‹ L'œuvre des congrès eucharistiques [microforme]Chapitre 3 sur 45 · PRESS · texte numérisé non relu

PRESS

Monsieur l'Abbé,

Vous avez bien voulu me faire hommage de votre ouvrage consacré aux origines de l'Œuvre des Congrès eucharistiques.

J'ai parcouru avec intérét et édification ces pages, — parsemées de bien des traits inédits, — dans lesquelles Pous exposez comment a germé et s'est développée l'idée d'assurer le règne permanent de Jésus-Christ sur le monde par les manifestations eucharistiques.

Votre travail fait voir à l'œuvre les principaux apôtres de l'Eucharistie au X1X° siècle, 9n remarque surlout l’action d'une humble femme dont l'initiative pleine de hardiesse, jamais lassée, créa un mouvement eucharislique intense, donna le signal de ces démonstrations extérieures, publiques, qui devaient devenir nos Congrès.

Qu'ils sont précieux ces souvenirs de famille que vous avez pieusement réunis et coordonnés ! Uombien Je vous sais gré d'avoir su projeter un jour si vif sur le berceau de l'Œuvre qui m'est chère entre toutes !

Je bénis du fond du cœur votre travail et lui souhaite de recevoir partout l'accueil qu'il mérite.

Veuillez agréer, Monsieur l'Abbé, avec mes félicitations el mes remerciements, l'assurance de mes senliments affectueusement dévoués en Notre Seigneur.

+ Tu. LOUIS, év. de Namur.

sure

Le xix° siècle a été, dans une large mesure, un siècle eucharistique.

Peu à peu, au sortir: de la Révolution qui avait anémié et affamé les âmes, les baptisés ont repris le chemin de l'église et le chemin de la Table Sainte. Puis, çà et là, dans le silence des sillons ouverts, des œuvres admirables ont germé et grandi : Adoration Perpétuelle, Adoration Nocturne, Adoration Réparatrice, la Messe Réparatrice, la Communion Réparatrice, la Communion Fréquente, et tant d’autres; une floraison, une moisson.

Au premier rang, peut-être, des œuvres eucharistiques, faut-il citer ces merveilleux Congrès qui ont fait le tour de la France, le tour de l’Europe et qui rêvent de faire le tour du monde. Quelles étapes de gloire pour le Dieu de la Sainte Hostie! et quelles dates d'amour : 1881, Lille; 1882, Avignon ; 1886, Toulouse ; 1888, Paris; 1894, Reims ; 1897, Paray-le- Monial ; 1899, Lourdes: 1901, Angers; 1904, Angoulême ; 1907, Metz. Entre temps (1883), c’est Liège ; 1885, c’est F ribourg ; 1890, Anvers ; 1898, Bruxelles ; 1902, Namur: 1905, Roue :

1906, Tournai; puis Londres, en 1908; puis Cologne, en 1909. Avec JÉrusALEM, ce fut, en 189), un commencement de conquête aimante et paci-

fiante de l'Orient. Cette année, avec Montréal, ce sera un embrasement, non pas seulement du Canada, mais, espérons-le, du Nouveau-Monde.

De cette sorte d'incendie eucharistique, d’où a jailli la première étincelle ? 11 est temps de le dire peut-être; car déjà, sur ce point, la légende s’insinue dans l’histoire. Nous avons en mains les documents les plus authentiques et les plus précieux, à l’aide desquels nous raconterons l'origine de ces merveilleuses assises, comblées de toutes les bénédictions du Siège Apostolique et où l’on apprend, sous l'autorité des évêques, à mieux connaître, à mieux aimer à mieux adorer le Très Saint-Sacrement. Nous assisterons, pour ainsi parler, à la conception de l’idée, à son écivsion thnide et lente, à sa maturation pleine, et, plus tard, en un second volume, à son épanouissement radieux.

Nous ne dirons pas tout : l’heure n’a pas sonné de tout dire. Nous ne livrerons pas non plus le nom de la pieuse chrétienne à qui Notre- Seigneur a inspiré cette idée sublime. Jusqu'à présent elle est restée voilée, elle veut l'être. Mais du moins pouvons-nous soulever un peu le voile ou elle s’abrite et projeter dans la pénombre quelque lumière.

Comment Dieu prépare une âme.

Ma Preriière Communion. — Ma mère. — Au Sacré-Cœur. — Des fluurs pour le Saint-Sépulcre. — Mariage ou Vie religieuse ? — Essais de Vie religieuse : I. Dans un Orphelinat ; JI. Au Sacré-Cœur; III. Au Saint-Sacrement. — Mort de sa mère. — Les adieux du P. Eymard, — Dernière expérience.

C'est dans la blancheur de sa Première Communion et les lèvres toutes frémissantes du baiser de l'Hostie que nous apparaît l'enfant prédestinée. Comment elle fut préparée à cette journée divine tout à la fois par sa mère et par son prêtre, comment elle-même s’y prépara ? Elle va nous le dire.

« Ma Première Communion fut l'objet de tous les soins de ma pieuse mère. Elle n’oublia rien pour me préparer à cet acte si solennel.

» Mon bon curé s’unissait à ma mère dans la recherche de

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tout ce qui peut aider le cœur et l'esprit d’un enfant à mieux comprendre la grâce du Très Saint-Sacrement.

» Sans cesse, tous les deux me parlaient de l’Eucharistie, et ils s’ingéniaient à découvrir les moyens de me rendre plus saisissable la piété eucharistique.

» Ainsi, l'on faisait passer sous mes yeux des images évocatrices des différentes vies de Notre-Seigneur dans le Très Saint-Sacrement. Ces images me plaisaient. Je les por tais toujours avec moi pour les regarder souvent, et, peu à peu, en ce: premiers jours du printemps de la vie, s’éveillait en mon âme je ne sais quoi de tendre pour Notre-Seigneur.

» Deux images. parmi les autres, me plaisaient davantage; elles symbolisaient la vie d’anéantissement et la vie de délaissement. En les baisant, mon cœur tressaillait. Je me promettais de tenir toujours bonne compagnie au Délaissé du Tabernacle. Quant à la vie d’anéantissement, elle me donnait beaucoup à réfléchir; mais, tout en ignorant le sacrifice, j'entrevoyais une joie immense à traverser la vie anéantie, comme dans l’Hostie la traversait Jésus. Non seulement par avance, j’acceptais tout, pourvu que je fusse aimée de lui, mais, sans la bien comprendre, je lui demandais ardemment cette grâce.

» En ce temps-là, dans mon esprit, « anéantissement » voulait dire : Entre Jésus et moi, pius de tien, plus de mien; fusion de tout en un seul amour, en un seul cœur, le Cœur de Jésus dans l’Hostie de ma Prer:ière Communion... »

Dieu, dit-on, exar:ce toujours les prières au fervent matin d’une Première Communion. Certes l'enfant fut bien exaucée, car toute sa vie n’a été

eo

qu'une suite de déceptions, d'humiliations; nous ne disons pas, comme elle, d'échecs. « Malgré les intentions les meilleures, écrira-t-elle plus tard, je n'étais propre à rien; et cependant, ma mère avait conduit mon éducation si sagement! »

« Ma mèr', je ne sais quelle fleur du ciel! Elle avait toutes les grâces et toutes les vertus. Sa haute piété, l’exquise délicatesse de ses sentiments, son amabilité, en faisaient comme une apparition d'en haut. Elle semblait ne pas toucher à la terre, tant, dans ses pensées et dans son langage pourtant si simple, elle était au-dessus de la terre. Son âme avait conservé une telle fraîcheur et suavité qu’à son départ pour le ciel, à 57 ans, je la comparais encore à une rose à peine entr'ouverte et embaumante. L’épanouissement s’est fait au paradis. »

En 1847, elle entra au Sacré-Cœur. Elle y resta quatre ans, sans grand succès intellectuel ni insuccès. Elle était « Enfant de Marie » et « Ruban Bieu ».

La maîtresse générale d'alors s'appelait Me Nolam. Son grand esprit de foi, la noblesse de ses sentiments, la connaissance parfaite qu’elle avait du monde, la direction qu’elle imprimait aux élèves,

ce de, Ge dE

EE forte et précise, la netteté de l'idée et même de l'expression, quoiqu'elle fut Anglaise, en faisaient une femme hors ligne. Elle avait dans ses conférences une chaleur d'âme qui allumait le feu et

l’entretenait. On la craignait, lout en l'aimant comme une mère.

« Pour moi, c'était mon bonheur que d'aller en direction chez elle. Je me sentais grandir en l’approchant.

» Elle aimait beaucoup le Saint-Sacrement, mais d’une

piété robuste qu'elle savait nous inculquer.

» On permettait aux plus sages une visite de cinq minutes à la chapelle, prise sur la récréation du goûter. J'attesi ris ce moment avec impatience. J'y pensais bien à l'avance, muis je n'aurais jamais osé manifester mon désir, parce que Me Nolam eût taxé de vanité cette piété extérieure et que Ma « sagesse » d'ailleurs n'avait rien de transcendant, J'étais comme les élèves dont on ne parle pas : ni bien ni mal.

» Longtemps à l'avance aussi, et avec non moins d’impatience, j'attendais les Quarante-Heures, parce que, durant ces journées saintes, les élèves « pieuses » avaient la permission de s’agenouiller au prie-dieu de l'Adoration.

» Notre maîtresse générale nous parlait souvent de la valeur surnaturelle de l'humiliation. Je ne sais plus si le souvenir des images de ma Première Communion se ravivait en moi ou si les élans embrasés de notre sainte maitresse m'avaient introdu ‘dans la voie du sacrifice — en tout cas, je ne crois pas que ce fût encore bien sérieux ; — avais-je

demandé à Notre-Seigneur des humiliations ? je n'ose l'afir-

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mer. Ce qui est certain, c'est que tout ce que je faisais, je le faisais de travers, à tel point que mes compagnes m'accusaient de t‘ut mal faire exprès, en vue des humiliations. Un premier semestre de bonnes études m'assurait du succès : aux examens j'étais muette. Ma maîtresse de classe qui n'y comprenait rien me grondait, et je m'en allais pleurer à la chapelle. »

Pendant les vacances qui suivirent la sortie du Sacré-Cœur, se place un incident, de minime importance en soi, mais qui pourtant, peut-être, annonce, s’il ne la résume, la phase nouvelle où va entrer l’adolescente.

Le chancelier du patriarche de Jérusalem, M. l'abbé Dequevauviller, passa quelques jours chez le curé de la paroisse!. On le présenta à Mme”** qui, volontiers et à plusieurs reprises, le reçut. Naturellement on parla de Jérusalem. Le chancelier aurait voulu entrainer des pèlerinages en Terre Sainte et

1. Théophane Dequevauviller était un pâtre de la métairie du Petit Séminaire de Saint-Riquier au diocèse d'Amiens. Pieux et intelligent, laborieux, tout en veillant sur son troupeau et avec l’aide d'un professeur bénévole, Théophane s’instruisait peu à peu. M. l’abbé Leleu, professeur de rhétorique, qui mérita plus tard d’être appelé le saint Vincent de Paul de l'Orient, l’emmena avec lui à Constantinople. Grâce à une puissance de volonté robuste et à une persévérance inlassable, M. Dequevauviller parla bientôt avec facilité le latin, le

8 L'ŒUVRE DES CONGRÈS EUCHARISTIQUES a —]——]— même y faire participer les dames. Est-ce qu'au x siècle, des femmes génoises n'avaient pas organisé une flott: ? Pourquoi les « Enfants de Marie du Sacré-Cœur » n'auraient-elles pas l'initiative d'une croisade pareille ? Mais l'heure providentielle des pèlerinages de France en Orient n'avait pas encore sonné. Elle sonnera quelque vingt ans plus tard. Et le bon chancelier de se rabattre sur l'extrême pauvreté des Lieux-Saints et de demander des fleurs pour le Saint-Sépulcre,

Ce fut une joie pour notre Enfant de Marie que de faire des fleurs pour le tombeau du Christ, Elle n’eut pas de peine non plus à déterminer au même travail la congrégation de son cher couvent, et de précieux envois prirent le chemin de Jérusalem.

Derrière les feuilles du bouquet qui devait reposer sur l'autel elle écrivit : « O Jésus, faites que votre vie eucharistique soit ma vie! Que les souffrances que

grec, le persan, l'arabe et le kurde. Il devint successivement prêtre, pr-fesseur, chancelier et vicaire général de Mgr Valerga, patriarche de Jérusalem. :

IL était désigné pour être coadjuteur de l'Eglise métropolitaine de Babylone, avec le titre d'Evêque de Mossoul, Juand il mourut en 1864, à 53 ans.

Nous devons cette note à M. l'abbé Dubourguier, doyen de Villers. Bocage, au diocèse d'Amiens.

ve aromatisé

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vous paraissez endurer dans l'Hostie soient mes souffrances ! Et que je meure après vous avoir aimé de tout mon cœur! »

Toute jeune encore, dès ie pensionnat, elle avait compris que la vie ne se passe point sans une chaîne d'épreuves; mais, pour « aimer» ces épreuves, — et elle voulait non pas seulement les accepter, mais les aimer, — elle les désirait semblables à celles qu'endure, à nos yeux qui ne voient que les apparences, l'Hostie bienheureuse et glorieuse, l'Hostie impassible du Tabernacle.

Malgré cet attrait pour le Saint-Sacrement, elle ne sentait point en elle les saints désirs de la vie religieuse. Non plus elle ne voulait pas être au monde. Élève encore au Sacré-Cœur, elle avait fait cette prière : « Mon Dieu, je voudrais n'appartenir jamais qu'à vous. Aussi quand on me présentera un « établissement », venez au secours de ma faiblesse, afin que je ne rencontre jamais ce qu’il me faut. »

Me Nolam l'avait assurée, d'ailleurs, qu’elle ne voyait en elle aucun signe authentique de particulière vocation. Après la mort de sa vénérée maîtresse générale, aux différentes retraites qu'elle suivit au

Sacré-Cœur, et aux questions qu'elle se posait à

— —… = re mme me

elle-même ou qu'elle posait à ses directeurs, jamais réponse affirmative dans le sens du cloître ne lui fut donnée.

Un jour cependant qu'elle se promenait, plus profondér nt recueillie, dans une allée déserte, et qu'elle agitait avec elle-même l'éternelle quesiion, elle dit à Dieu : « Mon Dieu, que voulez-vous que je fasse? Je n'ai aucun atirait, j'ai plutôt de l'éloignement pour cette vocation; mais Pourtant, si vous demandez de inoi ce sacrifice, je ne veux vous rien refuser, je me ferai religieuse, »

Sa mère la voyait plus rêveuse que de coutume et un peu assombrie. Elle en souffrait, Plusieurs pariis s'étaient présentés et, à chaque fois, des obstacles avaient surgi. « J'avais, d'ailleurs, dit-elle, poétisé le mariage à ma façon. Jusqu'à ce qu'un homme qui serait un ange, vint me demander à ma mère, je n'inclinerais pas du côté du mariage, Mais les anges habitent le ciel: ils ne descendent sur la terre que pour de rares messages et ils remontent aussitôt vers le pays de la lumière, du bonheur, de l’amour. »

Sa mère, toujours courageuse et toujours généreuse quand il s’agissait d’un sacrifice à faire, lui

disait : « Consulte Dieu et ton âme, sans aucune

considération pour moi. Disu lui-même m'assis-

tera, »

Elle cssaiera de la vie religieuse, non pas, encore une fois, par attrait, mais par crainte de refuser à Notre-Seigneur quelque chose.

Elle entre dans un orphelinat où la vie, d'ailleurs, n'avait rien d’austère. Elle y passa plusieurs années. L'heure même de la profession approchait, quand la Supérieure, femme très distinguée, sur qui l'œuvre reposait mourut. La maison subit alors une telle épreuve qu’un jésuite, homme de haute vertu, le P. F..., qui la connaissait, conscilla à sa mère de la retirer au plus tôt et de la conduire au Sacré- Cœur,

Les trois semaines qu'elle vécut près de sa mère, furent trois semaines de paix profonde, de joie divine, d'oraison, pour ainsi parler, continuelle, Les nuits elles-mêmes étaient lumineuses, si bien äu’elle s'en effraya. Avec de pareilles consolations, la vertu serait trop facile, en vérité, et quel mérite aurait-elle à servir Dieu? Au surplus, Dieu est le maître de ses dons. « Mon Dieu, je me laisserai conduire

12 L'ŒUVRE DES CONGRÈS EUCHARISTIQUES a ——— par votre providence; mzis si vous me donnez. le choix, rendez-moi ma vie d’humiliations, C’est la voie la plus sûre, et, avec votre grâce, j'irai bien

jusqu'au bout. Cependant, disposez de moi, mon

Dieu, selon votre bon plaisir, »

Elle partit pour le Sacré-Cœur.

La chère congrégation tant aimée l'accueillit assez mal, Elle vit Me Barat qui l'avait reçue « Ange » au pensionnat et « Enfant de Marie ». La sainte lui dit : « Mon enfant, vous vous trompez de route, Notre-Seigneur ne vous appelle pas au Sacré-Cœur. » Elle ne resta guère que vingt-quatre heures à Conflans, et, endolorie, sinon malade, regagna le foyer maternel.

— C'est une pauvre tête. disait-on au près et au loin ; elle ne se fixe nulle part : elle ne sait ce qu'elle veut.

Et elle souffrait de ces ironies amères, de ces dédains blessants, moins encore pour elle que pour sa mère.

Elle resta au foyer maternel deux arnées.

Un jour, chez son beau-frère, un prêtre qui jouissait d’une réputation grande et sainte, la distingua, l’interpella et demanda : « Que fait ici cette jeune fille ? Il faut me la donner. Je voudrais fonder une société d’adoratrices du Très Saint-Sacrement ; qu'elle : vienne avec moi : c’est son affaire. »

Ce prêtre était une âme exquise, un vase d’encens près de l'autel. Il rêvait d’une congrégation qui ferait à Jésus-Christ. dans l’Hostie une Fête-Dieu perpétuelle. C'était le P. Eymard, fondateur de la congrégation des Prêtres du Très Saint-Sacrement. Elle le suivit.

Assurément, on peut s'étonner de la facilité avec laquelle cette jeune fille s’embarquait dans toutes les nacelles religieuses qui l’invitaient à monter à bord. La réponse n'est pourtant point malaisée : elle voulait dépenser sa vie au service de Notre-Seigneur. Que lui importaient l’embarcation, le pilote, le coup de barre et le changement de ligne ! Elle songeait :, l'essentiel est d'arriver au port.

La postulante du Saint-Sacrement eut les beaux jours, les plus beaux jours, peut-être, du P. Eymard.

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Cet homme avait un cœur de séraphin. Il était luimême une flamme vivante et aimante. Quand il parlait de l’Eucharistie, — et il en parlait toujours, — de chaudes effluves, ainsi que d'une source trop pleine, jaillissaient de son âme. C'était autour de lui comme une atmosphère d’Eucharistie, On respirait l'amour. Le Père la nommait sa fille. Elle lui disait : Mon Père. Les soirs, aux saluls, elle tenait l’harmo-

nium. L'expression priante de son accompagnement plaisait au Supérieur. Il l’appelait son artiste, l'artiste du Très-Saint-Sacrement, et le pieux fondateur s'ap-

plaudissait d’avoir su lui trouver sa voie.

Durant deux années, profondément elle goûta, délicieusement elle Savoura l'ivresse sainte des adorations. Volontiers, elle aurait dit comme le P. Eymard : « Une heure d’adoration, c’est une heure de Paradis. On ÿ Va Comme onirait au ciel. »

Plusieurs fois, son heure coïncida avec celle du P. Eymard. Elle a gardé le souvenir très vivant de son attitude devant l’Hostie, en quelque sorte chevaleresque. On aurait dit qu'il voyait le Maître et Seigneur, qu'il l’écoutait et prenait ses ordres.

En 1866, le jeudi saint, à genoux sur le prie-dieu, elle se sentit pressée de formuler à haute voix un acte d'abandon total à ja mystérieuse conduite de la

Providence. Elle disait : «Mon Dieu, j'accepte toutes les humiliations qu'il vous plaira de m'envoyer, tous les délaissements, tous les mépris, tout ce que vous voudrez me faire souffrir par qui que ce soit. Et cela, je l’accepte quand vous le voudrez, comme vous le voudrez, autant que vous le voudrez, afin de vous plaire et de partager un peu vos humiliations... Je voudrais vous donner beaucoup ; mais je n'ai rien. Je ne suis pas courageuse, mais avec vous et par vous, je puis ‘out ce que je vous promets. Vous serez ma force... »

N'y a-t-il pas là comme un écho plus précis, plus vibrant, des saints désirs de la Première Communion ? Au demeurant, nous ne voyons rien d’extraordinaire dans cette sorte d’exaltation mystique. Lorsque Notre-Seigneur a pris possession d’une âme, et qu'il y répand l’onction sensible de sa grâce, l’âme heureuse se jette, comme naturellement, et, si l’on ose dire, « à corps perdu », dans le sacrifice. Recevant à mains pleines, l’âme enrichie a besoin, à son tour, de donner. Lorsqu'on passe ses journées devant l'Ostensoir, on aspire à voir grandir dans sa foi et dans son amour, en soi et autour de soi, la ravissante Hostie que sans cesse l’on contemple…. Et pour que le Christ Eucharistique croisse dans

L'ŒUVRE DES CONGRÈS EUCHARISTIQUES a l'âme, il faut que l’âme diminue, qu'elle se vide, en quelque sorte, d’elle-même et de tout, s’anéantisse..

De là ce désir des humiliations et cette prière.

Il ne faudrait pas conclure qu'en ces dispositions el aspirations la nature ne souffre point. L'onction intérieure de la grâce parfois se dessèche. La face sainte et radieuse du Bien-Aimé se voile. On se trouve aux prise avec les contrariétés, les contradictions, les malentendus, les mécomptes, et il n’est point rare que, dans le premier instant, il n'y ait, sinon révolte et murmure, du moins déchirement cruel et même agonie.

Nous disons agonie ; car, si l’on ne peut soutenir la crise debout, on se jette à terre ; au besoin, Marguerite-Marie, l’on s’y colle, prière,

comme et, prosterné là, en on attend que le calme se fasse et qu'apparaisse l’ange des divins réconforts.

Cet acte d'abandon aux volontés providentielles

prépara notre adoratrice à bien des sacrifices, et

tout d’abord au plus poignant de tous, la mort de sa mère.

Elle eut Cependant, disons-le tout de suite,

’âpre consolation de l’assister en

ses derniers jours. de vie

terrestre et de lui fermer les yeux aux ombres d'’icibas...

Brièvement parlons de cette mort, si c'est là mourir. Près du chevet de la malade, nous allons ren-

contrer un saint, celui que la voix populaire appelait déjà « le Saint Homme de Tours »

Depuis longtemps M. Dupont connaissait Mmes»

et, de temps à autre, il la visitait, Avec elle il aimait à parler de Dieu parce qu'il savait être compris. Pendant la maladie qui fut courte, il multiplia ses visites, surtout les trois derniers jours. On aurait dit qu'il voulait voir de près cette âme en gravitation vers le ciel. « Voyez, disait-il à sa fille, voyez, à travers la sévérité de la mort qui s'approche, l'élan de cette âme qui se dégage! Oh! comme la terre lui paraît peu de chose en ce moment ! Dieu, Dieu seul, est tout pour elle... » Et M. Dupont parlait à la malade Comme en parlent les saints, et il lui donnait rendezvous au Paradis.

« Ma pauvre mère, raconte la jeune fille, ne pouvait plus parler, mais des signes et surtout ja majestueuse sérénité que prenaient ses traits, tandis que s’exprimait l’homme de Dieu, étaient plus qu'un long entretien. C'était le discours suprême de la

mort du juste qui se réjouit d'aller dans les demeures éternelles, parce qu'il a saintement traversé la vie. » La malade s'éteignit sans effort, doucement, sim-

plement. M. Dupont se trouva là aussitôt et il pria.

Puisil engagea l’orpheline à aller à la messe le lendemain et à communier. « Vous ne pourrez pas, lui disait-il, soutenir votre épreuve, si vous n'avez pas Jésus-Christ dans le cœur. — Mais les convenances ? — Qu’ont-elles à faire ici, les convenances | répliqua le saint homme. Lorsque j'ai perdu ma mère, je suis allé demander à Notre-Seigneur la grâce d’unir mon sacrifice au sacrifice du Calvaire. »

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut relater un curieux incident de la vie de M. Dupont.

Mgr de Montblanc, archevèque de Tours, vient de mourir. M. Dupont entend la messe pour le repos de son âme. Pendant le Saint Sacrifice, il perd de vue, complètement, le défunt; il n’y pense même pas en allant à la Sainte Table. Le prêtre qui lui donne la Communion, appuie sans doute un peu trop sur la langue et l’Hostie se rompt en deux parcelles. L'une n'étant pas adhérente à la langue, le communiant aspire fortement pour qu’en fermant la bouche, elle ne tombe pas à terre. Au même instant il la sentit au fond de sa gorge, etil s’écria intérieu-

rement : « Portio mea in terra viventium. Voilà ma part sur la terre des vivants. » Et la pensée de son archevêque lui revint : « Vous, Monseigneur, vous le dites avec plus de raison que moi qui suis encore sur la terre des mourants. » Depuis lors, à chaque Communion, M. Dupont se servait de la même formule : « Voici ma part sur la terre des vivants. »

Or, à la première messe qu'il entendit pour le repos de l’âme de Mme *** ilen fit usage d’une façon touchante. Il avait dit à l’orpheline : « Allez demain malin à la messe et communiez. » Elle y alla et y rencontra le saint. Au sortir de la chapelle, M. Dupont chemina quelques pas avec elle, la fortifiant de ses paroles de foi ; puis, tout à coup : « J'ai fait la Communion pour votre chère mère, » Et c'était sur son visage comme une transfiguration. Il reprit : « Vous ne savez point mon embarras? Au moment où le prêtre a déposé la sainte Hostie sur mes lèvres, j'ai senti qu'elle se séparait en deux. Or, tandis que je songeais à offrir à Dieu pour cette chère disparue la part que je lui destinais, j'ai cru la voir se présenter à moi les mains pleines d’or pour me dire : « Je suis plus riche que vous! » Enfin, cherchant à pénétrer de plus en plus cette impression, j'ai cru lui entendre prononcer ces paroles : « Mon partage

à moi est dans la « terre des vivants. » Oh! alors, je fus satisfait... Oui, les morts qui meurent dans le Seigneur, vont dans la terre des vivants. C'est nous qui sommes dans la terre des mourants... Allons, reprenez courage, priez près de votre chère vivante et demandez-lui beaucoup de grâces, car elle peut en obtenir beaucoup !. »

Ainsi, au dessus de la tête de l’orpheline, dans les clartés qui s'échappent de l'Hostie, le saint entr'ouvrait le ciel et, bien loin par delà le sépulcre, au sein de Dieu, il reconstruisait et repeuplait le foyer dévasté par la mort.

En ce temps-là, le P. Eymard fut en proie à toutes sortes de difficultés qu'il n'entre pas dans notre plan de raconter. Il disait : « Cette pensée (de fondation) est une oraison de Gethsémani. On n'’établit pas une œuvre nouvelle sans se faire crucifier. » Un jour, le Père écrit à sa fille : « Hélas! que de croix sur la terre ! Que de misères! J'en ai le cœur plein. Que Dieu soit béni de tout?! » Une autre fois : « Il n'ya

1. Cf. la Vie de M. Dupont, par le chanoine Janvier, t. IL c, xtu. 2. Paris, 4 août 1867.

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plus pour vous qu'à attendre un temps meilleur ou une autre grâce!. » Enfin : « Voilà une maison enterrée et finie, Hélas ! quelle tristesse de voir cette issue! Que Dieu en soit béni! Toujours est-il que vous Y avez passé de beaux et heureux jours. Ils compteront devant Dieu. Oubliez toutes les créatures.…. Vous êtes à Dieu et adoratrice du Très-Saint- Sacrement à la vie et à la mort. Je vous bénis Comme ma fille en Jésus au Très-Saint-Sacrement 2,»

Un an après (1°" août 1868), le P. Eymard mourait.

La pauvre âme a perdu l'espoir de voir se rouvrir le sanctuaire d’adoration. Elle ne s'est point consolée et elle ne se consolera jamais de ne plus Pouvoir s’agenouiller incessamment et en quelque sorte officiellement devant l’Hostie de l'Ostensoir. La voilà de nouveau dans le monde, et sa mère n’est plus là, du moins visiblement, près d'elle!

C'est peut-être à partir de cette heure deux fois déchirante qu’en échange de la vie contemplative qui pourtant lui était si chère, la préparation de l’autre grâce, annoncée par le P. Eymard, cominence ; — grâce eucharistique, sans doute, car le

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