Paris, 14 octobre 1863. 2. Paris, 21 octobre
pieux fondateur lui a dit, sous forme de testament mystique et d'adieu : « Vous appartenez au Saint- Sacrement à la vie et à la mort. On est riche avec ce trésor. »
Elle en était là, quand une dame très fortunée et qui rêvait d’une œuvre où l’on se consacrerait tout à la fois au service de Notre-Seigneur dans l’Eucharistie et au service des prêtres âgés ou infirmes, entend parler d'elle et l'emmène. Comme rien n'était encore définitif, mais tout à l’état de projet, on voyagea beaucoup. C'est ainsi qu'elles furent à Rome pendant le concile.
Elle aborda plusieurs fois le P. Piccirillo, rédacteur à la Civillà Cattolica et grand directeur d’âmes. Il y avait à son confessionnal une affluence de pénitents très variée, depuis la patricienne, dont l’équipage attendait sur la Piazza Cavallo, jusqu'au pauvre chevrier dela campagne romaine, drapé dans son sayon velu et qui s’en va le long des rues avec son troupeau chargé de lait. Le Père la reçut avec bonté. Comme elle regardait vers le passé, souvent, et, sans doute, les yeux humides, il lui dit : « Vous souffrez, tant mieux! La vie d'’illusion doit céder la
place à la vie réelle. Aux ardeurs de l'âme et aux poésies de l'imagination, il faut ajouter les grandes lumières de la foi. » Et, comme l’âme inquiète semblait faire consister la perfection de la vie chrétienne dans la communion fréquente et les adorations prolongées : « Non, lui dit-il; l'excellence de la vie purfaite est dans le degré d'union de l’âme avec Dieu et de sa conformité aux volontés divines… l'endez toujours à Notre-Seigneur; mais sortez de vous-même; abandonnez-vous vous-même. Laissez au tombeau de Saint-Pierre l’ancienne Sœur du Saint-Sacrement ; remportez en France la nouvelle, celle qui ne trouvera son plaisir que dans l'acquiescement à la volonté de Dieu... »
Pendant la guerre, on se réfugia en Suisse.
Mie *** y rencontra Mgr Mermillod, qui lui fit un accueil bienveillant; elle le reverra plus tard.
Mais les semaines ct les mois passant et les idée: de fondation restant vagues, Mile *** prit congé de Me de M*** (septembre 1871), sans rien comprendre aux tribulations de sa vie nomade et sans presque savoir où porter ses pas, où reposer sa tête.
UE 2 dt 7 LA
Près du tombeau du curé d'Ars, — L'abbé Chevrier, — Les haillons de la pauvresse, — La mendiante du Saint-Sacrement. — Paroles mystérieuses. — Une œuvre très difficile, — La consécration de la France au Sacré-Cœur. — Soyez humble,
En octobre, nous la retrouvons près du tombeau du vénérable curé d’Ars.
Elle est venue là, cherchant toujours une lumière
sur sa voie et dans l'espoir qu’une grâce directrice
sortirsit pour elle du sépulcre glorieux.
Un jour, en effet, quelqu'un lui dit : « Puisque noire saint curé est mort, allez donc à Lyon voir l'abbé Chevrier. Il a pour discerner les âmes et les diriger un don de lumière merveilleux. »
Qui est-ce, l’abbé Chevrier ?
Un prêtre pauvre qui s'est fait plus pauvre encore et qui aux pauvres a tout donné et, par-dessus tout, s'est donné lui-même. Rien n’est étrange et beau comme son œuvre. Ramasser dans la rue les vaga-
26 L'ŒUVRE DES CONGRÈS EUCHARISTIQUES a RE
bonds, les mal vêtus, les mal nourris, les sansfamille, les sans-patrie; puis les catéchiser, les baptiser, leur faire faire leur Première Communion, les éduquer, les placer, les sauver. Pour entrer à la Providence du Prado, trois conditions sont requises : ne r'en avoir, ne rien savoir, ne rien valoir.
Une manière de saint Vincent de Paul, voilà le P. Chevrier ; appelons-le ainsi de son nom populaire.
Le 17 janvier 1872, la pauvre âme l’aborde. C'était la fête de saint Antoine, patron du Père. Il était dans la cour au milieu de ses enfarts qui se livraient à leurs joyeux et bruyants ébais. Après quelques instants le Père se rendit à la chapelle.
Là elle lui raconte les essais infructucux qu'elle a faits de la vie religieuse, ses déceptions, ses épreuves intérieures et extérieures, sa vie sans but et qui lui paraît stérile, surtout son désir ardent de servir Notre-Seigneur dans l’Eucharistie.
Le Père l'écoute, puis, à brûle-pourpoint et non sans quelque brusquerie, il lui dit : « Vous voulez servir Dieu, mais vous n’entendez rien à la vie chrétienne! Vous ne savez seulement pas l’a b c de la sainteté. Or, il faut être saint pour entrer au Ciel. Il faut faire les actions des saints. Il faut suivre à la
= lettre l'Évangile : Allez, vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres el suivez-moi. N'ayant plus rien, , faites-vous mendiante… la « Arrêtez la première pauvresse r;ue vous renicun- = trerez ; demandez-lui d'échanger vo: vitements our les siens ; couvrez-vous de ses haillons, et cui::menle cez à servir Notre-Seigneur..….. Quand vous vous - sentirez de force à marcher dans cette voie, revenez me trouver, et je m'occuperai de votre âme. Pour it pénitence et comme préparation à cette vie nouvelle, = : “s entrerez dans cinq églises ; vous vous mettrez à place des pauvres, le plus près possible de la = porte, comme le publicain de l'Évangile, et là, à > genoux par terre, bien humbleinent, honteuse de : vous-même, vous réciterez cinq Pater et cinq Ave. » <
La pensée de mendier ne l'effraya pas outre me-
sure. Au fond, qu'est-ce qu’un peu d’humiliation au prix de cette grâce : devenir la servante du Très Saint-Sacrement et assurer son salut! Mais se revétir de haïillons, de haïillons rencontrés au hasard des rues, de haïillons pleins de vermine peut-être! Rien que l’idée lui soulevait le cœur...
— « Sacrifice entier, répélait le Père. Il faut aller jusque-là. »
Durant au moins six mois, il y eut dans cette âme,
habituellement sereine, de rudes combats, des troubles profonds, de fières révoltes.
Un souvenir encourageant lui revint, Elle avait connu à Ars un jeune ouvrier cordonnier, du nom d’Étienne, cul-de-jatte, marchant sur ses mains. Le saint thaumaturge, auquel il était venu demander sa guérison, lui avait dit : « Mon enfant, Dieu peut vous guérir, mais choisissez : à cette infirmité il a attaché la grâce de votre salut : vous irez tout droit au Ciel. Si vous guérissez, qui sait les obstacles qu'il vous faudra surmonter? et votre salut sera douteux.…. » Et le pauvre ouvrier, bon chrétien, répondit avec empressernent : « Oh! j'aime bien mieux rester comme je suis. » Et il obtint une grâce de résignation joyeuse. Mile ** le rencontrai! souvent, et jamais elle n'avait vu un homme aussi heureux. Ce souvenir la fortifiait.
D’Ars elle allait à Lyon s’entretenir avec son guide. Non pas qu'il fût aisé de le voir : comme le curé d’Ars, il était envahi. On attendait l'heure de l'audience, quelquefois plusieurs jours, dans l'humble réduit d'une bonne vieille qui recevait les clients ou pèlerins du saint directeur; mais on ne trouvait pas que ce fût payer trop cher tant de grâces et de lumières.
Quand elle arrivait, invariablement le Père dres-
sait devant elle le point d’inlerrogation terrible : « Êtes-vous décidée ? Décidez-vous donc. Vous n'êtes qu'une mendiante, la mendiante du Saint-Sacrement. Votre vocation, c’est de courir les chemins...»
À ces paroles énigmatiques elle ne comprenait rien. Ce qu'elle voulait, c'était l'indication d’une solitude eucharistique, la paix claustrale dans l’adoration et dans l'amour; et voilà que le P. Chevrier l'invite à courir les chemins!
Enfin, un jour, sous la poussée et la pression de la grâce, elle s’abime en quelque sorte, par amour pour le Saint-Sacrement, dans l’idée répugnante d'emprunter des haillons. — Après tout, aux piscines de Lourdes, on en voit d’autres. Et, courageusement, comme un malade «ni se décide à l'amputation d’un membre, elle ‘yne : « Mon Père, dit-elle, je suis prête au sucrifice. » Alors l'abbé Chevrier, avec un bon et fin sourire : « Sotte, vous prenez tout au sérieux! Allez, mendiante du Saint-Sacrement ! » Et ilse chargea, comme il l'avait promis, de la conduite de son âme.
Le plus souvent, au sortir du p .vir ou du con fessionnal, elle notait les paroles d: Père.
En voici quelques-unes :
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« Soyez bien humble, bien petite, bien cachée. Que l'on soupçonne à peine votre existence. Que Notre-Seigneur seul vous voie, vous entende.
» Adorez le Saint-Sacrement en silence. Vivez d'adoration, d'union à Notre-Seigneur, de prière. Soyes le cierge qui brûle et se consume à ses pieds. Ayez le moins possible de relations extérieures. Ne vous agitez pas. Ne vous troublez de quoi que ce soit. C'est Dieu qui mène tout. Il sait où il vous conduit. Les choses tourneront à bien. Laissez-le faire. Au Ciel, quelle couronne vous est réservée et quelle joie vous attend! »
La pénitente écoutait ces paroles, n’y comprenait r'en, et cependant les notait dans son journal d'âme. Elle pensait sans doute qu’un jour ou l’autre ces mots mystérieux s’ouvriraient et, comme des étoiles, jetteraient des flanimes.
Le 30 août, le Père lui dit : « Retournez à Ars et attendez que Dieu veuille de vous... Dieu saura vous envoyer les âmes qui pensent comme vous. »
Le 22 octobre : « Soyez intérieurement religieuse, puisque vous ne pouvez l'être à l'extérieur. »
Puis, lorsqu'elle revint, le 7 novembre :
« Ah! voilà la mendiante... Ele n’a donc plus de pain!
RE ver
» Il faut n'être rien, n’être plus soi, céder la place ne à Dieu.
» Quand vous serez convaincue de votre impuis-
ez sance, de votre misère, quand vous resterez là, e. comme un chien mort, alors vous serez dans le Is.
vrai. L'humilité, c’est la vérité. La vérité, c’est la \e lumière.
» Commencez tout petitement à Ars, et Dieu vous bénira. 11 faut soumettre vos désirs à Mgr Richard .. 2 (alors évêque de Belley). C'est lui qui a grâce. Je
le ne suis point un homme capable de donner des i } conseils. Laissez faire Dieu. Notre-Seigneur saura it É : bien vous envoyer du monde. Il en viendra assez. e. Ë » Ne faites rien par vous-même. Tout ce que vous es ferez sera défait. Dieu veut faire son œuvre sans 8, vous. Votre empressement, votre indiscrétion, gâtent tout. N'employez aucun moyen humain. Laissez Dieu rs diriger tout par les événements. Vous le retardez a par votre action propre. Une seule chose peut avan- ° » = | cer son règne d’adoration : l’humilité. C’est Dieu qui >, fait les œuvres; ce n’est pas nous. Soyez le député du bon Dieut, »
LS | 1. Une autre fois, plus tard, le P. Chevrier salua Mile #+s et M. de
Cissey, l'apôtre du dimanche qui l’accompagnait, par ces mots : M « Voici deux députés du bon Dieu. »-
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Le 27 mars 1875, comme si le Père se parlait à lui-même :
« Dieu seul fait les œuvres. Tout ce que nous faisons de nous-mÂmes ne vaut rien et gâte tout. Je le vois pour moi. Tout ce que j'ai fait a toujours été défait.
» Soyez une lumière. Aussitôt qu'on verra un petit rayon sortir de vous, tout se groupera autour de vous.
» Ah! certes, dans l'agitation où se trouvent les esprits en ce moment, la moindre lueur sera saisie avec avidité.... Vous aurez des frères. Vous aurez des sœurs, tout ce que vous voudrez... La lune reçoit sa lumière du soleil. Jésus au Saint-Sacrement est votre lumière. Recevez cette lumière et communiquez-la.…
» Attirez par votre vertu. Attirez par la force de votre prière.
» Dieu se sert des qualités naturelles pour le service de ses œuvres. Il les perfectionne, il les surnaturalise dans ce but. Vous avez un esprit trop naturel, une ardeur trop naturelle. 11 faut que Dieu prenne sa hache, ses clous, son marteau, ses Ciseaux, pour couper et trancher là-dedans.
» Soyez le pain de Notre-Seigneur. Nous prètres,
lait à nous sommes le pain de Jésus-Christ par la parole, par l'action, les instructions, tout le saint ministère. nous | Vous, soyez son pain par l'adoration, par l’amour. tout. ! Faites-vous le pain de Jésus. Il vous nourrit ; nourjours Æ rissez-le à votre tour. »
| Les épreuves ne manquaient point, ni physiques, ra un ni morales, à l'âme que le Père façonnait de la sorte, utour à énergiquement et suavement :
L: « Les œuvres ne se font pas avec des prévisions nt les humaines, ni par l'argent, ni par nos calculs et nos saisie ## combinaisons. Dieu prend une âme. C’est avec les ez des : | âmes qu’il crée des œuvres. Il prend une âme. Il reçoit . la tourne, il la retourne, la façonne, la jette, la nt est + reprend, la place ici, puis là... Et il en choisit une muni- autre, et une autre... 1l les groupe, et, en son temps, il fait éclore la grâce.
rce de » Nous devons être des canaux, et c’est tout. L'homme n’est rien. L'heure de Dieu n’est pas encore le ser- : venue.
es sur- … » Cachez-vous bien. Faites-vous si petite qu'on ne it trop 4 vous soupçonne pas... »
1e Dieu 3 Et le Père parlait d'une œuvre, sans lui laisser iseaux, à entrevoir laquelle :
Æ « Cette œuvre est très difficile. C’est peut-être la prètres, B plus difficile qui se soit jamais vue. Vous serez en
mines me de —
ms
contact avec tout le monde, obligée de concilier les choses en apparence les plus inconciliables.… Pour l'instant, nourrissez-vous seule du Saint-Sacrement.
» Soyez pure peur adorer. L'adoration est la vie des anges.
» Soyez pure d'esprit. Que votre pensée se tourne constamment vers Notre-Seigneur. Lui seul doit dominer tout en votre esprit, absolument tout. Qu'il soit là chez lui. N'admettez aucun étranger.
» Soyez pure de cœur. Lui, Jésus-Hostie, doit être votre seule affection.
» Soyez pure de corps. Évitez la paresse, la sensualité, la gourmandise, la recherche de vos aises.… »
L'état de santé de Mie *** n’était point brillant ni même parfois rassurant. Le Père éclairait toutes choses du rayon divin :
« Dieu ne peut habiter ce corps de boue sans qu'il soit purifié. Il mourra, puis ressuscitera pour l’immortalité. Donc souffrons sa destruction. La soufrance est une loi. Acceptons la mort telle qu’elle est et quand Dieu voudra. Acceplons l'état présent du sacrifice. Un jour de souffrances bien acceptées vaut
mieux que dix ans de travail. Il faut accepter l’état
COMMENT DIEU PRÉPARE UNE AME 35 a
er les où Dieu nous met avec les conséquences qu'il les. entraîne ; il faut même accepter que tous vos projets ecre- soient détruit , accepter de n'être bonne à rien. Il
faut savoir connaître le moment d'agir etle moment la vie de se taire et d'attendre.
» Vous êtes plus riche avec vos souffrances que = vous ne le seriez avec vos vœux. Donc, pas de regrets, doit Allez de l'avant. La vocation religieuse n'est pas la Qu'il L volonté de Dieu sur vous. Vous recommenceriez
4 trente fois que trente fois vous sortiriez encore. » it être à Ici la clarté est pleine et la décision nette. 4 Le 17 juin :
Re à « Commencez par accepter complètement l’état de EE souffrance où Dieu vous met. C'est la vertu du É } moment ; c'est le plus pressé. Pour le reste, pour le antni à Saint-Sacrement, la Providence de Dieu est là. vs ne: > Sainte Julienne du Mont-Cornillon, qui a tant contribué à établir la Fête-Dieu, a attendu bien plus 18 qu'il … longtemps que vous... Voyez aussi Marguerite-Marie, r l'im- è Voilà deux cents ans qu’elle a commencé sa mission à sou D. l'épreuve et dans l'obscurité. Aujourd'hui, elle est quelle gloire pour le Sacré Cœur! Quelle consolation sent du pour elle! Dans deux cents ans peut-être le Saintns vaut am sacrement scta exposé partout. Vous travaillerez, er l’état
mais vous ne verrez pas le fruit de vos travaux...
Restez dans votre petit coin. Attendez que Dieu veuille de vous. Si Dieu veut de vous, il vous procurera les moyens d'agir. Jusque-là, 1°stez tranquille. »
En ce temps-là (19 juin 1873), on était à la veille de la consécration de notre pays au Cœur de Jésus par deux cents députés français agenouillés à Parayle-Monial, dans la chapelle de la Visitation, devant le Très-Saint-Sacrement exposé.
De ce grand acte historique il y eut une répercussion profonde dans lime que dirigeait le prêtre lyonnais et comme une -ésonnance harmonieuse et joyeuse. L'État social chrétien lui parut tout à coup dans une clarté saisissante. Mais comment le réaliser ? Par le règne de l'Eucharistie. Mais comment conduire à l’Hostie non pas seulement l'individu, mais la famille, mais les corps de métiers, mais la paroisse, le diocèse, la nation tout entière ?.… Ne faudrait-il pas une sorte de prière eucharistique nationale : Est-ce que Dieu ne lui demandait pas de se vouer at salut de la France par le Saint-Sacrement? Où? D: quelle manière? Dans quel milieu? Dans quelle mesure ? Elle n’en savait rien. Ce qu'elle savait, c'es
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qu’elle était prête à tous les sacrifices ; c'est ce que le P. Chevrier lui avait dit : « Que Jésus, notre bon Maître, bénisse vos bonnes intentions ! »
Et c'était dans son âme comme une effervescence de patriotisme religieux. Elle entrevoyait comme une marche catholique vers l’Eucharistie et elle voulait y prendre part. Se défendre contre une sorte de poussée intime, très forte, lui était impossible. En elle tout s’agitait et s'orientait vers ie triomphe social de l'Eucharistie! Non pas certes qu'elle se crût une mission. Pas un instant elle ne s'est même
à posé la question de savoir si elle avait une mission.
D'ailleurs, elle n’y aurait pas cru. Elle aurait rougi, sinon ri d'elle-même. Elle a simplement marché devant elle, entraînée par le besoin de faire servir à la gloire de Notre-Seigneur en son Sacrement tout ce qui se rencontrait sur sa route. Et toujours, sans + doute avec quelque fiévreuse impatience, elle en : parlait à son directeur, lequel, fidèle à sa méthode de la replonger dans l'impuissance au moment où il | l'exaltait pour l’action, lui disait :
détie.
« Pourquoi vouloir pénétrer les voies providentieiles? Vous seriez allée tout droit en Paradis si
n vous eussiez été une pauvre fille des champs, tandis que vous voulez imposer vos idées, retourner le
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= ee ns ne
monde avec le Saint-Sacrement adoré comme vous l'entendez... Mais vraiment rien n'arrête votre présomption. Brûlez tout ce que vous écrivez, Ce sera plus humble, Vous vous croyez capable de donner des idées aux autres, vous ne serez jamais propre à rien. Vous végéterez toujours, pauvre être inutile.
» C'est tout clair qu'on vous délaisse, qu'on vous abandonne. On est tout d’abord prévenu en votre faveur. On croit trouver quelque chose de passable, puis, à mesure qu'on vous connaît, on ne voit que des défauts qui éloignent, un orgueil insupportable qui dégoûte. Jetez-vous à terre. Voyez ce que vous êtes, un néant, le rien, de l’ordure, le péché... Il faut que vous soyez bien bête pour ne pas le comprendre... Oh! si Dieu voulait faire quelque chose, ce ne serait pas avec vous. Tant que vous n'arriverez pas à croire en toute vérité que vous êtes la dernière, la plus misérable de toutes les misérables, la plus digne de mépris, capable de toute faiblesse, de tout péché, et cuupable de tous les torts qu'on vous reproche, vous ne serez pas agréable à Dieu... Faites votre pauvre salut; ce sera déjà bien beau. Tison de purgatoire, hélas ! que vous aurez à expier avec votre orgueil !... »
Ainsi, le Père la rudoyait, la brutalisait même, et
l'humiliait, à tel point que, parfois, elle n'en pouvait
vous
pré- plus.
« Vous n'obtiendrez rien, parce que vos désirs ne
— sont pas assez purs. Ils sont trop mêèlés d'orgueil.
re à Jamais, entendez bien, le bon Dieu ne se servira de
le. vous... »
— — « Jamais le bon Dieu ne se servira de moi, mon otre Père... Jamais je ne contribuerai en rien à la gloire 2 ble, du Saint-Sacrement.… Alors je n'ai plus le courage 4 = de vivre. De grâce, obtenez que je meure... » Et 1 able elle fond en larmes. L.
Fos Le Père se tait, se recueille, puis sourit. Son regard ; faut devient, pour ainsi parler, céleste, et il s'abaisse
sur la pauvre créature :
rait
« Allons, nous prierons Dieu pour qu'il fasse son
œuvre en vous. Soyez humble. »
Projet d’un Pèlerinage Eucharistique à Avignon. — Le miracle de la chapelle des Pénitents-Gris. — Appel au « Saint Homme de Tours ». — Projet d’appel aux évêques. — Encouragements de Mgr Mermillod, d Mgr Magnin, de Mgr de Ségur. — Mile Nathalie Blanchet. — Le P. Félix. — Mgr Richard, évêque de Belley.
Sur place, à Ars même, du consentement de Mgr Richard, évêque de Belley, avec M. Toccanier, ancien vicaire du Vénérable et avec l'abbé Ball que les pèlerins appelaient le saint Père Ball, l’humble zélatrice contribua à instituer et à organiser, chaque matinée du vendredi, l’adoration du Saint-Sacrement. L'un de ses rêves était de faire d’Ars comme le type d’une paroisse eucharistique,
Mais, la dévotion du moment étant aux pèlerinages, elle y voyait une indication providentielle et
EEE
elle disait au P. Chevrier : Marie a précédé et en quelque sorte préparé Jésus. Les pèlerinages de la Vierge précèdent les pèlerinages de l’Eucharistie et peut-être les préparent. Pourquoi, en effet, en attendant l'heure d’un mouvement plus général, n'iraiton pas en procession aux sanctuaires où s’est opéré quelque grand miracle eucharistique? A Avignon, par exemple. Il y a là une chapelle, celle des Pénitents-Gris, où, depuis plus de six cents ans, le Saint- Sacrement reste exposé nuit en jour en souvenir d'événements prodigieux.
Et elle racontait à son directeur que le roi Louis VIII, père de saint Louis, ayant chassé les Albigeois d'Avignon, résolut de rendre grâces à Dieu et de lui faire amende honorable dans la chapelle dédiée à la Sainte-Croix. Le 14 septembre 1226, fête patronale du sanctuaire, Pierre de Corbie, évêque d'Avignon, transporta le Saint-Sacrement de la cathédrale à la chapelle, en réparation des outrages faits à l'Hostie par les Albigeois. Le roi, le cardi.al Romain de Saint-Ange, légat du pape Honorius III, et les principaux personnages de la ville, prirent part à la procession, revêtus d’un sac couleur de cendre, ceints d’une corde, une torche à la main, la tête nue. Ce fut le commencement de la confrérie
COMMENT DIEU PRÉPARE UNE ŒUVRE 45 a — —
des Péaitents-Gris, dont l'établissement est le plus ancien du monde. Le roi s’en déclara le fondateur. Le Saint-Sacrement, par ordre du cardinal légat, puis des évêques d'Avignon, resta exposé, nuit et jour, dans cette chapelle, pour que l’action de grâce et la réparation y fussent perpétuées.
Le 30 novembre 1433, Dieu manifesta sa puissance
et sa gloire dans cette sainte chapelle par un fait extraordinaire. Une effroyable inondation ravageajt la ville et menaçait le sarctuaire. Déjà les grandes eaux avaient envahi l’intérieur jusqu’à hauteur de quatre pieds. Or, lorsque le prêtre entra pour retirer le Saint-Sacrement et l'emporter, on vit les vagues s'élever de chaque côté de la chapelle en forme de murailles ou de tentures, pour lui laisser libre pas-
sage. Quatre Frères Mineurs et douze Pénitents qui
escortaient le prêtre, furent témoins du prodige. Tous
les ans, le 30 novembre, on en renouvelle la mé-
moire par une fête solennelle où les Confrères s’approchent de la Sainte Table, pieds nus, la corde au cou, et se trainant sur les genoux depuis l’etrée de l'Oratoire jusqu'au maître-autel.
Avignon semble donc prédestiné à ces pèlerinages
locaux qui seront comme les préludes d’un mouvement d’ensemble.
Ainsi parlait l’âme ardente, et le P. Chevrier répondait : « Vos intentions sont très bonnes et très louables. Elles me paraissent conformes au désir de Notre-Seignenr. Je le prie de vous aider à les réaliser (28 octobre 1873). Oui, choisissez Avignon pour votre station d’hiver. Vous y rencontrerez des auxiliaires. »
Un autre jour, fidèle à sc méthode, le P, Chevrier déroutait la pauvre âme : « Martha, Martha, vous vous occupez de tout, excepté du nécessaire. Soyez Marie. Les œuvres de Dieu ne se font pas par nous : c'est Dieu qui les fait. Avec vos écritures, de l’encre et du papier, vous n'aboutirez à rien. Dieu fait ses œuvres quand il veut. Voyez saint François d'Assise si grand. On veut se joindre à lui; il refuse d’abord. Il veut connaître la volonté de Dieu et s'éprouver lui-même. Il ne cherche ni à fonder ni à organiser, Il cherche Dieu. Et que d’âmes il a entraînées!.… Les saints, dans les œuvres qu'ils font, ne savent où ils vont. Ils commencent, et Dieu les conduit. Inutile de me dire vos projets, vos enchaînements d'œuvres ; tout cela ne vaut rien. Servez le bon Dieu humblement, dans votre coin. Disparaissez. Pourquoi vous mettre toujours en évidence? Vous attrapez ce qui vous convient, des railleries mordantes, des déceptions... »
Après cette bourrasque et bien d'autres
pareilles, la pauvre âme arrivait à douter d'elle-même :
« Tenez, mon Père, dit-elle un jour à son directeur, le Saint-Sacrement me casse la tête. Je n’y veux plus penser. Aidez-moi à l'oublier. Puisque vous dites que je rêve, je veux sortir du rêve. » -
Et le Père, redevenu souriant, et très doux :
« Oh! qu'il faut en voir, n'est-ce pas, avant que Dieu nous choisisse Pour faire un peu de bien! Oublier le Saint-Sacrement | Mais non, mais non: il faut y penser, au contraire, pour l’adorer, pour demander son règne. Méditez sur la vie de Notre- Seigeur dans l'Hostie, vie d'anéantissement; mais ne vous préoccupez pas autant. Dieu suit faire ce qu'il faut faire. Ne mêlez pas votre action à la sienne. Soyez persuadée de votre orgueil, de votre néant, et n’en sortez pas... »
— « Mais je sens, mon Père, que si je comprime en moi mon désir de travailler au règne eucharistique, je deviendrai folle. J'ai besoin d'épancher les idées qui me surchargent. Le P. Eymard disait : Il faut que le Saint-Sacrement couvre la terre. Obtenez de Dieu que je rencontre quelques âmes comprendre et pour m'aider. »
— « Oui, oui, reprenait le Père. Allez à Avignon.
pour me
Adorez Notre-Seigneur dans cette chapel'.. Restez-y.… Mais auparavant cherchez des adhésions.
Mgr l'archevêque vous accueillera plus favorablement... »
« Cherchez des adhésions. » La pensée de Mlle ** s’en alla d'elle-mêmeet tout de suite vers M. Dupont.
Depuis l'inoubliable rencontre auprès de sa chère mère malade, elle n’avait point perdu le saint homme de vue. Elle lui écrivait de temps à autre. Il lui répondait fidèlement. Voici l’un de ses billets qui, d’ailleurs, n'est pas étranger complètement à notre sujet, puisque ie nom de l’abbé Chevrier s’y trouve ;
12 mars 1873.
.… Je ne puis pas vous dire ce que j'ai éprouvé en lisant ce que vous me dites de M. l'abbé Chevrier, le continuateur du curé d’Ars. Il me semble impossible que Dieu n'ait pas pitié du pays qui engendre de pareilles âmes. Je vois avec plaisir que c’est aussi votre opinion.
Ma santé n’est pas mauvaise, mais l’âge se fait sentir. Je suis d’une grande faiblesse ; puis j'écris difficilement, parce que la goutte se promène dans mes mains.
Elle écrivit de nouveau à M. Dupont, le 24 octobre, lui confiant cette fois ses projets, ses désirs, ses