‹ L'œuvre de RodinChapitre 3 sur 43 · INTRODUCTION AU CATALOGUE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION AU CATALOGUE

Admiré ou bafoué, âprement nié ou honoré à sa juste valeur, Rodin est actuellement le plus célèbre des sculpteurs. Nous ne disons pas le plus récompensé, ni le plus abondamment pourvu des sanctions et des faveurs officielles; mais il est sans contredit celui qui dans le monde, à notre époque, a le plus profondément troublé les esprits, le plus vivement passionné l'opinion, enfin le plus puissamment inspiré les poètes.

Remuer à ce point les idées ne peut appartenir à une pensée médiocre ni à un talent stérile. L'exposition qui a lieu ici va le prouver d'une façon définitive, dût-elle soulever encore bien des controverses. L'on va voir réunie la production déjà d'une longue carrière, et les fruits d'un constant efFort vers la beauté, en dehors des conventions.

Certaines œuvres sont depuis longtemps célèbres et certaines autres sont encore inconnues du public; leur ensemble est un des plus imposants et des plus émouvants que l'art français puisse présenter en ce moment. L'heure était bien choisie pour que le labeur de Rodin fût montré au public du monde entier accouru à Paris, pour juger l'art du monde même.

A ceux qui viennent étudier cet artiste et méditer sur son œuvre dans un esprit d'ardeur pour le beau, ce catalogue ne veut être qu'un compagnon fraternel d'enthousiasme.

A ceux qui arrivent de bonne foi sans avoir assez vécu encore avec cette œuvre pour la pénétrer complètement, ces quelques pages souhaiteraient d'être comme un guide sympathique, s'efForçant modestement de les aider à voir, à lire, à comprendre.

De toute façon, nous nous garderons de donner à l'admiration un tour agressif, et de changer un catalogue en une brochure de polémique. Nous sommes entre braves gens aimant les belles choses en toute simplicité de cœur, et, en présence des œuvres, l'heure des discussions est déjà passée.

Tout au plus pourrions-nous, en passant, rappeler qu'il y eut de tout temps, au plus fort des batailles que souleva l'œuvre de Rodin, une grande différence entre le langage de ses défenseurs et celui que tenaient les personnes éprises d'une froide perfection académique ou d'un agrément conventionnel. Ces personnes ne sauraient être désapprouvées de garder une fidélité à cette sorte d'idéal, du moment qu'il donnait à leur esprit toute satisfaction, Mais tandis que nous nous sommes toujours contentés de trouver les œuvres de leur choix ùisuffisantes à nous procurer les mêmes jouissances qu'à eux, on dénonçait comme dauirerenses celles qui nous apportaient de profondes émotions.

Dangereuse ! Est-ce qu'une œuvre où un orand artiste a mis toute sa passion et toute sa foi, peut l'être pour d'autres que ceux de ses confrères dont elle dérange la tranquillité d'esprit?

Pour le public à qui elle apporte une nouvelle expression des éternels sentiments, elle n'est pas un danorer, mais un bienfait !

Malheureusement ce public à qui un tel bienfait s'adresse n'en comprend pas toujours la valeur dès le premier jour. Il devient aisément la dupe de ceux qui lui persuadent qu'il est menacé. Cela s'est vu souvent chez nous. La France, qui est une terre de grands sculpteurs leur a été presque toujours dure pendant leur vie, et son ingratitude envers eux n'a cessé que trop tard. Elle y a perdu quelques beaux monuments.

Phénomène étrange, ce pays qui vit, h des époques bénies, éclore les sculptures de Chartres, d'Amiens, de Reims, de Notre-Dame de Paris, a rendu la vie difficile

et la besogne pénible aux vrais successeurs de ses orands imagiers inconnus. Tour à tour Jean Goujon, Puo-ct, Houdon, Rude, Barye, Carpeaux, furent, soit tournés en dérision, soit persécutés, soil enfin, pis que tout cela, entravés ou interrompus dans leur tâche.

Réjouissons-nous qu'une occasion nous soit offerte de rendre justice au dernier en date et à l'un des plus grands, car nous aurions, nous aussi, pu laisser passer l'heure.

Tout s'enchaîne et se suit dans l'œuvre de Rodin avec une rontinuité et une logique admirables. Il suffira de quelques dates et de quelques faits pour vous permettre d'en embrasser sans peine le beau développement ; un très petit nombre de réflexions pourra ensuite aider à comprendre les grandes idées qui dominent cet immense répertoire de mouvements et d'expressions, les leçons qui s'en dégagent.

Rodm naît, en 1840, h Pans. Enfant songeur et épris d'images, doué de toutes les aptitudes manuelles qui lui auraient permis d'être le plus merveilleux virtuose, le plus surprenant praticien, s'il n'avait été marqué pour une destinée plus haute, mais qui l'ont mis h même dès sa jeunesse d'être sculpteur, décorateur, graveur et peintre, il fut attiré vers un des hommes qui représentaient alors le plus puissamment le principe de la force libre et de la nature ardemment contemplée : Barve. Peut-être cependanlV e.iempfe de Barve a-t-il plus profité à Rodin que son enseignement immédiat.

Puis il passe à latelicr de Carrier-Belleuse, moins élève cette fois, que collaborateur.

En 1864, il expose sa première œuvre, le masque à' Homme an nez cassé, où déjà sa vision directe de la nature et ses moyens d'expression s'affirment d'une façon assez entière pour qu'aujourd'hui ce morceau puisse être placé à côté des plus beaux de sa maturité,

De ISGv") à 1877, tant chez Carrier qu'à Bruxelles, il gagne durement sa vie, contemple, travaillé et se prépare. En 1877, il expose au Salon le plâtre de cette figure de VAge cVairain que vous allez retrouver ici, et dont il vous plaira peut-être d'aller revoir le bronze du Salon de 1880 sous les ombrages si doux des jardins du Luxembourg.

Cette figure, où le poète se montrait déjà plus intense, et qui disait au complet le regardeur de mouvements vrais, le modeleur de lignes et de formes vivantes, souleva des polémiques; elles sont si loin que déjà bien des gens les ignoreraient; nous les rappelons uniquement pour montrer que dès les premières œuvres datèrent les premières insultes.

En 1881 vient le Saitit Jean-Baptiste du ]\lusée du Luxembourg, puis, de là à 1886, les bustes de Jean-Paul Laurens, de Dalou, de Legros, de Victor Hugo, d'Antonin Proust, d'Henry Becque.

La première esquisse du Monument à Victor Hugo date de 1886; les premières études pour les Bourgeois de Calais^ de 1888; les recherches pour la Porte de l'Enfer^ de 1889.

A partir de ce moment, les œuvres se succèdent avec une abondance si passionnée, une beauté de fièvre telle, qu'il est difficile d'en préciser la chronologie. Le sculpteur, en edet, va de l'une à l'autre, revient à celle qu'il avait laissée en suspens la veille pour en faire germer impatiemment une nouvelle. Il se crée toute une palette de mouvements, il recueille mille thèmes dont la suite n'est jamais close et sur lesquels il varie à l'infini, les reprenant, les combinant entre eux, les sacrifiant même sou > vent pour n'en garder qu'une partie, ou pour en faire de nouveaux points de départ.

Nous pouvons encore noter (pie la statue de Bastien Lepage est datée de 1889, le buste de Puçis de Chavannes, de 1892, ainsi (|ue le monument de Claude Lorrain ; que les Bourgeois de Calais sont érigés à Calais,

en 1895 ; que le grand modèle du Momimeiità Victor Hk<^o est exposé au Salon de 1895, et la statue de j5«/c:«c', en 1898.

Mais ces dates marquent bien plutôt des étapes, dans l'accomplissement des grandes œuvres, que l'àoe réel de ces œuvres elles-mêmes. Rodin ne fut jamais l'homme d'une statue par an.

Pour prendre un exemple, la Porte de l'Enfer n'a pas de date; elle date de toutes les douze ou quatorze années que Rodin a employées à la concevoir, à la modifier, à l'enrichir, à en retrancher, à la refaire, à la laisser voilée, à y travailler sans cesse en paraissant passer définitivement à autre chose.

De môme les Bourgeois de Calais ont une date d'éclosion, une date d'inauguration, mais leur date de création, c'est huit années. Pareille durée, pareille continuité, pareille simultanéité pour le Balzac, pour le Victor fJiigo, que dis-je, pour un simple buste de femme, pour la moindre des esquisses, la même dix fois née.

Retenons bien ceci, qui nous ouvre un horizon sur la nature du génie de Rodin et nous permet d'en apprécier l'exceptionnelle ampleur et expansion : c'est qu'il n'est pas une année, pas un jour, pas une heure, où il n'ait travaillé à toute son œuvre à la fois.

Ces quelques indications de faits nous ont conduits très rapidement à des indications d'idées, car avec un artiste comme celui-ci, il n'y a pas matière h s'attarder en des curiosités biographiques, ni en des classifications de détail, puisque chaque fragment de l'œuvre participe de la portée générale de l'œuvre tout entière.

Les causes des discussions qui se sont engagées autour d'elles sont les mêmes que celles de notre admiration. Dire pourquoi l'on admire Rodin, c'est en même temps répondre à ceux qui le combattent et essayer d'éclairer ceux qui désirent le comprendre ; c'est aussi adopter une

l'orme plus rëconlortante et plus douce au cœur, que de batailler ou de doi'i'matiser.

Nous ai mous l'art de Uodm, parce que chacune de ses œuvres nous apporte toujours une profonde surprise, ce choc d'émotion qui renouvelle pour nous les raisons de regarder des œuvres d'art. Chaque figure, chaque composition nouvelle qui ëclôt sous les doigts de Rodin, est un produit, non pas seulement d'imagination, mais aussi de contemplation. Elle est directement puisée dans la nature, mais si elle nous ravit et nous semble neuve, c'est que parce que nous n'avions pas encore songé ii voir, comme Rodin, cette ligne, cette l'orme, ce mouvement. Les grands artistes ne sont tels, que parce qu'ils voient plus et plus vite que les autres, et parce que, à leur exemple, ils nous apprennent ;i voir plus de choses que nous n en voyions avant.

C'est pour cela que nous devons considérer l'art de Rodin comme émancipateur.

Nous aimons encore lart de Rodin parce que, h côté de la contemplation directe, intense de la nature, il a fait la plus large place à la passion. Il paraît beau de dire avec le poète :

Je hais le mouvement qui déplace les lignes, ».

Mais, outre que cela devient une excuse par trop commode pour ceux qui se dispensent de sentir, nous ne pouvons plus, dans l'art moderne, faire abstraction du mouvement et de la passion qui le provoque. Et d'ailleurs est-ce que le mouvement ne crée pas, lui aussi, des lignes inattendues, aussi belles que celles qui s'arrangent dans une abstraite immobilité? L'œuvre de Rodin nous offre un spectacle extraordinaire de passion inassouvie. Ces êtres qui se cherchent, s'étreignent, se poursuivent, s'enlacent, se perdent, c'est le spectacle même de la passion humaine, matérialisée, mais idéalisée en môme temps, car, par une merveilleuse conséquence, l'idée d'inas-

souvissement évoque directement chez ce poète celle même d'idéal.

C'est pour cela que l'art de Rodin est une source d'émotion.

Enfin, nous aimons l'art de Rodin parce qu'il s'inspire, en les traduisant plastiquement, des idées poétiques, des idées générales, qu'un enseignement trop timide, et de grossiers préjugés d'atelier déclaraient en dehors du domaine de l'art. Il suffit de rappeler les idées d'héroïsme, d'abnégation patriotique, qui se dégagent du groupe des Bourgeois de Calais, le poème de destinées humaines qu'est la Porte de l'Enfer^ l'hymne à la pensée que chante le Moniiineut à Victor Hai^o.

C'est pour cela que l'art de Rodin, dépassant la simple impression de jouissance matérielle dont se contentent tant de gens, contribue à élever les esprits.

Nous disons que cet art « traduit plastiquement les idées ». Nous tenons à insister là-dessus, car l'on a dit souvent, d'une part, que les œuvres de Rodin étaient de la littérature plutôt que de la sculpture, et d'autre part, que ces œuvres manquaient de ce que l'on appelle le fini.

Nous défions que l'on puisse, en la regardant avec sincérité, trouver une seule des œuvres exposées ici, qui ne tire son intérêt et sa beauté de Vactio/i qu'elle accomplit, de la forme qu'elle ofFre. Ce qui est « littéraire » au vrai sens du mot, c'est Vallégorie académique ellemême. Mais ici, aucune allégorie : rien que l'action réelle, directe. Chacune de ces œuvres est donc un véritable poème plastique.

Quant h ce qu'on appelle le fini et qui n'est que la conception d'une sorte de propreté fatigante, à la portée du plus simple manœuvre, il est certain qu'on ne le trouve pas chez Rodin, et cela fort heureusement. Mais, si par une œuvre finie, on entend qu'elle donne toute sa signification, tout son effet, que la pensée s'y manifeste soudaine et complète, il n'est pas non plus, une de ces œu-

vies qui ne soit fmie autant qu'elle devait Tètre. Rodin a exécuté de si merveilleux morceaux : les bustes de femmes, VHomnie qui s'éi'eille, les divers marbres et pierres, qu'il serait puéril de vouloir attirer l'attention sur leur beauté si visible pour tous. INIais après tout, estce utile de vous demander de décider si l'œuvre est plus belle quand elle atteste le travail imperturbable du papier de verre, ou quand elle conserve la trace d'une main frémissante ?

D'ailleurs, il n'importe pas qu'un grand artiste se donne toujours en patience. Il est plus profitable aux lîommes qu'il se donne en intensité.

Ainsi, absorbé dans sa contemplation et dans son besoin de la réaliser, Rodin est devenu ce que certains appellent un révolutionnaire. C'est certainement sans le savoir, et sans le vouloir, car ce n'est pas par goût de révolution, mais par goût de beauté, qu'il a accompli son œuvre.

S'il a été révolutionnaire, c'est h la façon de Wagner, et presque avec la même méthode. Il aura accompli dans le domaine de la plastique ce que Wagner a accompli dans le domaine musical. Cette identité, qui nous semble très saisissante, commence h la vie elle-même, puisque comme Waoner, Rodin a été bafoué, comme lui mcompris, et se trouve être comme lui un montreur de routes, où l'on commence déjà à se précipiter. Mais une analogie plus haute existe dans l'enfantement de l'œuvre. Vous observerez que Rodin, comme le musicien, a ses motifs dominants qui hantent sa pensée, auxquels il revient, qu'il arrange chaque fois différemment, qui se renouvellent chaque fois qu'ils s'associent ou se dissocient, toujours reconuaissables, jamais identiques.

Enfin, ou pourrait continuer le parallèle en disant que, comme Wagner, peut-être Rodin est-il plus incompris au moment même où on se met à l'imiter, qu'au

temps où on le niait... Mais nous avons des préoccupations plus ardentes que celle de développer ces considérations simplement historiques.

L'exposition de l'œuvre de Rodin sera pour nous, avant tout, une grande leçon d'admiration. En semant à pleines mains les esquisses, les compositions, les dessins, en pétrissant de vivantes images de la douleur, de la passion, de Tamour, de l'effroi, de la désespérance et de l'espoir, il nous enseigne à vivre, comme lui, dans une admiration perpétuelle, à nous élever, comme lui, dans un fiévreux rêve de vérité et de beauté.

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