ÉPILOGUE : LE CIEL
Une vibration délicieuse s'éveille dans les
hauteurs de l'espace, des figures séraphiques
se dessinent, une splendeur incréée rayonne,
pure, ineflfable... Le ciel s'ouvre, lumineux et
infini... Des légions d'anges sont prosternées
devant le Très-Haut, devant le Dieu de miséricorde et d'amour.
Deux groupes de harpes résonnent à l'orchestre. Leur harmonie est à quatre parties distinctes. Les violons divisés et les allos font entendre des notes tenues; les bois les appuient... C'est au milieu de ce flottement sonore, tandis que les violoncelles doublent les harpes à l'octave grave, que le cœur des anges chante la parole d'adoration :
LA DAMNATION DE FAUST. 2i3
Laus... ! Hosanna!...
Lorsque le mélodieux murmure s'esl évanoui, montant vers le Sauveur comme un nuage d'encens, deux voix seules s'élèvent :
Elle a beaucoup aimé, Seigneur !
T ouchant souvenir de TÉ vangile et du pardon qui fut accordé à Marie-Madeleine ! Les harpes tressaillent de nouveau, la miséricorde céleste descend sur la pécheresse repentante, et une autre voix, une voix divine, la voix de Celui qui a aimé et sauvé le monde, prononce ce seul mot :
Margarita!...
Le chœur des Anges qui termine cette scène a été écrite par Berlioz à Prague, la ville où fut représenté pour la première fois le chefd'œuvre de Mozart, Don Juan. — Étrange coïncidence, qui rapproche la conclusion de ces
deux partitions immortelles, dont Tune décrit le châtiment, les terreurs delà justice de Dieu, et l'autre, les merveilles de sa miséricorde !... a: Je me levai au milieu de la nuit, dit Berlioz, pour écrire cette mélodie qui venait de m'apparàître, et que je tremblais d'oublier . »... Jamais la musique n'a pris un caractère plus céleste, plus chrétien, plus mystique. L'accompagnement, si toutefois ce mot peut-être employé ici, se compose d'une sorte de chant en tierces. Ce chant, à nole§ égales, est exécuté dans un mouvement paisible et doux, à l'aigu par deux premiers violons, et à l'octave au-dessus, par deux seconds violons. Les harpes accompagnent les violons de leur frémissement argentin , auquel se marient de longues tenues suaves des bois de l'orchestre. Ce thème des cordes est plein d'une tendresse fraternelle, d'un charm e aimable et pur. Quant à la mélodie vocale, d'une sublime expression, la première phrase :
Remonte au ciel, âme naïve Que l'amour égara !
Viens revêtir ta beauté primitive Qu'une erreur altéra. . .
estdilepar le chœur désiemmes, seul. Le même chœur attaque la phrase suivante : Viens ! les Vierges divines...; mais ce vers doit être chanté deux fois, et c'est sur sa répétition qu'entre un chœur d'enfantSy aussi nombreux que possible (deux ou trois cents, dit naïvement Berlioz) ; le timbre de ces voix d'enfants convient parfaitement au caractère ascendant, surnaturel, de plus en plus marqué, jusqu'aux notes tenues sur les mots : Viens , Margarita ! Cet appel attendri, prononcé successivement par toutes les voix glissant d'une note à l'autre, porté par une mystérieuse harmonie, s'adoucit et s'immatérialise toujours davantage. Les voix s'unissent pour le mot : Viens I... répété trois fois (les trois degrés de l'accord parfait de ré
lémol majexir)y sur le murmure angélique des
harpes et le chant des violons, qui se prolongent, perdendosi, comme l'écho lointain des
infinies béatitudes.
l'enfance du christ
De tous les ouvrages de Berlioz, V Enfance du Christ est le seul qui ait Obtenu, dès son apparition, un succès réel, incontestable. Et cependant l'inspiration y présente peut-être plus de défaillances que dans la Damnation de Faust. Malgré la simplicité apparente de cette partition, on y trouve des difficultés nombreuses, des dessins parfois compliqués à l'excès ; mais les belles pages abondent, les pensées les plus gracieuses sont traduites d'une manière charmante, et il sufûrait du repos de la sainte
Familley par exemple, pour assurer à celle <Buvre touchante et pure le suffrage des musiciens et les applaudissements du public.
L'Enfance du Christ est une trilogie conçue à la façon de ces mystères que les pieuses confréries du moyen âge représentaient aux jours de fête, pour l'édification des foules. Un récitant est chargé d'expliquer aux spectateurs le sujet du mystère et de raconter les événements «qui sont censés se passer dans l'intervalle des :scènes.
Un caractère de naïveté domine dans la musique comme dans les paroles ; naïveté savante, d'ailleurs, teintée d'archaïsme, et dont la recherche est par instants trop visible; mais toujours aimable néanmoins, elle montre bien l'étonnante souplesse du génie de Berlioz, Il importe également de remarquer à quel point Beriioz -r— le « démoniaque » Berlioz, comme l'ont appelé certains critiques — a su donnera
L'ENKANCE DU CHRIST. 210
son Enfance du Christ une couleur mystique, une religiosité pénétrante, et, disons le mot, sincère. Nous n'avons pas à nous occuper ici des croyances personnelles de Berlioz; mais nous ne pouvons oublier cependant qu'au début de ses Mémoires, il se félicite, en bon artiste qu'il est, d'être né catholique, et d'avoir été élevé sur les genoux de a la belleBomaine. » L'émotion musicale firofonde, l'enthousiasme débordant, les attendrissements soudains, irrésistibles, la faculté de croire à ses propres créations, de souffrir, d'aimer, de vivre en elles (faculté que Berlioz possédait au plus haut degré), ne vont point sans une propension à la foi religieuse, un goût vif pour la poésie attirante du christianisme. Et cette passion de Vau delà exerce sur l'être entier des influences souveraines... Beethoven disait :
a Mon art est plus grand que tous les autres, parce que je m'y sens plus près de Dieu. »
Plus d'une circonstance de la vie el de la mort de Berlioz viennent confirmer l'idée que nous inspire la lecture de V Enfance du Christ y du Qaœrens me et de VOfferloire du Requiem^ ou du Chœur des Anges de la Damnation de Faust, Du reste, ces constatations ne nous sont point spéciales. Elles ont été faites par plusieurs écrivains qui tous s'accordent à reconnaître le caractère de religieuse sincérité de V Enfance du Christ \ elles ressortent, à n'en pas douter, de l'intéressante analyse de M. J. d'Ortigue*. Nous n'y insisterons point, mais il est permis de croire, par pure conviction musicale, à la foi intime de Berlioz, devant le prologue immortel : Dans la crèche^ en ce tempSy Jésus venait de naître, devant le récitatif de Joseph : Elle a pour nom Marie^ et le chœur sublime :