquérir bien péniblement la richesse que supposent la dignité de son costume, sa robe de soie, son opulent manteau de velours et la précieuse fourrure de son bonnet. Faut-il s'arrêter maintenant a la variété, à l'excellence des travaux employés par le graveur pour exprimer le soyeux de la robe, le velouté du manteau, la finesse de la martre? Faut-il admirer comment la blancheur de la barbe est indiquée par la seule absence des tailles? Ce sont là des qualités si familières à Rembrandt qu'on les remarque à

peine; mais, ce qu'il est impossible de ne pas remarquer, en dehors même du maniement de la pointe, c'est l'accent de ce modelé que Ribera lui-même n'aurait pas poussé plus loin, c'est la fière tournure de ce portrait, qui ne ferait pas plus d'impression s'il était peint et qu'il fut de grandeur naturelle, car on peut en dire ce que de Piles disait en général des portraits de Rembrandt ; « Bien loin de craindre la comparaison d'aucun peintre, ils mettent souvent à bas, par leur présence, ceux des plus grands maîtres. »

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