‹ L'œuvre de Richard Wagner à Paris et ses interprètesChapitre 19 sur 23 · PL XIX · texte numérisé non relu

PL XIX

prendre sa place au répertoire de TOpéra. C'est par lui ({ue fut inauguré ce festival wagnérien, où, non sans quelque outrance, et à grands frais, Ton avait cherché à donner au public parisien une idée du théâtre de Bayreuth. Salle obscure, orchestre enfoncé, invisible (et même couvert d'une sorte de grille!) toutes choses nouvelles alors.... L'exécution était excellente, ce qui valait certes mieux. Alfred Cortot, de retour, justement, de Bayreuth, et tout imbu de son enseignement, faisait ici ses débuts à la tète de l'orchestre. On regrettait bien le pauvre Lamoureux, que la mort avait empêché de réaliser de semblables représentations. Mais on convenait sans difficulté qu'un aussi grand effort ne pouvait guère être plus heureusement réalisé.

Dans Brunnhilde, Félia Litvinne vécut une des grandes heures de sa carrière, sa voix si pure, si ample, si moelleuse, d'une tenue si ferme, d'une égalité si absolue du grave à l'aigu, s'unissait, plus complètement que dans l'Isolde de 1899, à un jeu vivant, enthousiaste, plein d'émotion et de chaleur. Lt quel art des nuances dans ces trois phases du rùle : le départ de Siegfried, qui, pour la première fois, fait sentir à la Valkyrie ([uelle est devenue une simple femme; rattente anxieuse de son retour, le fatal refus, qu'elle oppose aux dieux de rendre Fanneau, et l'atroce violence qu'elle subit du héros mas([iié qui ne la connaît plus; enfin l'apaiseTnent suprême au moment de la mort, cpii est à la fois le retour de son intelligence divine et l'union définitive avec celui que le destin lui a réservé!-

Le ténor lorrain Dalmorès avait mûri à Bruvelles son rùle de Siegfried : il y fit valoir de sérieuses qualités de sonorité, de clarté, de jeunesse, mais qu'une nervosité saccadée de diction et

de gestes empêchait un peu de vraiment goûter. La scène de sa mort, c'est-à-dire le grand récit où sa mémoire se dessille, lui faisait du moins grand honneur. Vallier était un Hagen rude, vigoureux, excellent en tous points, avec un timbre grave superbe, Albers un Gunther plus pâle mais bien chantant. Waltraute était évoquée avec une éloquence vocale et une chaleur de jeu qu'on a rarement retrouvées depuis, par Rosa Olitzka. Quant à Gutrune, son interprète avait-elle manqué au dernier moment? Ce n'est pas sous cet aspect que Jeanne Leclercq peut laisser un souvenir, mais sous celui de la première des Filles du Rhin, avec Mlles Vicq et Deville : ce trio évoqua des impressions bien rares de grâce onduleuse et comme fluide. Mlle Olitzka incarnait aussi l'une des Nornes du prologue, avec Mlles Melgounofî et NedofT.

Pour achever en quelque sorte le caractère bayreuthien de ce festival, on fit appel aussi à plusieurs des plus réputés kapellmeister : Richter surtout, et Mottl. Même, des Siegfried allemands se succédèrent, tels Knote et Burgstaller, auxquels les Brunnhilde ne manquaient pas de répondre en leur langue, lorsqu'elles étaient en scène avec eux. On ne donnera pas ceci comme une façon harmonieuse de comprendre les représentations d'une grande œuvre; mais il n'est que juste de souligner les impressions vraiment fortes qu'apportèrent ainsi, à leur tour, après Félia Lit\inn.', Ada Adiny, très héroïque, très noble, et Mme Bréma, si musicale.

A l'Opéra, ru'uvre n'a él»' mise en scène que six ans plus lard, h' -l'A octobre 1<M)S : c'était un des premiers desseins de M. Messager, devenu (lirccl.'iii-. dr la mouler d de la diriger eu personne, il il fait 1 un cl Taulre avec sa |)récision coulumière, que servait

L'ANNEAC DU NIBELUNG.

un orchestre particulièrement souple et fondu sous sa main. A la Société des Concerts du Conservatoire, ce même orchestre, car cest presque le même, devait deux jours plus tard, Félire son chef, et c'est assez dire. Il a tenb. d'ailleurs, à donner l'ensemble, drame et prologue, dans son intégralité, et l'on ne saurait trop l'en louer, tout en regrettant le parti, médiocrement digne dune pareille enceinte, qui, pour les premières soirées, chercha des succès de mode en organisant au bufîet des « dîners-entr'actes )>. Il n'avait pas manqué non plus d'appeler a hii Ernest Van Dyck comme protagoniste de Tinterprétatiou. L'apparition de ce valeureux artiste, dans la clarté soudaine de la scène, dans la flamme de l'orchestre, au nloment où les trois Nornes se sont enfoncées sous terre..., l'élan jeune, enthousiaste, avide de vie et de liberté, avec lequel il bo'ndissait en quelque sorte de la grotte, suivi de Brunnhilde tenant en main son dieval Grane..., ce fut vraiment une minute glorieuse. Il y avait d'assez longues années qu'aucun nouveau personnage wagnérien ne nous avait été révélé par lui. Dans l'évocation de Siegfried, il sembla résumer à la fois la claire jeunesse de ses premières créations et la pleine et forte autorité de sa longue expérience. Avec ses oppositions et ses nuances, avec cette àme naïve qui se connaît à peine et qui ne s'appartient pas, qu'une trahison obscurcit et égare, qu'une falalité ballotte à son gré, ce rôle est probablement le plus difticile à bien rendre, de tout le répertoire. Van Dyck. comme chanlfur. comme comédien, comme artiste, le mit en relief, le vécut, di' la façon la plus absolue. Les sonorités graves, qui donnent tant de caractère au personnage, prenaient avec lui une intensité singulière: les finesses charmantes de son dialogue avec les Filles du

Rhiu ou du récit inconscient de ses souvenirs pendant la halte de chasse, revêtaient sur ses lèvres une légèreté incomparable. L'aisance avec laquelle « il posait vaillamment son personnage et gardait à son héroïsme cette belle humeur tîère et cette bonhomie ([ui le caractérisent », ices mots sont de Louis de Fourcaudi pénétrait, une fois de plus, le spectateur de cette sympathie spontanée dont nous avons vu les effets irrésistibles. Autour de cette insouciance joyeuse, qui vraiment éclairait l'œuvre entière, le caractère trouble, sombre, tourmenté, des autres personnages n'apparaissait que mieux. Il est évident que si Gunther se montrait pâle et incertain, ce n'était pas tout à fait la faute de Gilly. et ([ue l'inconsciente Gutrune ne pouvait rire mise mieux en valeur que par Rose Féart, musicienne attentive et voix pénétrante, constamment fidèle au caractère du personnage. Hagen lui-même, qui sait ce qu'il veut, reste comparse, et Alberich s'inquiète à bon droit de son habileté d'emprunt, de son ambition brutale et bornée : dans son àpreté glaciale, sans souplesse, Delmas a fortement indiqué («'It*' nuance. Comme Biunnhihh', on espériiit Mme Lilvinne, et pour cause. Le rôle a paru un peu lourd pour Mlle Grandjean, supérieure en Isolde, ici trop passive et sans le rayonnement d'héroïsme ([ui doit trans|)araître constamment en ell." jus([u"à la Iransliguralion tinale. L'adiiiiraMt' scène di' W altraute a bien ser\i MUef I^a|)eyrette, dont la bellr voix se maria ensuite avec grâce à celles de Mlli's Gall l't Lautc-Hruii dans les Killes (hi Rhin. Les Xornes élaimt rliiintées, très ( ouMMiahlcmenl. pai- Muirs Gliarbonnel, Garo -Lucas et lîaron.

l'armi les artistes (|iii surcédèrent à ceux-ci dans la suite des

eu, hé Klury.

Felia LiTviNNE dans Le Crépii.^cule des dieux. (Bi'unnhilde.)

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