LES CRIMES UB L*AMOUR
Il n'était pas surprenant, au reste, que miss Stralson eût tout réuni en sa faveur au Renelagh ; quand à une taille enchanteresse, aux yeux les plus doux et les plus séduisants, aux plus beaux cheveux du monde, aux traits les plus fins, les plus spirituels et les plus délicats, on joint un son de voix délicieux, beaucoup d'esprit, de gentillesse, de vivacité, modérés par un air de pudeur et de vertu qui rendent ces grâces encore plus piquantes... et tout cela à dix-sept ans, nécessairement on doit plaire ; aussi Henriette avait-elle fait une sensation prodigieuse et n'était-il question que d'elle dans Londres.
A l'égard de Williams c'était ce qu'on appelle un honnête garçon, bon, loyal, sans art comme sans fausseté, adorant Henriette depuis son enfance, mettant tout son bonheur à la posséder un jour et ayant, pour y prétendre, des sentiments sincères, un bien assez considérable, si son procès se gagnait, une naissance un peu inférieure à celle de miss, mais cependant honnête, et une figure très agréable.
Lady Stralson était aussi une excellente créature, qui, regardant sa fille comme le bien le plus précieux qu'elle eût au monde, Taimaiten véritable mère de province, car tous les sentiments se dépravent dans les capitales ; à mesure qu^on en respire l'air empesté, les vertus se détériorent, et comme la corruption est générale, il faut en sortir ou se gangrener.
Granw^el, fort échauffé de vin et d'amour, ne fut pas plus tôt dans l'antichambre du roi qu'il sentit bien qu'il n'était pas en état de se présenter ; il revint chez lui, où, au lieu de dormir, il se livra aux projets les plus fous et les plus extravagants pour posséder l'objet de ses transports. Après en avoir trouvé et rejeté tour à tour cent, tous plus atroces les uns que les autres, celui auquel il s'arrêta fut de brouiller Williams et Henriette, de tâcher, s'il était possible, de susciter à ce Williams de telles affaires qu'il lui devînt impossible de s'en tirer de longtemps et de saisir pendant tout cela ce que le hasard lui
262 l'œuvre du marquis de sade
offrirait de moments auprès de sa belle pour la déshonorer dans Londres même, ou pour l'enlever et la conduire dans une de ses terres, sur les confins de l'Ecosse, où, maître absolu d'elle, rien ne pût l'empêcher d'en faire ce qu'il voudrait. Ce projet, suffisamment garni d'atrocités, devint, par cela seul, celui qui convint le mieux au perfide Granwel, et, en conséquence, dès le lendemain, tout fut mis en œuvre pour le faire réussir.
Gave était l'ami intime de Granwel ; doué de sentiments bien plus bas encore, Gave remplissait auprès de milord cet emploi si commun de nos jours qui consiste à servir les passions des autres, à multiplier leurs débauches, à s'enrichir de leurs folies, tout en se déshonorant soi-même. Il ne manqua pas au rendez-vous du lendemain ; mais le peu d'instructions qu'il put donner ce jourlà fut seulement que lady Stralson et sa fille étaient logées, comme on l'avait dit, dans Cecil Street, chez une de leurs parentes, et que Williams demeurait à l'hôtel de Pologne, dans Covent Garden. — Gave, dit milord, il faut que tu me répondes de ce Williams, il faut que sous le nom et sous le costume d'un Ecossais tu arrives demain dans un bel équipage au même hôtel de ce faquin, que tu fasses connaissance avec lui... que tu le voles... que tu le ruines ; pendant ce temps-là j'agirai près des femmes, et tu verras, mon ami, comme en moins d'un mois nous allons troubler tous les honnêtes petits arrangements de ces vertueux campagnards.
Gave se garda bien de trouver aucun inconvénient aux projets de son patron; l'aventure exigeait beaucoup d'or, et il était clair que plus milord en dépenserait et plus l'exécution deviendrait lucrative pour le ministre infâme des caprices de ce scélérat. Il se prépare donc à agir, pendant que milord, de son côté, place avec soin autour d'Henriette une foule d'agents subalternes, qui doivent lui rendre un compte exact des moindres pas de cette fille charmante.
Miss Henriette était logée chez une parente de sa