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PREMIÈRE PARTIE

Caractères généraux du Poète et oie l'Homme

LE dernier des grands lyriques anglais mourut en 1909, après un demi-siècle de labeur enthousiaste : ses quarante volumes de vers et de prose attendent encore une étude pénétrante; sa vie même, jusqu'en ces derniers temps, n'avait pas eu d'historien.

Swinburne connut d'abord le succès, le scandale, puis la vive admiration d'une élite : il ne fut jamais une gloire nationale.

En 1917 parut enfin, sous la plume d'Edmund Gosse, l'une de ces biographies minutieuses que l'usage anglais consacra, même de leur vivant, à de moindres personnalités (*) . Pittoresque évocation de l'homme, que complétèrent des publications de lettres, par Mrs Disney Leith, cousine du poète, en 1917, par MM. Gosse et Wise, par MM. Hake et Rickett, en 1918.

Mais le présent travail reste, croyons-nous, le plus complet sur l'œuvre. Enquête personnelle qui s'inspire peu d'ouvrages antérieurs (2) , il s'adresse au public de langue française, mais

(l) Par exemple à l'ami, au compagnon de Swinburne, Théodore Watts- Dunton biographie de James Douglas en 1904 ; nouvelle biographie

depuis sa mort.

(*) Entre la mort du poète et la grande guerre païuient une série d'études trop brèves, sans caractère définitif, par Woodberry, Wratislaw, Thomas (1912), Drinkwater (1913). Welby (1914). Nous les citerons plus d'une fois.

ne désespère pas d'être lu en Angleterre, d'aplanir même quelques malentendus qui subsistent, au sujet de Swinburne, parmi ses critiques d 'outre-Manche. A distance, nous saisirons mieux peut-être les lignes d'ensemble que leur cache un détail familier et trop proche.

Nous ne songeons ni aux lecteurs artistes ni à la foule ignorante qui, sans lire Swinburne, le classa naguère comme un auteur immoral, républicain, athée ; nous connaissons des lettrés qui, supérieurs au préjugé, gardent néanmoins, vis-à-vis du poète, je ne sais quelle réserve et quel malaise; le jugent un peu étranger, un-English (*) ; rendent hommage à l'artiste, à son génie d'invention rythmique et verbale, mais insistent bientôt sur la faiblesse du penseur ; ne s'avisent nullement que l'auteur des Poèmes et Ballades et des Chants d'avant l'Aube fut, à son heure et en son pays, un ferment intellectuel et moral.

Dire Swinburne « peu anglais », c'est diminuer la culture anglaise, la réduire à l'une de ses phases et lui dire : tu n'iras pas plus loin ; c'est l'emprisonner dans une tradition puritaine et bourgeoise puissante assurément, tyrannique, intolérante, comme la tradition classique en France, mais que toujours des individualités géniales trouvèrent la force et la volonté d'enfreindre.

De l'Angleterre traditionnelle aux sources puritaines, Taine en France, après lui M. Chevrillon, M. Cazamian, tracèrent le tableau systématique et vivant qui s'impose à nos mémoires.

Dédain de la logique, respect des croyances et de l'ordre établi, méfiance de l'idée pure, des conclusions « dangereuses » qui dérangent les quiétudes acquises ; domination de l'idéal moral, glorification de l'énergie : voilà quelques-uns des

(') « The tone of the greatest part of Swinburne 's work is curiously un- English » dit M. Wratislaw (p. 205) ; M. Drinkwater, il est vrai, réfute ce point de vue.

traits sociaux de l'Angleterre « victorienne » que l'on retrouve sous une forme éloquente chez Carlyle, brutale chez Kipling, gracieuse et adoucie chez Tennyson.

Le long prestige de ce dernier explique la froideur ou l'hostilité que rencontra Swinburne à ses débuts, hors d'une élite peu nombreuse.

Tennyson, jeune, avait eu des audaces ; son Poète, en 1830, salue « l'auguste liberté qui fait fondre comme neige les formes et les rites ». Fatima, poème d'amour inspiré de Sapho (1832), dépassant le « juste milieu » sentimental, fut blâmé par les meilleurs critiques (x) ; une dernière fois il déplut, dans Maud, qu'on jugea « morbide » ou trop passionné, en 1842. Mais très vite il s'adapte, se conforme et, gâté par son public, le gâte à son tour, l'habitue à trouver dans son lauréat sa propre image embellie, ses préjugés idéalisés.

En politique, Tennyson exprime le goût des développements organiques, l'horreur des changements brusques, la poésie du conservatisme, dont Burke donnait jadis la théorie; il apporte au statu quo l'appoint des fidélités historiques, blâme Vu hystérie du Celte », les « rouges furies de la Seine » (2) , vante « un passé loyal sous des rois modérés », une sage liberté qui s'étend « de précédent en précédent » (3) . En religion, chrétien comme son contemporain Browning, d'un christianisme élargi qui a lu Newman et Maurice, comparé les théologies — il croit à l'immortalité personnelle, doute qu'un matérialiste puisse être moral (4) mais rejette cependant les châtiments éternels (Despair) ; — panthéiste à ses heures, mais d'une vision superficielle qui ne va pas jusqu'à

0) et A great failure », dit Stopford Brooke, Tennyson, I, 198.

(2) In Memoriam, CXXVII.

(3) Where freedom slowly broadens doWn From précèdent to précèdent.

(4) Promise of May, cité par Stopford Brooke.

transformer la nature, donner une âme propre à cette campagne anglaise qu'il a peinte délicieusement ; conciliant, raisonnable en toutes choses, il adopte en tout, i' opinion moyenne, rejette la fausseté des extrêmes, — the falsehood oj extrêmes.

Assurément Swinburne, défenseur de l'art pour l'art, ennemi des prêtres et des rois, lui dont « le coeur s'exalte et les yeux se dilatent d'un désir de choses nouvelles » (*) , tranche violemment sur l'Angleterre de Tennyson : s'oppose-t-il de même à l'âge de Shakespeare, à la république de Milton, à l'Angleterre de Shelley, voire même à l'Angleterre actuelle que travaille un besoin de clarté ?

Le tableau trop poussé que fit Taine a vieilli ; la société vivante ne s'y reconnaît qu en partie : le règne de Tennyson a cessé. L'ancien équilibre moral s'est rompu, dans une crise dont les symptômes, au début du XXe siècle, étaient la faveur décroissante de Kipling, la lucide critique de Wells, le théâtre à paradoxes de Bernard Shaw; et tout ce que, dans l'ordre politique et social, M. Cazamian appelle « un passage des adaptations instinctives aux adaptations réfléchies » . Dans l'Angleterre nouvelle, née de la guerre, Swinburne semble de moins en moins « hors cadre ». Fils de ses lectures et de ses aspirations, ayant su, dès 1860, résister à l'opinion publique, à la pression des affections de famille, à la plus tyrannique des ambiances pour ne suivre que sa Vérité; bravant d'instinct les conventions que l'on sape aujourd'hui par système, il s'était fait, dans l'espace et le temps, une famille d'élite : Shelley, Landor, Hugo, Mazzini. Epris de la France, dont il vante « l'intelligence flexible et l'ambition critique, la foi dans le progrès, la lumière et le mouvement » (2) , il

(!) A Word jrom the Psalmist.

(2) « Faith in light and motion is what England has not and France has. {Essaya, 167-168.)

mérite sous ce rapport une place auprès des Matthew Arnold, des Meredith, des Samuel Butler, des John Morley (*) , de tous ceux qui guidèrent ses compatriotes vers plus d'indépendance et de rigueur intellectuelle.

Non pas qu'il se donnât pour mission d'éveiller les esprits, comme Meredith qui s'écrie : More brain, O Lord, more brain! (2) .

Poète lyrique, ivre d'un idéal, il va jusqu'où sa lumière le mène et se retourne alors, étonné de l'effet qu'il produit.

Il agit comme un excitant, comme un vent qui fouette et secoue. Par le scandale qu'il soulève, il force la critique à remettre en question, pour le condamner ou l'absoudre, quelques-uns des principes qu'il heurte de front. Parfois il s'explique après coup, dans ses essais de critique en prose, et l'on connaît alors que sa révolte est profonde, sincère et désintéressée, qu'elle ne procède pas d'un orgueil romantique mais du respect, de l'amour des idées.

Artiste intransigeant, il choque les convenances bourgeoises dans ses Poèmes et Ballades, en 1866 et s'en explique notamment, dans son livre sur Blake :

« Pour lui, comme pour d'autres de son espèce, toute foi, toute vertu, toute obligation morale et religieuse n'était pas tant abrogée que comprise et résumée dans la seule question d'art. Pour lui, comme pour d'autres créateurs, mieux valait faire ceci en abandonnant le reste, que faire le reste en négligeant ceci; car, sa tâche accomplie, il sentait qu'il ne pouvait être vraiment dans l'erreur (3) ».

Il professe que ceux qui consentent à « s'amputer », pour se niveler au sentiment vulgaire, « à mêler à leurs fruits naturels des condiments qui les rendent agréables au palais de l'opi-

(*) Nous pensons à Lord Morley, auteur du livre Compromise.

(2) Meredith, Modem Love.

(3) Bhke, 1868, 94.

nion commune, ne méritent que dégoût, de la part d'euxmêmes et d'autrui » (*) .

La publication des Poèmes et Ballades nous apparaît, après cinquante ans, comme un moment décisif dans l'histoire des moeurs anglaises. Nous n'examinerons pas, pour le moment, les raisons qu'eut le public de se croire « offensé » ; nous retenons que, dans ce conflit, l'auteur a triomphé, que le livre a paru sans coupures, et que nul aujourd'hui ne songe à protester.

On ne saurait exagérer l'importance de cette infraction dans « l'âge de la crinoline » et du poème idyllique.

Le livre de M. Gosse, plein d'anecdotes, nous renseigne indirectement sur ces mœurs « victoriennes », mélange de pudeur, de prudence et d'insincérité. Le géologue Sir Walter Trevelyan jette au feu un roman de Balzac que Swinburne a donné à sa femme. En 1862, le poète lisant ses Noyades (2) devant Thackeray et ses deux filles, un archevêque, des sommités littéraires, chez le critique lord Houghton, provoque des rires embarrassés et « l'on fut soulagé quand le maître d'hôtel vint mettre fin à cette scène pénible » . Ces gens liraient toute la Bible sans être choqués, parce qu'ils ont pour la vérité religieuse le respect qui leur manque pour la beauté. En 1882, le critique Watts-Dunton, le grand ami du poète, lui conseilla de glisser son poème sur Tristan ( Tristram oj Lyonesse) , « vu les scènes d'amour », dans un gros volume de poèmes divers qui contenait aussi des berceuses (3) . Watts-Dunton, plus timoré cette fois que le public, ne se rendait pas compte de l'évolution accomplie.

Depuis les Poèmes et Ballades, dit M. Cazamian, « le mépris des entraves qui liaient l'art de toutes parts n'a cessé de

H Blake, 228.

(2) Poèmes sur les « mariages révolutionnaires » de Nantes.

(3) Gosse, p. 261.

courir comme une veine révolutionnaire à travers la littérature britannique » {l) . Ces poèmes ouvrirent la brèche par où passèrent depuis maintes oeuvres aussi éloignées des préférences traditionnelles du public pour « le sentimentalisme et l'intention morale ».

On nous excusera de citer quelques lignes où nous décrivions ce changement :

« Depuis quarante ans, le public reposait, mollement bercé, du sommeil de l'Idylle. On n'entendait plus qu'une musique en sourdine. Le Parnasse anglais devenait un parc aux allées bien tenues, aux pelouses irréprochables, où l'on tolère çà et là, tout au plus, quelque haie d'aubépine ; les passions semblaient inoffensives comme des daims apprivoisés. Jardinier en chef de l'école idyllique, Tennyson avait su, sans effort et sans hypocrisie, réprimer en lui-même tout instinct, tout désir, toute velléité qui ne fût pas au diapason de son auditoire. En caressant sa lyre, il exprimait avec un merveilleux doigté les sentiments de l'Angleterre moyenne, les revêtait d'une telle harmonie, d'un tel charme de diction qu'on ne voyait plus ce qu'ils ont de conventionnel et d'étriqué. Son titre de lauréat lui allait à merveille; il incarnait le type du « parfait gentleman » avec tant de grâce modeste et fière qu'on ne s'apercevait plus de ce que ce type a de provincial et de borné. Tennyson représentait l'Anglais domestique, comme Rudyard Kipling représenta plus tard l'Anglais fondateur d'empire. Il est glorieux, pour une société bourgeoise, d'avoir produit un Tennyson; mais il n'est pas moins glorieux pour l'individualisme anglais d'avoir fait surgir au bon moment un poète qui élargit cet idéal, bouscula cette moralité confortable, secoua le joug d'une si douce habitude, ramena dans la poésie le cri, la révolte, le blasphème, le fond trouble des passions, mais en même temps les aspirations les plus hautes et les

(») CAZAMIAN, l'Angleterre moderne, 19! 1. 297-298.

rêves surhumains ; un poète aux vastes sympathies, que son patriotisme n'empêcha pas de s'intéresser aux batailles politiques de France et d'Italie; qui s'insurge contre les tyrannies morales et ne croit pas que la liberté britannique soit toute la liberté permise à l'homme. Swinburne fut ce poète et si nous ne souhaitons pas que tous les poètes anglais lui ressemblent, nous estimons que son rôle fut efficace, en affirmant de nouveau, quarante ans après Byron et Shelley, la liberté de la muse anglaise (J). »

Swinburne d'abord libère la conscience artistique, par l'exemple, dans ses Poèmes, par la théorie, dans ses Notes sur les Poèmes et leurs Critiques ( 1 866) , dans son Blaire ( 1 868) où il défend d'une façon définitive, large et modérée, l'autonomie de l'art.

Mais il y a plus: dans les Chants d'avant l'Aube (1871), l'artiste devient prophète; il perpétue l'idéalisme révolutionnaire de l'Europe de « quarante-huit », au milieu d'un âge qui se pique d'être pratique, positif, évolutionniste ; il dénonce la « superstition monarchique ». Et ce n'est pas tout encore : la Liberté devient pour lui principe métaphysique, synonyme de l'âme ou de Dieu. « Anti-théiste », il proclame qu'adorer un Dieu personnel qui punit l'innocent pour le coupable, c'est adorer l'injustice (2) . Il irrite à la fois les gens pratiques et les gens pieux.

Avec un respect mainte fois affirmé (3) pour la personne

(') Rei)ue de l'Université de Bruxelles, janvier 1904 et Grande Revue, du 15 décembre 1905.

(2) Sur la Prédestination, Swinburne n'a jamais varié. V. Pclagius (Studies in Song) et ces vers de V Autel de Justice (publiés en 1904 dans A Channel Passage) :

Cast forth and corrupt from the birtb by the crime of création they stood Convicted of evil on earth by the grâce of a God they found good.

(3) Par exemple dans l'Autel de Justice, dans la « Note (en prose) d'un Républicain anglais sur la Croisade moscovite », 1876, p. 7.

et la morale du Christ, Swinburne offre la singularité d'un poète anglais complètement détaché du christianisme, sans regret, sans esprit de retour, le jugeant du dehors, en étranger, sans ce fond de tendresse que gardent à la religion de leur enfance les poètes du doute, Clough, Matthew Arnold; sans la piété esthétique ou médiévalisante que lui conserve un Dante-Gabriel Rossetti.

Il s'éloigne du pragmatisme de Carlyle qui favorise, au nom du sens de la vie, « l'erreur féconde », l'illusion favorable, recommande la droiture et traite pourtant les cultes existants comme s'ils ne devaient jamais finir. « Nos espoirs, chante Swinburne, vont plus haut et plus haut que le vôtre est l'objet de nos désirs.

« Votre monde de dieux et de rois était celui de la Nuit, où les hommes marchaient, à la lueur des flammes et des étoiles, jusqu'à ce qu'en plein jour l'homme se leva, désormais égal à sa destinée. Nous ne vous accordons ni honneur, ni peine, ni amour, ni crainte, derniers prophètes d'une race éteinte, vous qui n'entendez pas la parole du temps et de l'homme... Sortez d'ici, fils sans enfants de la nuit (*) ; votre heure est finie, passez avec les étoiles et laissez-nous avec le soleil. »

Il critique la morale de Carlyle, son principe de soumission au devoir prochain, l'attaque, ainsi que Ruskin, dans une brochure qui oppose à leur évangile d'obéissance « le loyalisme ou le dévouement volontaire et la liberté » (2) .

(') Rappel de l'épigraphe

Bchre oôuov, ueroiXoi qpiXoTi|aoi

Nuktôç Traîbeç caraibeç, ûtt etjqppovi Trouirâ.

(Two Leaders, P. B., II), « Les deux chefs » sont sans doute Newman et Carlyle. La traduction Savine contient un contresens (« Passons aux étoiles i>). Nous emprunterons d'ailleurs des passages à la traduction de M. Savine, comme à celle de M. Mourey (Premiers Poèmes et Ballades et Chants d'avant l'Aube).

(2) Oj Liberty and Loyalty, 1866, réédité par Gosse en 1899.

En religion, en morale, en politique, Swinburne brave l'amour national des ménagements, des demi-mesures, parodie l'esprit conservateur :

Le compromis n'est-il pas Dieu? Le précédent n'est-il pas Roi?

Y a-t-il au monde rien de plus beau que la liberté gardée par nos Lords (')

Il raille, dans se3 essais, les gens modérés « dont le prénom est Raison, le vrai nom Intérêt », qui n'acceptent que la vérité dosée, proportionnée à leurs besoins, qui vous démontrent qu'une vérité par trop vraie touche à l'erreur, qu'en cherchant l'idéal on poursuit la chimère et qu'à force de penser, l'on finit par rêver. « Le sage, disent-ils, ne veut pas l'injustice, mais craint de dépasser la justice et cherche un moyen terme entre l'erreur, qui est un danger et la vérité qui en est un autre ; car il y a toujours un peu de raison dans le fait, et dans le mal, un peu de bien qu'il vous faut découvrir. Le réel vaut mieux que le vrai, le réel nous aide à vivre, le vrai peut nous détruire; le devoir viril est de tirer parti de ce qui existe; mais vous imitez cet homme qui pour s'éclairer voulut saisir les étoiles, alors qu'une chandelle eût fait son affaire. »

A quoi le poète réplique : « Et pourtant, il faut quelqu'un du côté des étoiles ! Quelqu'un pour la fraternité, la charité, l'honneur, le droit, la liberté, quelqu'un pour la splendeur solennelle de l'absolue vérité. Ces constellations radieuses, fleurs d'un éternel été, veulent que le monde qu'elles éclairent témoigne au moins de leur éclat; qu'un homme, de temps en temps, rassure ses frères par cette attestation dissipant leurs ténèbres : tout vaut mieux en effet qu'une indifférence définitive du bien et du mal, de la lumière et de la nuit (2) . »

Il a bien vu que la sagesse pratique ajournant, au nom du

(') A Word jrom thc Psalmist, V, VI {Midsummer Holiday) . 1884. (*) Essaya and Studies, 34-6-7.

<( sens de la vie », les décisions logiques inévitables aboutit à la routine, au pharisaïsme.

Son « message » intellectuel est donc un message moral, une leçon de courage et de sincérité.

L'hostilité qu'il éveilla prouve assez qu'il venait à son heure ou la devançait quelque peu. Un âge qui se plut aux systèmes hybrides comme l'esthétique théologique d'un Ruskin, devait nier en Swinburne, par instinct de conservation, une pensée qui troublait ses habitudes. Une société qui absorba la morale dans l'éducation de la volonté, qui fit du moraliste un maître d'énergie, ne pouvait acclamer ce professeur de loyauté.

Ce qu'il y eut d'immoral en Wordsworth, dit Swinburne, c'est qu'il fut un grand poète et pourtant un philistin moral (*) .

Ce qu'il y eut de salutaire en Swinburne, dirons-nous, c'est qu'il fut grand poète et libre-penseur.

Cependant l'Angleterre actuelle hésite à le saluer comme un précurseur (2) . On sourit de ses exagérations romantiques, de ses déclamations contre les monarques, les prêtres et les rois, comme si l'exagération n'était pas de tous temps permise aux prophètes, comme si l'on n'avait plus vu, depuis la mort de Swinburne, de monarque dangereux pour la paix des peuples ni de cultes entravant la pensée !

Cette attitude un peu dédaigneuse à l'égard de Swinburne, en partie dissimule d'anciens préjugés, ombres portées par l'époque victorienne, en partie provient de ce que la manière

(!) Essays and Studies, p. 146: « This is wkat makes his poetry such unwholesome and immoral reading for Philistines ; they can turn round upon their rebukers and say : Hère is one of us who by your cwn admission is also one of the great poets. »

(2) Il est difficile de ne pas le considérer comme tel, si l'on compare avec les idées religieuses de H. G. Wells, par exemple dans God tiie Invisible King (1917) les idées de Swinburne que nous développerons aux chapitres III et IV de la Deuxième Partie

du poète, sinon le fond de ses idées, s'accorde mal au tempérament actuel.

Son lyrisme exalté n'a pas l'accent qui retient, qui persuade une génération plutôt raisonneuse, inquiète, en mal d'analyse et de critique. Sous ce rapport, il est vrai que son oeuvre fut moins un départ qu'un aboutissement, un dernier remous du romantisme ; sous son ardeur iconoclaste et sa ferveur humanitaire, on décèle des accents connus, mais qu'on ne peut appeler « démodés », si l'on respire, autour des formules qui datent, l'élan mystique, le ton, la flamme qui ne sauraient vieillir.

Jusqu'ici, pour expliquer l'impopularité relative de Swinburne, nous avons mis le public seul en cause. Il est temps de nommer le péché du poète, l'excès du verbe, l'abus d'une prodigieuse faculté d'expression : il sembla que cet homme qui avait trop de mots ne devait avoir rien à dire.

C'est ici la rançon de sa faculté maîtresse.

Par le don de créer à la fois l'idée et la forme, de trouver à toute sensation un exposant sonore, de mêler, d'unir sans relâche et sans heurts les sources jumelles du sens et de la parole, Swinburne n'a d'analogue en littérature que Victor Hugo; moins riche en mots et en images, il surpasse Hugo dans l'invention des rythmes.

Ces deux poètes furent trahis quelquefois par leur absolue maîtrise de langage. Parmi les formes dociles qui accourent trop nombreuses à leur appel, ces magiciens n'exercent pas un choix sévère : les mots qu'ils croyaient dominer les dominent et, groupés selon des affinités extérieures, ne se contentent plus de répondre à l'idée, mais la devancent ou la remplacent. Leur œuvre est inégale, non pas qu'on y trouve des vers faibles ou médiocres, mais bien des longueurs, des répliques affaiblies, si prestigieuses encore, si proches des parties les meilleures, qu'elles ne laissent pas de faire tort aux premières. Une facilité chez l'un plus orgueilleusement étalée, chez l'autre

plus impulsive ou inconsciente, les empêcha de discerner en eux-mêmes les moments d'inspiration vraie des phases d'excitation superficielle. Dans leur oeuvre un triage s'impose; chez tous deux les parties caduques laissent debout un monument solide sur quoi l'on doit, en définitive, les juger.

Le malheur pour la réputation de Swinburne fut que ses défauts s'accentuèrent au moment où sa foi révolutionnaire se tempérait de patriotisme, où il se rapprochait moralement des lecteurs qui, gagnant en lumières, devenaient plus capa- , blés de le comprendre et de l'apprécier. La postérité recueille les meilleurs fruits d'un poète et ne demande pas l'âge de leur production; les contemporains n'en usent pas de même et Swinburne leur fit quelque temps l'effet d'un écrivain qui se répète. On a soutenu qu'il donna l'essentiel de son oeuvre avant trente-cinq ans, avec Atalanta, les Poèmes et Ballades, les Chants d'avant l'Aube (1871) ; ces trois livres si divers suffiraient à sa gloire, mais il faut prolonger sa période ascendante jusqu'en 1882, pour y comprendre de nouveaux Poèmes et Ballades, la trilogie sur Marie Stuart, surtout l'un de ses chefs-d'œuvre, Tristram of Lyonesse; passé la cinquantaine, le poète offre encore des oeuvres fortes ou charmantes dont quelques-unes, A Nympholept en 1894, The Taie of Balen en 1 894, ont une saveur nouvelle ; mais en même temps se multiplient les redites, les variations sur des thèmes antérieurs qui expliquent l'opinion trop absolue de Coventry Patmore : qu'il y a disproportion entre le fond et la forme, entre les choses qu'exprime ce poète et le nombre de mots qui les expriment (l) . Pourtant le « verbalisme », l'excès de a rhétorique » ou de virtuosité qu'on reproche à Swinburne comme à Victor Hugo, se présentent comme des cas différents.

(J) « A disproportion between his power of saying things and the things he has to say », COVENTRY PATMORE. Principle in Art, 114.

La virtuosité de Swinburne n'est jamais égoïste. Son but n'est point de se faire valoir. Qu'il consacre à la mémoire de Théophile Gautier un hommage polyglotte, ou que, pour un anniversaire de Hugo ou de Landor, il inscrive, dans la plus difficile des strophes, la liste de leurs œuvres, ce sont des tours de force puérils peut-être, comme ceux qu'un jongleur offrait à la Vierge, — mais éclairés du moins par « la lampe du sacrifice ». Les admirations de Hugo sont moins désintéressées.

Prenons garde aussi que le mot « rhétorique » prononcé à propos de Swinburne par la critique anglaise, n'a pas le même sens qu'en français. Il ne s'agit ni d'un ensemble de procédés qui tiennent lieu d'émotion, ni de l'art d'exposer et de convaincre, légitime en son lieu mais souvent déplacé dans la poésie; il s'agit d'abondance verbale plutôt que de règles apprises .

La <( rhétorique » de Swinburne n'est pas proprement oratoire.

Swinburne, dans sa critique, a toujours différencié l'éloquence de la poésie, et son grief envers Byron, envers Walt Whitman, envers Euripide est qu'ils furent des orateurs plutôt que des poètes.

« La plus haute qualité qu'on découvre dans ces livres est de la rhétorique, parfois de la rhétorique excellente » (Whitmania, 131-2). a Nul ne se méprend sur ce qu'il admire, en un poème aussi uniquement composé d'effets oratoires disposés en succession frappante, que les Iles de la Grèce de Byron» (Miscellanies, 126).

L'orateur se soucie de l'effet à produire, il éveille l'attention, s'occupe de son public, se met à sa place, le conduit, lui aplanit les voies. Le pur lyrique est trop plein de son sujet pour s'expliquer, discuter avec l'adversaire.

Notre mot « rhétorique » convient rarement au don d'expression de Swinburne. Certes, le poète se transforme en polémiste en quelques-uns de ses essais en prose. Il est éloquent,

sans déclamation, dans ceux de ses drames qui contiennent des discours : harangues de Bothwell, monologues patriotiques de Marino Faliero. Il tient des classiques les figures de mots et de phrases, l'art savant de construire une période, de ranger les idées avec ordre et gradation ; dans ses satires (contre les Lords, contre Napoléon III) , il manie savamment l'invective, l'antiphrase ou l'ironie; mais comme lyrique, il apparaît plus pur, c'est-à-dire moins orateur que Victor Hugo.

Son abondance révèle une musicale ivresse, un enthousiasme débordant qui n'a pas trop, pour s'épancher, de toutes les nappes sonores, de toutes les ondes successives du dithyrambe ou de l'ode.

La poésie de Swinburne, c'est le chant.

Pour le sentiment lyrique, le chemin le plus court n'est pas le meilleur. La brièveté ne témoigne parfois qu'impuissance. Des mots n'ajoutant rien à l'expression logique traduisent une exaltation qui achève la courbe de son vol. On se plaindra d'excès, si le sentiment est pauvre, si l'afflux des mots lui survit, le dépasse.

Dans certains de ses poèmes humanitaires et patriotiques, Swinburne est éloquent parce que les thèmes qu'il se chante à lui-même sont de nature à faire vibrer à l'unisson d'autres cœurs. Ailleurs, dans la chanson, la ballade, les genres à refrains et à répétitions, sa richesse rend le trop-plein d'un cœur triste ou joyeux, ou la hantise d'une impression qui l'envahit, se communique à lui par ondes successives (A Nympholept.)

Les moyens classés par la rhétorique ne suffisent pas à signaler le rhéteur : sachons reconnaître s'ils sont artificiels ou spontanés, si le poète regarde au dedans, vers un idéal, ou au dehors, vers un auditoire.

Victor Hugo confondit parfois dans ses vers l'éloquence avec la poésie : l'originalité de Swinburne fut d'incliner plutôt vers la musique.

D'un geste souverain, Victor Hugo parle à Paris, à la France, à l'Univers; il projette ses idées, donne à chacune le plus haut degré de relief et de clarté : Swinburne, exhalant les siennes, les entoure parfois de fumées sibyllines.

Pardonnons à l'ivresse du prophète : l'amplification musicale de Swinburne rappelle celle des Hébreux dont il retrouve le style comme un héritage naturel.

En comparaison de Hugo, le plus modeste, le plus impersonnel des poètes : il se consume dans l'ardeur qui le brûle, dans l'amour de ce qu'il décrit; il se donne et ne se nomme jamais; il se jette en ses strophes, et devient, selon le mot de Tennyson, « un roseau par qui toutes choses résonnent en musique » (a reed through which ail things blow into music) .

Et ce détachement, cet effacement, cette abnégation lyrique, le séparent non seulement de Hugo, mais de la plupart des romantiques français pour le rapprocher des Anglais dont on voudrait l'isoler.

M. Pierre Lasserre, dans un livre brillant et partial, montra ce qu'il y eut d'ostentation chez nos romantiques jusque chez Lamartine qu'on appelait « la poésie même » ; combien leurs passions s'écoutent parler, se mirent, paradent en quelque sorte comme des sentiments d'exception : mais, à tort selon nous, l'auteur attribuait au romantisme, à ses sources germaniques, des travers qu'explique mieux un romantisme incomplet, gâté par l'école oratoire ou pseudo-classique.

Le romantisme, individualisme ou revanche de la sensibilité sur la raison raisonnante, n'est pas responsable, si le culte du sentiment, greffé sur des sentiments peu profonds, produisit en France une tendance à la déclamation.

Mêmes défauts chez l'Anglais Byron. Mais celui-ci, grand par la satire, élève du XVIIIe siècle, admirateur de Pope. Byron, qui dut à ses dons oratoires et à des circonstances personnelles son européenne renommée, ne présente que le côté superficiel du romantisme anglais. Chez les chefs du mouve-

ment, Wordsworth et Coleridge, Keats et Shelley, chez leurs précurseurs Burns et Blake, leurs continuateurs Browning et Tennyson, on ne rencontre ni le « byronisme », ni même l'orgueil plus noble de Chateaubriand.

Que manque-t-il à nos romantiques ? Non pa6 la richesse, l'éclat, le pittoresque, ni même la passion (Musset) , ni le sérieux (Vigny) , ni le sens du mystère (Victor Hugo) : mais peut-être l'humilité devant le mystère et la beauté des choses, l'amour impersonnel et désintéressé.

Swinburne qui appellera Byron « un rhéteur », possède éminemment, comme poète et comme homme, ces dernières qualités.

Anglais plus qu'on ne l'a cru, malgré les apparences et bien que, selon le mot de M. Gosse, jamais jeune homme élevé à Eton et à Oxford ne devînt et ne restât plus différent de tous; original, mais anglais par le caractère simple, l'âme candide et jeune ; par le patriotisme, aussi ; par le goût de la nature et des énergies physiques; anglais personnellement, de type et de manières ; anglais jusque dans ses révoltes contre l'Angleterre et ses croyances, par une religiosité qui n'a su que changer d'objet : « Honorons, comme ont fait nos pères, disait Ruskin, les roches où s'appuie la Création (*) . » — « Honorons, s'écrie Swinburne, les hommes célèbres et nos pères qui nous ont précédés... Ceux qui haïssent ou calomnient les grands hommes haïssent Dieu, car il n'y a point d'autre Dieu (2) . »

Bien qu'il soit rarement d'accord avec Ruskin, il se rallie à son principe que tout art est culte, adoration, louange. Sa poésie n'est rien d'autre en effet : louange de la beauté, des

(») Stonesof Venice, III, 1, 47.

(*) Blake, 338 et VIII. La dernière phrase est une citation de Diderot, mais le sentiment de Swinburne l'adapte et la transforme.

idées de justice et de liberté, de la splendeur de l'océan, de la grâce des enfants, du génie des grands hommes, — choses pour lui, à la lettre, divines.

Swinburne enfin, malgré ses Poèmes et Ballades, « extravagamment artistes », malgré son admiration pour l'art des Hugo, des Gautier, des Banville et son penchant passager pour Baudelaire, diffère de ces maîtres en ce qu'il est moins artiste encore que poète : poète lyrique, non pas intime et solitaire comme Wordsworth, mais expansif, généreux, débordant comme Shelley ; d'une abondance parfois automatique — on l'a reconnu — mais souvent aussi, véritablement inspirée.

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