‹ L'œuvre du Marquis de SadeChapitre 28 sur 28 · AUNE KT VALCOUR · texte numérisé non relu

AUNE KT VALCOUR

De pareilles platitudes, et d'autres propos que je ne compris point, parce que je ne les avais jamais entendus, mais qui me parurent encore plus affreux, et par les expressions qui les entrelaçaient et par l'indignité des actions dont Mirville les entrecoupait ; de telles horreurs, dis-je, nous conduisirent à Paris, et nous arrivâmes.

La maison où nous descendîmes n'était pas tout à fait dans Paris, j'en ignorais la position ; plus instruite maintenant, je puis vous dire qu'elle était située près de la barrière des Gobelins. Il était environ dix heures du soir quand on arrêta dans la cour ; nous descendîmes. — La voiture fut renvoyée et nous entrâmes dans une salle où le souper paraissait prêt à être servi. Une vieille femme et une jeune fille de mon âge étaient les seules personnes qui nous attendaient ; et ce fut avec elles que nous nous mîmes à table ; il me fut facile de voir pendant le souper que cette jeune fille, nommée Rose, était à M. Delcour ce qu'il me parut que M. de Mirville désirait que je lui fusse. Quant à la vieille, elle était destinée à être notre gouvernante ; son emploi me fut expliqué tout de suite et on m'apprit en même temps que cette maison était celle où je devais loger avec ma jeune compagne, et qui n'était autre que cette fille de M. de Mirville et que M. Delcour et lui disaient avoir été dernièrement chercher près de Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s'étaient réciproquement donné leurs deux filles pour maîtresses, sans que l'une de ces malheureuses créatures connût mieux que l'autre la seconde partie des liens qui les attachaient à ces deux pères.

Vous me permettrez de taire, madame, les indécents détails de ce souper et de l'affreuse nuit qui le suivit; un autre salon, plus petit et plus artistement meublé, fut destiné à ces honteuses circonstances. Rose et M. Delcour y passèrent avec nous; celle-ci, déjà au fait, n'opposa nul refus ; son exemple me fut proposé pour adoucir la ligueur des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilité on me fit craindre la force si je m'avisais de les continuer...

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Que vous dirais-je, madame? Je frémis... je pleurai... rien n'arrêta ces monstres, et mon innocence fut flétrie.

Vers trois heures du matin, les deux amis se séparèrent ; chacun passa dans son appartement pour y finir le reste de la nuit et nous^suivîmes ceux qui nous étaient destinés.

Là, M. de Mirville acheva de me dévoiler mon sort.

— Vous ne devez plus douter, me dit-il durement, que je vous ai prise pour vous entretenir ; votre état vient d'être éclairci de manière à ne plus vous laisser de soupçon. Ne vous attendez pourtant pas à une fortune bien brillante ni à une vie très dissipée ; le rang que monsieur et moi tenons dans le monde nous oblige à des précautions qui rendent votre solitude un devoir. La vieille femme que vous avez vue près de Rose et qui doit également prendre soin de vous nous répond de votre conduite à l'une et à l'autre : une incartade... une évasion... serait sévèrement punie, je vous en préviens ; du reste, soyez avec moi honnête, persévérante et douce, et si la différence de nos âges s'oppose à un sentiment de votre part dont je suis médiocrement envieux, que, pour prix du bien que je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l'obéissance sur laquelle je devrais compter si vous étiez ma femme légitime. Vous serez nourrie, vêtue, etc., et vous aurez cent francs par mois pour vos fantaisies; cela est médiocre, je le sais; mais à quoi vous servirait le surplus dans la retraite où je suis forcé de vous tenir ; d'ailleurs, j'ai d'autres arrangements qui me ruinent. Vous n'êtes pas ma seule pensionnaire... c'est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois fois par semaine, vous serez tranquille le reste du temps; vous vous distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois; l'une et l'autre, dans leur genre, ont des qualités qui vous aideront à mener une vie douce, et sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse.

Cette belle harangue débitée, M. de Mirville se coucha et m'ordonna de prendre place auprès de lui.

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Je tire le rideau sur le reste, madame, en voilà assez pour vous faire voir quel était l'affreux sort qui m'était destiné ; j'étais d'autant plus malheureuse qu'il me devenait impossible de m'y soustraire, puisque le seul être qui eût de l'autorité sur moi... mon père même, me contraignait à m'y résoudre et me donna l'exemple du désordre.

Les deux amis partirent à midi; je fis plus ample connaissance avec ma gardienne et ma compagne ; les circonstances de la vie de Rose ne difïéraient en rien de celles de la mienne ; elle avait six mois de plus que moi. Elle avait, comme moi, passé sa vie dans un village, élevée par sa nourrice, et n'était à Paris que depuis trois jours ; mais la distance énorme du caractère de cette fille au mien s'est toujours opposée à ce que je fisse aucune liaison avec elle ; étourdie, sans coeur, sans délicatesse, n'ayant aucune sorte de principes, la candeur et la modestie que j'avais reçues de la nature s'arrangeaient mal avec tant d'indécence et de vivacité ; j'étais obligée de vivre avec elle, les liens de l'infortune nous unirent, mais jamais ceux de l'amitié.

Pour la Dubois, elle avait les vices de son état et de son âge : impérieuse, tracassière, méchante, aimant beaucoup plus ma compagne que moi ; il n'y avait rien là, comme vous voyez, qui dût m'attacher fort à elle, et le temps que j'ai été dans cette maison je l'ai presque entièrement passé dans ma chambre, livrée à la lecture que j'aime beaucoup et dont j'ai pu faire aisément mon occupation, moyennant l'ordre que M. de Mirville avait donné de ne jamais me laisser manquer de livres.

Rien de plus réglé que notre vie; nous nous promenions à volonté dans un fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte; trois fois par semaine, les deux amis, qui ne paraissaient jamais qu'alors, se réunissaient, soupaient avec nous, se livraientà leurs plaisirs l'un devant l'autre deux ou trois heures de l'après-midi et allaient, de là, finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son appartement, qui devenait le nôtre le reste du temps...

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Quelle indécence ! interrompit M"" de Blamont... Eh

quoi î les pères aux yeux de leurs filles !

Ma chère amie, dit M""" de Senneval, n'approfondissons pas ce goulîre d'horreur, cette infortunée nous apprendrait peut-être des atrocités d'un bien autre genre.

— Que savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous le sachions ? dit M"" de Blamont... Mademoiselle, continua en rougissant cette femme vraiment honnête et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question... mais n'est-il jamais arrivé pis ?

Et comme elle vit que Sophie ne la comprenait point, elle me chargea de lui expliquer bas ce qu'elle voulait dire.

— Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est peut-être le seul frein qui les ait contenus sur ce que vous voulez dire, madame, reprit Sophie ; au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause d'une retenue... qui dans de telles âmes, n'eut sûrement jamais la vertu pour principe. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je le sais, mais d'autres écarts... tant d'autres turpitudes ont si bien su me convaincre de la dépravation de mœurs de ces deux amis que je ne dois assurément attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez dire qu'à un sentiment plus impérieux que leur débauche; or, je n'en ai point vu qui l'emportât sur leur jalousie.

— Elle est difficile à entendre avec cette communauté de plaisir dont vous nous parlez, dit M™^ de Senneval.

— Et surtou* avec ces autres pensionnaires dont M. de Mirville convenait, ajouta M""* de Blamont.

— Je l'avoue, mesdames, reprit Sophie, peut-être est-ce ici un de ces cas où le choc violent de deux passions ne laisse triompher que la plus vive ; mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que le désir de conserver chacun leur bien, désir né de leur jalousie, trop reconnue pour en douter, l'emporta toujours dans leur cœur et les empêcha d'exécuter... des horreurs... dont ma compagne, je le sais, n'eût fait que rire et qui m'eussent paru plus afireuses que la mort même.

— Poursuivez, dit M"*" de Blamont, et ne trouvez pas

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mauvais que l'intérêt que vous m'avez inspire m'ait fait frémir pour vous.

— Jusqu'à l'événement qui m'a valu votre protection, continua Sophie en s'adressant toujours à M""" de lilamont, il me reste fort peu de chose à vous apprendre. Depuis que j'étais dans cette maison, mes appointements m'étaient payés avec la plus grande exactitude, et n'ayant aucun motif de dépense, je les économisais dans la vue de trouver peut-L'tre un jour l'occasion de les faire tenir à ma bonne Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai communiquer cette intention à M. deMirville, ne doutant point qu'il ne me procurât lui-même la manière d'exécuter l'action que je méditais... Innocente! Où allais-je supposer la compassion ? Habita-t-elle jamais dans le sein du vice et du libertinage ?

— Il vous faut oublier tous ces sentiments villageois, me répondit brutalement M. de Mirville, cette femme a été beaucoup trop payée des petits soins qu'elle a eus de vous ; vous ne lui devez plus rien.

— Et ma reconnaissance, monsieur, ce sentiment si doux à nourrir dans soi, si délicieux à faire éclater?

— Bon, bon, chimère que toutes ces reconnaissances-là. Jj n'ai jamais vu qu'on en retirât quelque chose et je n'aime à nourrir que les sentiments qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez trop d'argent, je cesserai de vous en donner davantage.

Rejetée de l'un, je voulus recourir à l'autre, et je parlai de mon projet à M. Delcour. Il le désapprouva plus durement encore : il me dit qu'à la place de M. de Mirville il ne me donnerait pas un sou, puisque je ne songeais qu'à jeter mon argent par la fenêtre. Il me fallut renoncer à cette bonne œuvre, faute de moyens pour l'accomplir.

Mais avant que d'en venir à ce qui donna lieu à la malheureuse catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les deux pères s'étaient plus d'une fois, devant nous, cédé leur autorité sur leurs filles, en se priant réciproquement de ne point les ménager quand

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elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer des chaînes; or, je vous laisse à penser si tous deux abusaient de cette autorité respective ; M. de Mirville, extraordinairement brutal, me traitait surtout avec une dureté inouïe, au plus léger caprice de son imagination ; et quoiqu'il agît devant M. Delcour, celui-ci ne prenait pas plus ma défense que Mirville ne prenait celle de sa fille quand Delcour la maltraitait de même, ce qui arrivait tout aussi souvent. Cependant, madame, il faut vous l'avouer : entièrement coupable, entièrement complice du malheureux commerce où j'étais entraînée, la nature trahit et mon devoir et mes sentiments, et, pour me punir davantage, elle voulut faire éclore dans mon sein un gage de mon déshonneur. Ce fut à peu près vers ce temps que ma compagne, impatientée de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle méditait une évasion.

— Je ne veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouvé des moyens d'intéresser le fils du jardinier... Il est mon amant... il m'oflre de me rendre libre; tu es la maîtresse de partager notre sort... peut-être vaudrait-il mieux pour toi d'attendre après tes couches... je n'en agirai pas moins pour ta délivrance, je te ménagerai un ami, il viendra te tirer d'ici, et nous nous réunirons, si tu le veux.

Ce dernier plan de liaison ne me convenait guère, et si je désirais ma liberté, c'était pour mener un genre de vie bien difiFérent de celui qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai néanmoins ses offres, je convins avec elle qu'il valait mieux que je n'exécutasse cette fuite qn'après mes couches ; je la priai de ne pas m'oublier et de disposer tout pour ce moment. Cependant, quelque pressée qu'elle fût elle-même, les préparatifs de son projet exigeaient des retards, et tout ne put être arrangé qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant était venu, elle allait s'évader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle

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a\ ait choisi pour son dt'part et la veille également de celui où j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre pour aller chercher quelque argent destiné au jardinier, qui devait lui faire trou\er un appartement tout prêt, elle me pria de rester avec ce jeune homme, qui, pressé de sortir, paraissait ne vouloir point s'arrêter, et de l'engager d'attendre une minute... Fatale époque de mon infortune ! ou plutôt de mon honneur, puisque cette même circonstance fut celle qui m'enleva de ce gouffre ; mon sort voulut qu'il arrivât pour lors ce qui n'était jamais arrivé depuis trois ans : M, de Mirville entra seul et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune homme pour le soustraire à ses regards. Il s'évada cependant fort vite, mais ce ne fut pas sans être vu. Rien ne peut rendre l'accès de colère dans lequel Mirville tomba sur-le-champ ; sa canne fut la première arme dont il se servit, et sans égard pour ma situation, sans approfondir si j'étais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me traîne au travers de la chambre par les cheveux, me menace de fouler à ses pieds le fruit que je porte dans mon sein et qu'il ne voit plus que comme témoignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je suis encore toute meurtrie si la Dubois n'était accourue et ne m'eût arrachée de ses mains. Alors sa rage devint plus froide....

— Je ne l'en punirai pas moins cruellement, dit-il... Qu'on ferme les portes... que personne n'entre et que cette prostituée monte dans sa chambre...

Rose, qui avait tout entendu, fort contente d'échapper, par cette méprise, à ce qu'elle méritait seule, se gardait bien de dire un mot, et la foudre n'éclata que sur moi... Je fus bientôt suivie de mon tyran; ses yeux étincelaient de mille sentiments divers, parmi lesquels je crus en démêler de plus terribles que ceux de la colère, et dont les impressions, en disloquant les muscles de son odieuse physionomie, me le firent paraître encore plus afireux... Oh ! madame, comment vous rendre les nouvelles infa-

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mies dont je devins victime ! elles outragent ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les peindre... Il m'ordonne de quitter mes vêtements... je me jette à ses pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortuné, agitant mon sein de ses palpitations, semblait déjà se courber sur les genoux de son père... on eût dit qu'il implorait ma grâce... Mon état ne toucha point Mirville, il y trouvait, prétendait-il, une conviction de plus à l'infidélité qu'il soupçonnait ; tout ce que j'alléguais n'était qu'imposture, il était sûr de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui en imposer... Je me mis donc dans l'état qu'il désirait : dès que j'y fus, des liens barbares lui répondirent de ma contenance...

Je fus traitée avec cette sorte d'ignominie scandaleuse que le pédantisme se permet sur l'enfance... Mais avec cruauté... avec une rigueur... enfin, je pâlis... Je chancelai sous mes liens... Mes yeux se fermèrent, j'ignore les suites de sa barbarie... Je ne retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois... Mon bourreau arpentait la chambre à grands pas, il diligentait les soins qu'on me donnait... non par pitié... le monstre... mais pour être plus vite débarrassé de moi...

— Allons, s'écria-t-il, est-elle prête ?

En me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise :

— Rhabillez-la, rhabillez-la donc, madame, et qu'elle disparaisse...

Il me demande mes clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux écus :

— Tenez, me dit-il, voilà plus qu'il n'en faut pour vous conduire chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie et qui recevra, sans doute, avec empressement une créature capable de la conduite que vous avez tenue chez moi...

— Oh ! monsieur, répondis-je en larmes, ne pouvant tenir à ce dernier avilissement, je n*ai jamais lait qu'une taule, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre.

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Juge/ mon repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune.

A ces mots qui devaient l'attendrir, si l'âme des tyrans s'ouvrait à la pitié, si le crime qui la corrompt ne la fermait pas touj\)urs aux cris de l'innocence, il me saisit par le bras, m'entraîne à l'extrémité de la maison et me jette dans une rue détournée qui aboutissait à l'une des portes du jardin... Que votre âme sensible conçoive ma situation, madame : seule à l'entrée de la nuit, près d'une ville absolument inconnue de moi, dans l'état où je me trouvais, ayant à peine de quoi me conduire, déchirée, blessée de toutes parts, n'ayant pas même la ressource des larmes, hélas ! je n'en pouvais répandre.

Ne sachant où porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte qu'on venait de refermer sur moi... Je m'y précipitai sur les traces mêmes de mon sang, résolue d'y passer la nuit. — Le barbare, me disais-je, îl ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer encore... Il ne m'ôtera pas l'abri des bêtes, et le ciel prendra pitié de mes maux, m'y fera peut-être mourir en paix. Un moment, je me crus perdue : j'entendis passer près de moi... était-ce lui qui me faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il enlever un reste de vie que je détestais ? ou le remords enfin, dans son âme de boue, y rappelait-il un instant la pitié ? Quoi qu'il en fût, on me dépassa fort vite ; le jour vint, je me levai et me déterminai sur-lechamp à aller regagner l'habitation de ma chère Isabeau, bien sûre qu'elle ne me refuserait pas Pasile dont elle m'avait toujours flattée... Je partis donc... et j'en étais à mon quatrième jour de marche, me traînant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de crainte, fatiguée du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisît point à Berseuil ; je m'en croyais près, lorsque je me suis perdue et que les douleurs m'ont arrêtée. C'est là que j'ai eu le bonheur de rencontrer monsieur, dit Sophie, en me désignant, et, quelque afiFreuse que soit ma

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situation, poursuivit-elle en fixant M""" de Blamont, je la regarde comme une grâce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une dame dont la pitié me secourt et dont les bontés me feront retrouver celle que j'appelle ma mère. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis sage ; si j'ai fait une faute, Dieu m'est témoin que c'est malgré moi... Je la réparerai... je la pleurerai toute ma vie... j'aiderai ma bonne Isabeau dans son ménage, et si je n'ai pas une aisance semblable à celle que m'avait procurée le crime, je trouverai du moins de la tranquillité et n'y rencontrerai point le remords.

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