‹ L'œuvre de RodinChapitre 2 sur 43 · RODIN · texte numérisé non relu

RODIN

Au cours des vingt années passées, tout a été dit sur Rodin par les lettrés et les critiques. Leur intervention, trop souvent sanglante, pour parler en style de chirurgien, n'a mis à nu que des organes admirables ; elle a laissé dans le mystère l'àme de l'artiste, parce que le fluide divin dans lequel elle nage échappe à l'analyse, même à celle de l'artiste luimême. Prométhée savait-il de quelle nature était le feu qu'il dérobait à Jupiter ? — Son supplice lui apprit seulement qu'ici -bas la douleur est le prix du génie. Rodin lui aussi a eu son vautour comme tous les grands artistes qui ont cherché leur idéal dans les régions supérieures.

Aujourd'hui vous demandez à un artiste de développer les hautes raisons d'art et de technique qui font de ce statuaire, unique à noire époque, le créateur de formes et l'évocateur d'idées qui ont fait tressaillir d'admiration ou de rage la génération actuelle. Je ne sais vraiment si j'ai le droit d'essayer de vous satisfaire. L'àme de l'artiste est un sanctuaire que nul ne doit violer. Aussi m'arrêtcrai-je au seuil, me bornant à transcrire les pensées que me suggère l'œuvre immense que j'ai sous les yeux.

Je suppose, en regardant cet œuvre de Rodin, que son cerveau, comme celui de tout grand artiste, contient l'idée totale du monde avec toutes ses formes, ses symboles, et leurs complexités innombrables d'où naissent les hautes synthèses. La contemplation passionnée de la Nature l'a certainement amené à sentir

que nulle force en dehors d'Elle n'est capable de suggérer son propre symbole. De là cet amour du « morceau » qui fournit à Rodin l'expression même de la vie, qui lui permet de fixer la trace des passions en faisant jaillir de la forme l'Idée, toutes les idées, et les significations de l'humanité.

La forme, telle que la comprend Rodin, devient la vie. Il fait d'abord des hommes, et puis il les anime ; ou mieux, ils vivent, dès qu'ils sont parfaits. Gela est contraire à l'esthétique de ceux d'entre les artistes qui croient faire grand avec un sujet pompeux sans en percevoir le côté humain, dont l'absence condamne leurs œuvres à l'oubli. Car les générations ne tiennent compte que de celles où l'humanité a le plus de part. C'est pour celte raison que l'art grec est immortel et sera à jamais le guide de tout art qui voudra rester grand. Quelle serait pour nous la conception du monde païen sans les grands sculpteurs de l'antiquité grecque ? Ce pauvre Jupiter serait aujourd'hui bien oublié sans le divin Phidias.

Ceci m'amène à dire que Rodin est aussi un grand historien; car il a pétri dans la matière, au moyen de la forme, des états d'àme, ce qui importe à l'histoire plus encore que des faits ou des physionomies que l'actualité dénature. — Que croyez-vous que diraient les artistes, les lettrés des siècles à venir si, toutes traces de notre monde actuel disparues, on retrouvait les statues de Hugo et de Balzac? — Eh bien, ils diraient que ce sont vestiges d'une grande époque d'art, où l'admiration des foules pour les hommes de pensée suggérait aux statuaires de génie des œuvres grandioses. Ils devineraient dans Hugo le poète universel et inspiré, le chantre de la nature et de l'humanité, des passions et des orages. Hs ver-

raient dans ce Balzac tant discuté, si follement insulté, projeté par le génie, surgissant au bord de son piédestal comme prêt à s'élancer dans la vie ; ils verraient, dis-je, le génie palpitant, intense et douloureux, d'un puissant psychologue ; car à nul autre ne peuvent appartenir ce port de tête et ces orbites au fond desquels nagent des yeux presque inutiles, humbles serviteurs qu'ils sont du cerveau qui seul voit tout.

A celte hauteur, l'amplification de la fougue devient la sérénité. — Oui ! la sérénité ! Sommet de l'Art qu'illumine le génie et que rafraîchit l'haleine de la pensée pure.

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