AI.INF ET VALCOUR
Dblcour. — Eh bien ! est-ce que cela n'est pas fait ?
IsABEAU. — Non, monsieur, elle n'est pas encore assez instruite ; M. le curé l'a remise à l'année prochaine.
De Mirville. — Oh I parbleu, nous n'attendrons pourtant pas jusque-là, je l'ai promise pour demain à ma femme... et je veux... Eh ! mais! ne s'acquitte-t-on pas de ces misères-là partout ?
Delcour. — Partout, et aussi bien chez nous qu'ici. Ne croyez-vous donc pas, Isabeau, qu'il puisse être dans la capitale d'aussi bons directeurs de jeunes filles que dans votre village de Berseuil 1...
Puis se tournant vers moi :
— Sophie, voudriez-vous mettre des entraves à votre fortune? Quand il s'agit de la conclure... le plus petit retard...
— Hélas ! monsieur, interrompis-je naïvement, dès que vous me parlez de fortune, j'aimerais mieux que vous fissiez celle d'Isabeau et que vous me permissiez de ne la jamais quitter.
Et je me rejetais dans les bras de cette tendre mère... et je l'inondais de mes pleurs...
— Va, mon enfant, va, dit celle-ci ; — et me pressant sur son sein : je te remercie de ta bonne volonté, mais tu ne m'appartiens pas... obéis à ceux de qui tu dépens, et que ton innocence ne t'abandonne jamais. Si tu tombes dans la disgrâce, Sophie, souviens-toi de la bonne mère Isabeau, tu trouveras toujours un morceau de pain chez elle; s'il te coûte quelque peine à gagner, au moins tu le mangeras pur... il ne sera pas arrosé des larmes du regret et du désespoir..
— Bonne femme, en voilà assez, ce me semble, dit Delcour en m'arrachant des bras de ma nourrice, cette scène de pleurs, toute pathétique qu'elle puisse être, met un retard à nos désirs... Partons...
On m'enlève, on se précipite dans une berline qui fend l'air et nous rend à Paris le même soir.
Si j'avais eu un peu plus d'expérience, ce que je voyais,
314 l'œuvre du marquis de sade
ce que j'entendais, ce que j'éprouvais, aurait dû me convaincre, avant d'arrivei, que les devoirs que l'on me destinait étaient bien différents de ceux que je remplissais à Berseuil, qu'il entrait bien d'autres projets que ceux de servir une dame dans la destination qui m'attendait, et qu'en un mot cette innocence que me recommandait si fort ma bonne nourrice était bien près d'être oubliée. M. de Mirville, à côté duquel j'étais dans la voiture, me mit bientôt au point de ne pouvoir douter de ses horribles intentions : l'obscurité favorisait ses entreprises, ma simplicité les encourageait. M. Delcour s'en divertissait et l'indécence était à son comble... Mes larmes coulèrent alors avec profusion...
— Peste soit de l'enfant, dit Mirville... cela allait le mieux du monde... et je croyais qu'avant que nous fussions arrivés... mais je n'aime pas à entendre brailler...
— Eh ! bon, bon, répondit Delcour, jamais guerrier s'effraya-t-il du bruit de sa victoire ? Quand nous fûmes l'autre jour chercher ta fille, auprès de Chartres, me vistu m'alarmer comme toi ? Il y eut pourtant, comme ici, une scène de larmes... et cependant, avant que d'être à Paris, j'eus l'honneur d'être ton gendre...
— Oh ! mais vous, gens de robe, dit M. de Mirville, les plaintes vous excitent; vous ressemblez beaucoup aux chiens de chasse, vous ne faites jamais si bien la curée que quand vous avez forcé la bête. Jamais je ne vis d'âmes si dures que celles de ces suppôts de Bartole» Aussi n'est-ce pas pour rien qu'on vous accuse d'avaler le gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos dents...
— Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soupçonnés d'un cœur bien plus sensible...
— Par ma foi, dit Mirville, nous ne faisons mourir personne ; si nous savons plumer la poule, au moins ne l'égorgeons-nous pas. Notre réputation est mieux établie que la vôtre, et il n'y a personne qui, au fond, ne nous appelle de bonnes gens...