La Mufique à Véglisef par J. d'Ortiguc
— Voir, en particulier, l'opuscule : Berlioit son œuvi*e, par Georges de Massougne, Paris, 1870.
mon âme ! qui termine et couronne dignement cette belle œuvre.
V Enfance du Christ n'a pas d'introduction instrumentale. Dans une mélodie solennelle, le récitant célèbre la naissance de Jésus. Il annonce ensuite le crime affreux ordonné par llérode» le massacre des Innocents : l'orchestre s'émeut et gronde, puis il s'apaise tout à coup, pour laisser la voix du ténor chanter les merveilleux desseins de la Providence :
£t le céleste avis que, dans leur humble étable, Aux parents de Jésus envoya le Seigneur.
La première partie, le Songe d'Hér ode ^ commence par une marche nocturne de soldats.
Cette marche est très jolie, d'un effet mystérieux ; mais le dialogue des soldats demeure assez médiocre, et la scène tout entière, trop développée, n'intéresse pas suffisamment l'au-
diteur. Berlioz nous semble ici avoir trop sacrifié à la musique pittoresque : Texposition du thème de la marche et sa répétition fuguée par les divers instruments occupent cent quarante-sept mesures bien comptées (moderato); ajoutons vingt-cinq mesures de dialogue, et quatre-vingt-six autres mesures destinées à montrer la patrouille qui s'éloigne, avec les inévitables effets de decrescendo ^ de pizzicatiet de sourdines. Soit deux cent cinquantehuit mesures. Certes, la couleur de cette musique est charmante, le style original, Tharmonie ingénieuse ; mais n'était-ce pas donner un peu trop d'importance à une scène épisodique, dont le seul but, au point de vue du drame, doit être d'annoncer les terreurs d'Hérode?
Le prélude qui ouvre l'air d'pérode est non seulement fort remarquable en lui-même, mais on peut le considérer comme Tébauche d'un leitmoiiv wagnérien. L'air est écrit dans le
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deuxième mode du plain-chant, qualifié de mode phrygien parles auteurs ecclésiastiques, et qui parait dériver du mode grec dit mixàlydien. Hérode s'abandonne à son inquiétude^ aux pressenlîments et aux songes qui Tassiëgent. Cet «emploi des tonalités anciennes n'est pas aussi heureux dans VEnfance du Christ que dans une œuvre postérieure, les^ TroyenSy où se trouve la chanson d'Hylas, une irréprochable merveille.
Les devins juifs mandés par Hérode vien* nent lui révéler l'avenir; ils sont annoncés par les sons bouchés du cor et une sombre phrase des altos et violoncelles. Hérode leur raconte son rêve : il leur parle d'un enfant qui doit renverser un jour son pouvoir, et les clarinettes esquissent aussitôt le motif lugubre apparu dans le prélude de Tair du roi. Les devins conjurent les esprits par des évolutions et des signes cabalistiques; cette conjuration est ad-
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mirablement traitée : la mesure à trois temps alterne avec celle à quatre temps, de façon à réaliser une grande mesure à sept temps. Les bois dessinent leurs phrases vives et inquiètes comme le vol des esprits, sur Tagitalion ténébreuse des cordes. Les devins s'adressent à Hérode : « La voix dit vrai, Seigneur, un enfant vient de naître », et cette fois encore, le motif obstiné reparaît dans l'orchestre. Hérode donne l'ocdre d'exterminer tous les enfants nouveau-nés. Les devins répètent la même imprécation et le même serment meurtrier.
La scène de la crèche succède aux terreurs d'Hérode et aux conjurations des devins comme l'aurore radieuse à l'obscurité de la nuit. Les flûtes, les violons et les altos en octave exposent le thème, délicieusement accompagnés par le hautbois, le cor anglais et la cla* rinette. Le chant de la Vierge Marie est d'un charme idéal :
mon cher fils, donne cette herbe tendre
A ces ag^neaax qui vers toi \ont bêlant.
Ce tableau de la sainte Famille est sans équivalent dans la musique moderne. 11 faut s'adresser à la peinture pour lui trouver un terme de comparaison; c'est là qu'il faut chercher des analogies et des images : on songe à la Vierge aux rochers, du Yinci, que trois siècles ont assombrie et pour ainsi dire voilée ; on la rêve dans sa jeunesse première, et l'on réunit en pensée à la grâce de Léonard la naïveté émue des préraphaélites, l'harmonieuse sérénité du peintre d'Urbin.
Un chœur d'anges se fait entendre :
Joseph I Marie ! écoutez-nous !
Ce chœur doit être soutenu par an orguemélodium placé derrière la scène, l'orchestre
lui-même étant réservé pour l'accompagnement des paroles de Marie et de Josq)h. La
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première modulation passe du ton de si naturel à celui de ut majeur, la deuxième de ut à ré bémol; les autres ne sont pas moins remarquables ; aussi l'harmonie de ce chœur at-elle une couleur mystique très proiuoncée :
Dès ce soir, au désert, vers l'Egypte il faut fuir.
disent les voix surnaturelles. Joseph et Marie promettent d'obéir sur l'heure et invoquent pieusement le secours d'en haut. Un céleste hosanna leur répond, dernier accord du concert angélique.
Au début de la Fuite en Egypte, une jolie fugue instrumentale {moderato un poco lento) dépeint le rassemblement des bergers devant retable de Bethléem, avant le départ de la sainte Famille. Ce curieux morceau est écrit dans le ton de fa diète mineur sans note sensit^ley ce qui lui donne un caractère . forte-* ment archaïque. Le chœur des bergers qui
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suit la fugue est cbaimant de grâce naïve. Au sujet de ce passage de VEnfance du Christ^ il existe une anecdote parfaitement authentique que Berlioz lui-même a racontée, et tous ses biographes après lui. Nous nous bornons à la rappeler en peu de mots.
Un soir, chez son ami Duc, Berlioz écrivait quelques notes au revers d'une carte, et s'amusait à faire prendre à la mélodie une tournure ancienne, analogue à celle des vieux Noëls provençaux. C'était l'ébauche de Vadieu
des bergers à la sainte Famille. Mais l'auteur et son ami imaginèrent une innocente mystification. Berlioz modifia le nom même de Duc, et attribua le morceau à un musicien de son invention : Pierre Ducréy maître de chapelle français au dix-septième siècle. Le chœur des bergers, orchestré d'une manière très fine, et très sobre, fut exécuté dans un concert, acclamé, bissé, salué d'applaudissements en-
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thousiajstes. Et les ^nnes gens de répéter avec conviction : « Au moins, voilà qui est clair ! voilà de la mélodie, de la simplicité ! Ce ii'est pas Berlioz qui aurait trouvé cela I »
Le repos de la Sainte Famille commence par un dialogue entre les bois de l'orchestre et les instruments à cordes. Le thème fondamental ainsi exposé (allegretto grazioso) se déroule avec une grande douceur, une sorte d'innocence paisible. Puis la voix du récitant vient s'ajouter à cette tranquille harmonie et raconte l'arrivée de Marie, de Joseph et de l'enfant dans une oasis, au milieu du désert. Les saints voyageurs s'arrêtent auprès d'une € claire fontaine ». La phrase de la Vierge Marie est particulièrement gracieuse : durant le prélude instrumental signalé plus haut, cette phi^ase avait été indiquée par le hautbois ; comme elle est fort nette, l'auditeur la reconnaît sans peine, et ce retour ^st du plus heureux effet. La
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naïveté des paroles s'adapte à souhait au caractère de la mélodie.
Voyez ce beau tapis d'herbe douce et fleurie, Le Seigneur pour mon fils au désert rétendit...
Un passage orchestral suit ces paroles, variant la phrase de la Sainte Vierge et dépeignant très sobrement Taspect calme et aimable de l'oasis. Un souflle de brise agite les feuilles des palmiers; quelques gammes légères, jetées par la flûte, s'envolent du bruissement dcHix des altos et des violons. — Le ténor, quittant la tonalité de la mineur où vient de conclure l'orchestre, reprend son récit en la majeur, changement calculé et bien facile à interpréter. Le ténor montre la sainte Famille reposant à l'ombre de l'oasis : l'enfant Jésus dort sur le gazon, Marie et Joseph cèdent à leur tour à la fatigue... Les violons et les altos rythment lentement le sommeil des voyageurs, sur le mur-
mure à peine entendu d'un la grave des vie-, loncelles. Ce pianissimo des cordes s'éteint lui-même ; le récitant poursuit, sotto voce :
Et les ftng^g du ciel, à genoux autour d'eux, Le divin enfant adorèrent.
Un chœur de femmes (quatre soprani et quatre contralti), placé loin derrière la scène, chante un harmonieux Alléluia...
La nature du sujet semblait devoir être ici une gêne pour Berlioz; non que son talent si vaste ne se pût accommoder de cette belle simplicité; mais la vivacité même de son imagination le portait à décrire avec toutes les richesses, tous les enchantements de l'orchestre, Toasis verte et fraîche apparue dans Tocéan des sables, la splendeur éclatante du soleil de midi, embrasant Tair ,et brûlant le sol, le murmure cristallin de la source sous Fombrage du bosquet. Gommé Félicien David,
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et mieux que lui sans doute, il pouvait faire de la musique ;'awn^, pleine de langueur, toute chaude de poésie orientale. Il a préféré sacrifier le côté pittoresque à l'intérêt religieux du sujet, au côté légendaire du récit, et s'est contenté d'indiquer très discrètement, dans le premier thème, la couleur orientale du lieu où la scène se passe. Rien de plus. Les commentateurs devront tenir compte à Berlioz de cette sobriété délicate, et reconnaître que son génie, bien qu'amoureux des contrastes et des émotions violentes,savaitaussi,à ses heures, garder la mesure et s'abstenir déboute exagération lyrique. U Arrivée à Sais forme la troisième partie de V Enfance du Christ. Le récit du ténor, accompagné par un beau développement d'orchestre, pourrait être cité comme un exemple de « mélodie continue ». La phrase : Seule y sainte MariCy est un chef-d'œuvre. Le ténor raconte le pénible voyage de la Famille sainte à travers
le désert et leur arrivée dans une cité «: dès longtemps réunie à TempireromainiOyla ville de Sais, en Egypte.
L'air de la Vierge en sol mineur : Dans cette ville immense, est très émouvant. Sur la demande de Marie, Joseph va frapper à la porte d'une maison. Un ré voilé de la timbale reproduit le heurt inquiet et timide de sa main. La supplication de Joseph, d'une extrême simplicité, est aussi d'une grande justesse d'accent; la fin de la phrase : Hélas ! de la Judée nous arrivons à piedy est poignante. Un chœur brutal de Romains répond aux voyageurs :
(ï Arrière, vils Hébreux ! » La plainte do Marie reprend sur le douloureux tremblement des cordes. Joseph s'adresse à une autre maison; mais les Égyptiens qui l'habitent sont aussi inhospitaliers que les Romains. « Unissez votre V oix àla mienne, ô Marie ! » dit Joseph ; lous deux frappent à la porte d'une maison
isolée, et leur prière s'élève une troisième fois... la porte s'ouvre : le père de famille, un bon Ismaélite, accueille à son foyer les pauvres voyageurs.
Dans toute cette scène, il n'y a pas un effet discutable ; il est impossible de manier la forme musicale avec plus de sûreté, de modération, de discernement. On ne saurait non plus surpasser la naïveté émue de cette musique...
a Entrez, dit le père de famille, la porte n'est jamais fermée chez nous aux malheureux. »
Les serviteurs et les enfants s'empressent autour des voyageurs, leur prodiguent des soins attentifs. Cette aimable agitation est rendue par le développement fugué de la scène, où les thèmes passent sans cesse des voix aux instruments*; puis l'orchestre seul achève le tableau, d'une manière parfaitement expres-