CHAPITRE VII
Il existe une partition de Berlioz, publiée eu 1839, devenue très rare, et intitulée : Huit Scènes de Faust. Ces huit scènes portent chacune uae double épigraphe, tirée de Gœthe {Faust) et de Shakspeare. Elles se retrouvent dans la Damnation de Faust, modifiées, bien entendu, mais d'une manière assez peu profonde. Ces inspirations datent donc de la jeunesse de Berlioz (il avail alors vingt-cinq ans) et sont à peu près contemporaines de la Symphonie fantastique. En voici, du reste, la nomenclature et le résumé.
N* 1. Chants de la fête de Pâques : chœur d'anges et de disciples. Le début du chœur et la mélodie principale sont identiques à ceux de VHymne de Pâques dans la Damnation. L'orchestration est semblable : seulement la voix de
Faust n'intervient pas, et, à la reprise, le chœur ri'anges s'ajoute à celui des disciples, sur une mélodie distincte, suivie par les flûtes :
Vous qu'inspire son amour, Montez, troupe fidèle.
Au céleste séjour Où sa voix vous appelle.
Il n'y a pas A*Hosanna final dans cette première version.
N° 2. Paysans sous les tilleuls. Le prélude de cette scène est le même que celui de la deuxième strophe du chœur, dans la Damnation. La mélodie primitive est moins simple, moins franche que sous la forme dernière arrêtée par Berlioz; le rythme, très disloqué, coupe désagréablement les paroles. Le presto à deux quatre n'existe pas.
N" 3. Concert des Sylphes. Une première exposition du thème est ébauchée par la flûte et les 'Clarinettes en la. Des appels et des réponses du chœur préparent la grande phrase vocale, la même que celle de la Damnation. Les paroles sont diff'érentes, et, quoique un peu plus fidèles au
texte allemand, moins bien appropriées à la musique. En somme, les modifications que cette scène a subies l'ont sensiblement améliorée.
N^ 4. Chanson du Rat.
N** 5. Chanson de la Puce,
Ces deux morceaux n'ont pas varié.
N° 6. Le Roi de Thulé. L'identité est complète. Sur la partition, on trouve cette note de Berlioz : « Dans l'exécution de cette ballade, la chanteuse ne doit pas chercher à varier l'expression de son chant suivant les différentes nuances de la poésie, elle doit tâcher, au contraire^ de le rendre le plus uniforme possible : il est évident que rien au monde n'occupe moins Marguerite,dans ce moment, que les malheurs du roi de Thulé ; c'est une vieille histoire qu'elle a apprise dans son enfance et qu'elle fredonne avec" distraction. »
Berlioz s'est bien gardé de reproduire cette note plus tard, dans la Damnation. « Il est évident 3) qu'en composant cette ballade, le musicien oubliait ses propres remarques ou plutôt n'y pensait pas encore : car l'esprit de cette note est
contradictoire avec le refrain mélancolique de Valto solOy avec les réponses de ce même alto, et surtout avec la reprise finale de la première phrase, interrompue et terminée par de longs soupirs de regret. Marguerite, pendant qu'elle chante, pense à sa destinée, humble, solitaire, sans amour; elle se dit qu'ir serait doux d'être aimée, et rêve pour elle-même le culte pieux, rétemelle fidélité du roi de la légende. Il pourra être intéressant de comparer la conclusion du Roi de Thulé avec celle de la romance la CaptivBy composée par Berlioz sur les paroles de Victor Hugo.
N? 7. Romance de Marguerite. La première version est absolument la même que celle qui figure dans la quatrième partie de Faust. A la • suite de cette romance apparaît le Chœur des SoldatSy en si bémol: Villes entourées de mursj précédé de la sonnerie de la retraite. Berlioz a écrit en note : « Quoique ce chœur de soldats soit fort éloigné de la romance de Marguerite dans le drame de Goethe, j'ai néanmoins joint ensemble
ces deux morceaux^ pensant que le contpaste résultant de ropposition des deux caractères si différents pourrait augmenter TeiTet de Tun et de l'autre. > Cette fois encore, Berlioz est revenu sur sa première inspiration, et n'a laissé dans la scène de Marguerite abandonoce qu'un ressouvenir du chœur des soldats.
N^'S. Sérénade de Méphistophélès. La mélodie est la même dans les deux versions; le dessin principal de l'accompagnement n'a pas changé non plus ; mais cet accompagnement est fait par une guitare seule. Le chœur n'a point de rôle dans cette scène, et l'éclat de rire infernal est remplacé par un simple accord fortissimo , des cordes arpégées avec le pouce.
CHAPITRES VIII et IX
hk DAUNATION DE FAUST. — LA PARTITION
Nous avons donné dans ces chapitres la cor-
respondance d'un certain nombre de scènes de Faust de Gœlhe avec celles de la Légende de Berlioz. Voici quelques autres détails à ce sujet, relatifs à des passages où l'analogie est moins visible :
— L'introduction: Le vieil hiver..* est inspirée : 1** par une phrase de Faust (!'• partie, scène iv) : (( Voilà le fleuve et les ruisseaux délivrés de leur couche de glace, grâce au regard doux et vivifiant du printemps... Le vieil hiver, dans sa faiblesse, s'est retiré du côté des âpres montagnes. ^ 2^ Par le monologue de Faust dans la i* partie (scène V*): « Le monde, encore enveloppé dans les vapeurs du crépuscule, s'épanouit déjà; la forêt retentit d'une vie multiple et sonore, etc.. le monde autour de moi devient un paradis. >
— Le trio, dans la troisième partie, procède de la scène du jardin (XII' tableau) :
Faust, trépignant. — Qui va là?
Méphistophélès. — Ami.
Faust.. — Animal !
Méphistophélès. — Il est temps de se quitter.
Faust. — Faut-il donc s'éloigner? Adieu!
Rien n'est plus curieux que de voir la transformation que ce fragment de dialogue a subie en passant par l'imagination de Berlioz.
— C'est à une transformation analogue que l'on doit la Course à VAbime; l'idée première de cette fantastique chevauchée est contenue dans une courte scène de Faust {i^^ partie, avant-dernier tableau):
La nuit, en rase campagne. — Faust et MéphistophélèSy menant un galop retentissant sur des cavales noires.
Faust. — Qu'ont-ils donc à se remuer autour de ce gibet, ceux-là ?
Héphistophélès. — Je ne sais ce qu'ils cuisinent et font.
Faust. — Ils vont, ils viennent, s'inclinent et se courbent,
Méphistophélès. — Un conseil de sorcières!
. Faust. — Ils aspergent et consacrent.
Méphistophèles. — En avant ! en avant !
— Quant à ce qui est de Y Invocation à la Nature, elle a pour origine quelques phrases- de Faust (1" partie, XIIP tableau, Bois et Cavernes):
a: Esprit sublime... tu m'as donné la puissante nature pour royaume, la force de la sentir.... Et, lorsque la tempête mugit et gronde dans la forêt, roulant les pins gigantesques, secouant avec fracas les branches et les souches voisines, lorsqu'à leur chute les échos de la montagne tonnent sourdement, tu me conduis dans l'asile sûr des ca- ^ vernes.... »