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D. JOSEPH POTHIER O. S. B

Abbé de St-Wandrille.

tout à la fois la continuité, l’évolution, la progression, - cette progression étant d’ailleurs arrivée maintenant à un degré, qu’on peut considérer comme plus satisfaisant que jamais.

Temps primitifs. Dom Guéranger.

Longtemps il ne s’était agi que de fournir au chœur des moines de Solesmes, les livres de chant dont ils avaient besoin. Dom Guéranger, qui travaillait alors à restaurer en France les saines traditions liturgiques, le voulut faire chez lui tout d’abord, et cela tout aussi bien pour le chant que pour le texte.

Des écrivains compétents, en France et à l’étranger, ont même pu faire honneur - et c’est exact à dom Guéranger, d’avoir établi le premier certains principes d’exécution, qui devaient, en se perfectionnant par la pratique et par l’étude, aboutir au résultat où nous sommes aujourd’hui.

M. le chanoine Gontier, du Mans, « avait remarqué comment « l’illustre Abbé avait su donner « dans son monastère aux mélo- « dies grégoriennes, un accent, « un rythme que personne ne « semblait soupçonner. Il y avait « là comme une révélation » (i).

Ami de dom Guéranger, M. Gontier lui soumit en 1S59 le manuscrit de la Méthode raisonnée de plain-chant , dans laquelle il faisait entrer les principes d’exécution qui l’avaient tant frappé à Solesmes. Une correspondance s’en suivit, très active, entre le chanoine et l’abbé. Bref la Méthode parut avec l’approbation de Monseigneur du Mans, de M. d’Ortigue et de dom Guéranger, qui la déclara « la seule théorie véritable de l’exécution du chant grégorien ».

Cette part de dom Guéranger dans la restauration du chant ecclésiastique fut bien connue dans son temps. C’est lui que M. Nisard, en 1850, vint consulter au sujet de découvertes importantes relatives à la notation grégorienne. C’est à lui qu’en 1854, le P. Lambillotte vint communiquer son projet d’Antiphonaire et de Graduel romains. En un mot l’avis de dom Guéranger, dans la matière, avait

(1) D. Pothier, Mélodies grégoriennes (Préface, page 4).

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un tel poids que le Congrès réuni à Paris en 1860 pour la restauration du plain-chant, résolut de publier dans ses Actes la lettre écrite à cette date, par T Abbé de Solesmes à M. d’Ortigue, sur la demande de M. le chanoine Pelletier d'Orléans, et que la Maîtrise , puis le Monde avaient déjà publiée (15 et 29 novembre 1860).

C'est également, lui qui prit la résolution d'interroger les manuscrits neumatiques pour établir, à notre usage, une édition qui leur fût conforme.

« Le principe sur lequel on de- « vait s’appuyer avait été posé et « formulé par dom Guéranger «lui-même; à savoir que lors- « que des manuscrits différents « d'époque et de pays s’accordent « sur une version, on peut affir- « mer qu’ on a retrouvé la phrase « grégorienne » (1. c. page 1).

Après divers tâtonnements plus ou moins heureux et féconds, c’est toujours sous sa direction, sous son obédience que dom Jausions et dom Pothier furent, à leur tour, chargés des recherches.

L'œuvre devenait de plus en plus sérieuse et prenait corps. Cette enquête préparatoire aboutit à un double résultat, théorique et pratique. « Un mémoire avait « été rédigé et présenté par les humbles

(1) Cette figure de moine a droit d’être saluée au passage. Sans vouloir ravir à dom Jausions le bénéfice de l’obscurité dans laquelle il a voulu se renfermer, peut-être est-il permis de soulever un peu le voile qui recouvre sa physionomie modeste. Les travaux de dom Jausions ont été pour son collaborateur une initiation qui devait le conduire à la pleine réussite. La lecture des

D. ANDRÉ MOCQUEREAU O. S. B.

prieur de Solesmes, directeur de la Paléographie musicale et de l’étude Solesmienne actuelle.

« fils et disciples de dom Guéranger à leur « vénéré père et maître, qui l’approuva en- « fièrement, ainsi que le résultat noté des « recherches entreprises par ses ordres et « par ses soins »... Les Mélodies grégoriennes « reproduisent le mémoire approuvé « par dom Guéranger avec les corrections « et additions que lui même en grande « partie avait indiquées ». (ibid. pp. 5 et 6). Dom Jausions (1), puis dom Guéranger

deux lettres suivantes permettra de rendre rétrospectivement, à cet humble pionnier des temps primitifs, un peu de la justice et de la reconnaissance que tous, sans exception, lui doivent à Solesmes, quand ce ne serait que pour ses admirables transcriptions.

En 1866, il écrivait à dom Guéranger: «Je travaille tous les jours dans les bibliothèques,

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ne devaient pas voir ici bas le résultat pratique de leur travail et de leur initiative.

2 e Période. L’œuvre de dom Pothier.

Les Mélodies grégoriennes. Le «Liber Gradualis ». Le « Liber Antiphonarius». Le Processional.

C’est en 1880 seulement, sur l’ordre de dom Couturier, deuxième Abbé de Solesmes, que furent imprimées « Les Mélodies Grégoriennes », par dom Pothier, et que les copies réunies par les deux collaborateurs aboutirent à son Liber Gradualis , en 1883. Le dessin de la notation lui appartenait en propre.

Etant données, d’une part, la nouveauté relative d’une entreprise presque sans précédent, et, d’autre part, les conditions dans lesquelles avaient été fixées les leçons du chant, et distribuées les divisions et les pauses, en vue de l’exécution au

surtout à la Bibliothèque impériale; mais, avec la chaleur qu’il fait et le bruit de Paris, je fatigue beaucoup, souvent pour peu de chose. Il n’en est pas moins vrai que ce qui ne se traduit pas immédiatement par une somme de travail matériel représentable, profite du moins à mon instruction sur les questions du chant, par le grand nombre de manuscrits que je parcours attentivement ». Cette lettre était datée du 27 juillet 1866.

Le 2 septembre de la même année dom Jausions écrivait encore à l’Abbé de Solesmes «j’ai pris des notes sur un certain nombre de manuscrits. J’avais même commencé des transcriptions, mais, voyant l’insuffisance du temps et surtout de mes forces, j’ai employé ma dernière quinzaine à poursuivre, au moyen de cent démarches, le résultat que j’ai obtenu, celui d’avoir en communication les manuscrits que j’aurais voulu copier.

Par les quelques lignes que je vous écrivais

chœur, on devait s’attendre à des imperfections. C’était inévitable.

Quelque sérieusement qu’eût été faite la visite des manuscrits par les deux collaborateurs, les copies qui en demeuraient disponibles à Solesmes étaient malheureusement en trop petit nombre. En outre, dom Jausions n’était plus là. C’est donc sans l’aide de son contrôle fraternel, que dom Pothier avait dû trancher seul les questions à résoudre.

Une circonstance augmentait encore les difficultés de la tâche. Les leçons adoptées n’avaient pas été soumises à un essai pratique préalable, avant d’être envoyées à l’impression, si ce n’est pour quelques chants du Processional. La seule expérience avait été celle-ci :

En vue de soulager dom Pothier dans ses travaux matériels, dom Couturier lui avait adjoint deux ou trois moines zélés pour la restauration, mais trop peu qualifiés encore pour y travailler avec autorité. La

en quittant Paris, je vous annonçais leur arrivée à Solesmes; j’ai grande hâte de savoir s’ils sont parvenus à bon port; car ce prêt est une affaire si délicate... J’espère que dom Pothier n’aura pas tardé à en prendre connaissance en attendant que nous puissions tous les deux nous mettre à travailler dessus. C’est quelque chose de bien inespéré d’avoir pu ainsi nous procurer deux textes de l’Antiphonaire dont je n’aurais pu prendre copie qu’en passant à Paris bien des semaines. Et j’en ai ici un troisième de la bibliothèque Sainte-Geneviève qui me paraît aussi fort bon. Je ne crois donc pas avoir perdu mon temps dans toutes les démarches que j’ai faites; mais, Dieu merci! qu’il m’a fallu en faire! Lettre au ministre, visites dans les bureaux, visites à tous les bibliothécaires (qui, du reste, en général, m’ont fait bonne réception et m’ont donné au moins de bonnes paroles). M. Paulin Paris et M. Paul Lacroix se sont moutrés particulièrement aimables, etc. etc.

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correction des épreuves était au nombre de ces travaux. Or, c’est souvent en chantant ces épreuves en commun, qu’étaient résolues et indiquées, sur l’avis du premier venu de ce petit groupe, sans autre étude, ni réflexion, ni recours aux manuscrits, ici des pauses, là des barres de division, ailleurs des barres de respiration, des conjonctions et des disjonctions de neumes entre eux.

Il faut ajouter que deux préoccupations de ménagements à garder, par condescendance, avaient influencé la rédaction ellemême du Liber Gradualis .

Dom Pothier avait voulu se rapprocher le plus possible de l’édition rémo-cambrésienne. Il y trouvait un double avantage:

il s’abritait de l’autorité qu’elle avait encore; et l’argument d’invariabilité traditionnelle que fournissaient les manuscrits utilisés de part et d’autre, ne risquait pas d’être imprudemment ébranlé par une constatation de divergences à laquelle on n’était pas préparé.

Il était en même temps gêné par l’autorité supérieure dont jouissait en ce temps là l’édition de Ratisbonne.

(i) «... Dom Pitra était un militant et un « fulgurant; dom Pothier, qui a fait de Solesmes « l’école normale du plain-chant et qui nous ra- « mène à l’étude d’un sujet auquel son nom reste « indissolublement lié, est une figure plus calme

«.; c’est un savant moins porté, semble-

« t—il, à revêtir chaque jour l’armure pour éten- « dre son domaine, qu’à jouir paisiblement d’un « avoir solide, bien limité. Il est le maître mu- « sical du chœur bénédictin; mais, comme phi- « lologue, il n’a fait que l’esquisse - magistrale «d’ailleurs - du monument qui a été bâti on «sera rebâti par ses élèves. L’illustre auteur « des Mélodies grégoriennes a formulé le prin- « cipe essentiel de la musique sacrée, quand il dit « que le plain-chant était une sorte de prose mu- « sicale, n’ayant d’autre rythme que celui de la

De ces deux préoccupations conciliatrices, de l’insuffisance des manuscrits, de l’absence de contrôle, du défaut de préparation pratique expérimentale, la première édition de Solesmes devait donc sortir nécessairement imparfaite. Elle restait à mi-chemin du retour à l’antiquité.

Ce n’en était pas moins un progrès incontestable, non seulement sur les éditions écourtées dont nous avions dû nous servir jusque-là nous-mêmes, mais encore sur diverses autres tentatives de restauration qui avaient pu devancer la nôtre, et qui, désormais, restaient loin derrière elle.

Il n’en est que plus méritoire pour dom Pothier d’avoir pu, dans de pareilles conditions, réaliser une œuvre à laquelle son nom doit rester attaché, et qui a fait avancer, pour sa bonne part, la cause du chant grégorien. Aussi M. Jules Combarieu réserve-t-il une place éminente à dom Pothier dans la galerie des restaurateurs du chant grégorien. L’artiste s’est même donné le plaisir d’en tracer, au vol, une silhouette aimable qu’on ne retrouvera pas ici sans intérêt, toute réserve faite de ce qui doit être réservé (i).

« prose oratoire. On peut regretter cependant qu’il «ait négligé d’entourer ses idées de tout cet ar- « senal de preuves expérimentales que réclame « l’esprit moderne. Il faut toujours en revenir au «même refrain: sans l’étude et sans la repro- « duction directe des sources (pour que le lecteur «puisse contrôler), pas d’archéologie musicale « possible; or dom Pothier, tout en connaissànt « les sources mieux que personne, ne leur a pas « demandé un appui essentiel, continu, visible. « Dans les Mélodies grégoriennes on devine que « le praticien, le savant, l’homme en un mot, est « très supérieur à l’œuvre qui le fait connaître ». (Jules Combarieu, Etudes de philologie musicale . I. Théorie du Rythme ... suivie d’un Essai sur VArchéologie musicale au XIX siècle . Paris, Picard, 1897, pag. 178),

io l’œuvre de solesmes dans la restauration du chant grégorien

C’est Y introduction du Liber Gradualis dans notre usage quotidien qui commença de révéler les imperfections du progrès accompli. Mais on était tellement sous le charme de choses si nouvelles, qu’il ne vint, pour ainsi dire, à la pensée de personne, pendant les premières années, que le maître pût être discuté.

Dom Pothier continuait donc de publier peu à peu le Liber Antiphonarius , le Processional, le Responsorial, les Variae preces , etc., toujours d’après sa méthode, quoique avec des ressources moindres que pour le Graduel.

C’est pourtant pendant les années qui virent paraître ces diverses publications, que commençait une nouvelle phase dans l’œuvre de Solesmes.

L’œuvre de dom Mocquereau.

Pendant que l’œuvre de la première heure demeurait stationnaire, de nouveaux ouvriers succédaient à l’illustre maître.

Deux noms, entre autres, ont droit d’être placés en tête de cette nouvelle phase:

dom Schmitt et dom Mocquereau.

Dom Schmitt se trouvait aux côtés de dom Pothier dès le Congrès d’Arezzo. Sa Méthode pratique le fit connaître mieux encore. C’est à lui que revient la création de l’imprimerie de Solesmes et sa spécialisation dans le chant grégorien. Et enfin nous conservons ses travaux archéologiques, que la mort a interrompus, mais qui furent utilisés dans la suite.

Dom Mocquereau nous apportait le fruit d’une éducation musicale hors ligne. C’est avec une sorte d’enthousiasme artistique et religieux qu’il s’était donné tout entier à

l’œuvre de Solesmes. Non content de défendre cette œuvre contre des attaques in compétentes, il entreprenait de lui procurer la sûreté, la solidité et la perfection qui lui manquaient encore. Mais, au cours de son travail, il se trouva bientôt en face de l’imprévu, c’est-à-dire devant la nécessité d’établir scientifiquement une œuvre nouvelle, dont les proportions déborderaient probablement l’ancienne. Résolument il l’entreprit.

Le public ne connaît généralement de tout cet effort qu’une seule chose: la Paléographie musicale. Encore ignore-t-il, sur la foi des Dictionnaires et des Encyclopédies, que la Paléographie musicale appartient précisément - originellement et exclusivement - à dom Mocquereau.

De sorte que dom Mocquereau se trouve accusé - chose vraiment étrange - de se combattre formellement et consciemment lui-même par lui-même.

Cela dit pour noter quel malentendu se produit, au point où nous sommes de cet exposé, c’est-à-dire au moment où l’œuvre de Solesmes va jeter son plus grand éclat et conquérir la situation scientifique que symbolise à son tour la Paléographie musicale , voici comment se ponctue, dans ses grandes lignes, la nouvelle période.

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