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L'oeuvre économique de L. Wolowski

L eminent économiste auquel M. Rambaud a consacre le présent volume, Louis Wolowski, a joué un rôle assez important dans le monde économique et même politique, pour Justifier le choix d'une notice sur sa vie et ses travaux comme sujet de concours, et pour que le prix ait été disputé par plusieurs concurrents distingués.

Sa vie, que M. Rambaud a racontée dans ses traits principaux, n'a pas été ce qu'on pourrait appeler mouvementée ; mais sa carrière offre assez de péripéties, pour que le récit en puisse intéresser.

Cette carrière, que, sans exagération, on peut appeler brillante, Wolowski la doit presque entièrement à lui-même, à son activité, à son travail, à son caractère sympathique. La petite restriction marquée par le mot presque ne figure ici que pour satisfaire à la rigueur de l'historien et pour indiquer que ses premiers débuts ont été favorisés par sa qualité de réfugié polonais, pour laquelle on s'engouait volontiers, en France, à une certaine époque. Mais cette qualité ne l'aurait pas mené bien loin, s'il n'avait pas eu par lui-même un mérite très-réel. Les circonstances l'ont seulement aidé à faire ressortir ce mérite d'assez bonne heure; car il arriva, jeune encore, à une notoriété de bon aloi, qui applanit les voies à sa légitime ambition.

Je ne referai pas sa biographie, après M. Rambaud et

quelques autres ; mais, l'ayant connu pendant une vingtaine d'années, ayant suivi ses travaux durant la période de sa plus fructueuse activité, j'essaierai d'indiquer, aussi brièvement que possible, ce que j'en pense comme économiste.

Je n'ai pas la prétention de le classer, de lui assigner sa place dans la hiérarchie — pour ne pas dire dans le panthéon — économique ; mais je pourrai bien reproduire, à titre de matériaux, quelques-unes de mes impressions.

Au moment d'entrer en matière, il me vient un scrupule :

Si l'une ou l'autre de mes appréciations allait contredire celle que M. Rambaud porte sur le même sujet ?

Réflexion faite, je crois pouvoir passer outre. M. Rambaud, en me faisant l'honneur de m'inviter à introduire son livre auprès du lecteur, — introduction bien superflue, — n'a pas prétendu m'enlever ma liberté. D'ailleurs, les opinions de M. Rambaud sont généralement si correctes, si conformes à ce qu'ont enseigné les bons maîtres, c'està-dire à la logique et à l'expérience, et je serai si court, que le temps — ou l'espace — pourrait bien me manquer pour faire jaillir des différences de quelque importance. Mais non l'occasion, car M. Rambaud donne au lecteur plus qu'il ne lui promet : il ne se borne pas, en effet, à faire connaître les matières qui ont été l'objet des travaux de Wolowski, il prend intérêt à ces matières et en poursuit les évolutions jusqu'à nos jours -, tel, le romancier, après avoir conduit son drame au dénouement, nous dit ce que sont devenus tous les comparses auxquels nous avons pu nous intéresser.

Et Ton sait que les travaux de L. Wolowski ont été variés.

Il a commencé sa carrière économique par une action d'éclat, une action si brillante, qu'elle a éclairé tout le reste de sa vie. Je veux parler de sa lutte contre le socialisme, en 1848.

On sait qu'il avait étudié et d'abord enseigné le droit, La chaire de droit industriel au Conservatoire des Arts et métiers le porta naturellement à s'occuper d'économie politique et plus particulièrement de questions de travail et de salaire. Il avait eu le temps d'approfondir ces questions, lorsque la Révolution de 1848 éclata, et il put se

rendre tout armé d'arguments, à Taréne socialiste du

Luxembourg. Il y fit acte de citoyen courageux, d'économiste savant et spirituel.

Je me souviens encore de cette époque agitée, je pui<; dire généreusement, cordialement, intellectuellement agitée — on pourrait multiplier même les épithètes ; — je vois encore sur le fond bleu de ce passé déjcà lointain, la pléiade de jeunes économistes, dont était Wolowski, combatt.mt pro avis et focis ; traduisez avis par Vérité et focis par Civilisation !

La vérité et la civilisation l'emportèrent alors; elles avaient pour elles l'intelligence et le nombre, c'est-à-dire la force ; la .vérité sans la force court, hélas ! de grands dangers.

Le socialisme n'étant ni la vérité ni la civilisation, a dû être battu. Les socialistes eux-mêmes semblent traiter leurs doctrines uniquenient comme un sujet à déclamation, si ce n'est comme un marchepied politique ; ils n'en veulent généralement pas dans la pratique. Car, s'ils le voulaient bien, ils pourraient s'associer et introduire toute

la partie applicable de leurs théories ; on les y aiderait volontiers, même sans avoir foi au succès. Des faits nombreux sont là pour le prouver.

La situation que Wolowski avait conquise par ces événements, il la mit à profit pour introduire en Franee une institution en faveur de laquelle il faisait de. la propagande depuis plusieurs années ; le crédit hj^pothécaire ou foncier : ces deux termes indiquent la même chose.

M. Rambaud raconte les faits ; il est donc inutile que je les répète ; je confirme seulement que Wolowski est pour beaucoup dans la fondation du Crédit Foncier de France.

C'est incontestablement une œuvre importante et un bienfait ; mais si l'espace le permettait, je pourrais montrer que cette création n'a mérité

Ni cet excès d'honneur, ni celle indignité,

dont on l'a accablé. On peut dire que le crédit fondé sur un gage immobilier existe maintenant en France dans de bonnes conditions ; je ne vois pas, en effet, ce qu'on pourrait y améliorer, si l'on continue à mettre le taux de l'intérêt d'accord avec le mouvement du marché public.

Je sais bien que des personnes pleines de mérite et de bonnes intentions sont contraires aux lots dont sont favorisés les premiers numéros des obligations du Crédit Foncier de France sortants aux tirages semestriels ; mais nous prions ces adversaires des bonnes chances d'en appeler des lieux communs, qui courent les rues et qu'on accepte de confiance, à leurs propre intelligence mieux informée, et après réflexion, elles trouveront qu'il y a autant

de ressemblance entre les loteries où l'on tire toutes les semaines des ambes, des ternes et des quaternes d'une part, et les lots du Crédit Foncier ou de la ville ds Paris de l'autre, qu'entre une. mouche et un éléphant : la loterie empêche l'épargne, le lot la favorise et produit encore d'autres biens. Sans doute, le lot fait diminuer un peu le taux de l'intérêt, mais la perte ainsi subie est-elle aussi grande que l'ensemble des pertes que l'on fait, le soir, au café, en jouant au domino ou au piquet ?

On voit que je ne parle que des jeux les plus moraux, jeux que ce bon Montyon aurait peut-être dCi inscrire sur son testament.

Mais je n'insiste pas ici, car il ne faut jamais se perdre dans les accessoires; l'essentiel est, pour nous, en ce moment, que l'établissement du Crédit Foncier doit être ramené aux efforts de Wolowski et doit lui être imputé à gloire.

A l'occasion du Crédit Foncier, il a été beaucoup question de crédit agricole. Bon nombre de personnes ont, à tort, confondu des choses aussi différentes. Le crédit foncier est un prêt sur gage et de longue haleine, le crédit agricole est (ou doit être) un crédit personnel à court terme -, court peut vouloir dire 3 ou 6 mois. Généralement, celui qui mérite le crédit agricole le possède ou parvient avec le temps à se le procurer. Quant à prodiguer le crédit à ceu.v qui n'en ont pas l'emploi, cela ne peut que produire du gaspillage.

Je ne suis donc pas ému des reproches faits au Crédit Foncier de ne pas avoir assez fait pjur l'agriculture ; il ne s'adresse pas à l'industrie agricole, mais à !a prc-

priété immobilière ; ce sont là deux choses tout-à-faît différentes.

M. Rambaud donne avec raison de nombreux extraits des travaux de Wolowski sur les banques; c'est une des matières dans lesquelles notre regretté confrère excellait, comme il Ta montré lors d'une grande enquête. Il a cependant rencontré des adversaires parmi les économistes ; car il ne voulait accorder, en principe, le droit d'émission qu'à un établissement unique, plus ou moins surveillé ; tandis que beaucoup d'économistes se prononcèrent pour la multiplicité des centres d'émission. Lors des fréquentes discussions qui eurent lieu alors, j'acceptais les conclusions de Wolowski, mais non ses arguments. Ainsi, je n'ai jamais pu admettre que le billet de banque (sauf cependant lorsqu'il a cours forcé) soit de la monnaie ; il n'}^ a d'autre monnaie que les espèces, et c'est la bonne, ou certains papiers [Trésor scheiiie^ Greenbacks^ etc.) émis par les gouvernements, et c'est la mauvaise. Et même on peut contester à ce papier le caractère de monnaies et ne le considérer que comme des billets de crédit, qui constituent une dette « ne portant pas intérêts » : c'est la formule usitée dans plusieurs pays.

Néanmoins, bien que l'émission de billets ne soit pas synonyme de battre monnaie, quand la loi permet de refuser les billets, cette émission ne doit pas être abandonnée à elle-même.

On dit, je ne l'ignore pas, que l'émission se règle toute seule ; mais, pour que le mécanisme automatique marche bien, il faut précisément, sinon l'unité absolue, du moins une réglementation équivalente, et de plus, que les direc-

teurs soient tellement honnêtes, qu'il ne vienne à l'idée de personne de les soupçonner. Or cette confiance est plus sûrement obtenue avec une banque d'émission unique qu'avec la liberté illimitée de fonder des banques d'émission. Du reste, quel pays a consenti à établir cette liberté absolue ?

Cette question est résolue dans le sens soutenu par Wolowski, et il n'y aura pas de sitôt à y revenir.

Dans une autre grande question, celle des chemins de fer, Wolowski était également du bon côté ; je crois m'apercevoir (p. 344) que M. Rambaud ne l'est pas complètement — j'ai pris mes précautions.... oratoires pour qu'il ne m'en veuille pas, si je ne pense pas comme lui. Je ne suis pas plus favorable que Wolowski au rachat des grandes lignes, et les reproches qu'on peut avoir i faire à celle qu'on désigne volontiers par ses initiales, le P.-L.-M, ou à une autre, ne peuvent fournir un argument de principe. Pour préférer l'exploitation par compagnie, je ne m'appuie pas sur un mystique < laisser-faire. » Les principes absolus qu'on applique quand même sortent du même recoin de l'àme humaine que les autres espèces ou variétés de mysticismes. J'ai l'habitude de vérifier les formules générales, chaque fois qu'il s'agit d'une nouvelle application, et jamais je ne l'accepte par l'unique raison que « le Maître l'a dit; » le Magisler dixit ne vaut pas, à mes yeux, la moindre expérience, le moindre argument tiré de la nature des choses.

Je ne prétends pas que les compagnies ne font pas de fautes, elles n'ont pas le privilège de l'infaillibilité ; mais, au moins, pour les retenir sur la pente des abus, nous avons le gouvernement ; si le gouvernement faisait

la faute, qui le retiendrait ? On me répondra sans doute : C'est le Parlement qui retiendra le gouvernement ; n'avons nous pas la responsabilité ministérielle ?

Cette réponse, je ne puis h recevoir qu'avec le scepticisme le plus prononcé ; je ne crois pas à la responsabilité ministérielle. Cette formule, c'est l'avis général, ne doit manquer dans aucune constitution, pas plus que la devise liberlc, égalité, fraternité, sur un monument public ; mais d'aucuns croient que c'est du simple décor.

E!n tout cas. je puis justifier en peu de mots mon incrédulité à l'endroit de la responsabilité ministérielle. Posons d'abord en principe que, de nos jours, on ne prend aucune mesure sans qu'on ait quelque argument, fort ou faible, à donner en sa faveur. S'il se trouve des députés pour interpeller au sujet d'une mesure, le ministre ne sera pas pris au dépourvu et sa majorité le soutiendra. Sous un régime constitutionnel, il n"}' a pas de ministre sans majorité ; or les majorités, on les perd sur des questions politiques, mais presque jamais sur des questions administratives.

Je m:; rappelle à temps que je puis effleurer ici bien des choses, mais que je ne dois rien approfondir ; je me sépare donc, quoique à regret, de la question des chemins de fer, autour de laquelle se groupent encore nombres d'erreurs ou d'illusions.

Wolowski a touché à tant de sujets, que je dois me borner à mentionner les théories qui l'ont le plus occupé ou auxquelles il attachait le plus d'importance. Or, ici j'ai à mjntionncr L~st not Icast, la question monétaire. Je le répète, clh> n'est nue chronolo^^iqucmcnî la dernière. Cette

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question se présente aujourd'hui sous la formule de Monométallisme ou Bimétallisme, deux mots inventés par M. Cernuschi. L'invention de ces mots est un trait de génie ; ces mots ont contribué à conférer dans cette question la première place à ce spirituel économiste, bien qu'à plus d'un égard elle était due à Wolowski. C'est à ce dernier que la priorité revient en toute justice. Hélas ! il m'en coûte d'employer ici cette formule banale : j'en ai gardé bon souvenir. La question revenait si souvent à l'ordre du jour, dans les réunions de la Société d'économie politique et ailleurs, chacun était devenu si ferme dans son opinion, et l'on savait si bien d'avance ce que dirait l'interlocuteur, que les discussions sur les métaux précieux finirent par nous paraître fastidieuses.

Quoique je tienne pour l'étalon unique et, partant que je considère l'opinion de Wolowski comme une erreur, étant donnée la situation que Ton sait et que d'ailleurs M. Rambaud expose avec l'exactitude dont il est coutumier, je ne puis qu'en faire un titre de gloire à Wolowski d'avoir été le premier à soutenir le double étalon. C'est

quelque chose que d'avoir été le premier presque

en n'importe quoi. L'originalité est un mérite, car c'est le contraire de la banalité. N'a pas des idées, même fausses, qui veut ! Et, qu'on ne l'oublie pas, beaucoup d'idées fausses n'ont besoin que d'être amendées pour enrichir notre provision de vérités.

Je suis obligé d'interrompre ou d'arrêter ici la série des développements qu'on pourrait tirer de cette proposition, pour revenir à Wolowski.

J'ai dit qu'il avait été le premier à soutenir le double

étalon ; c'était une manière par trop abrégée de s'exprimer et j'ai hâte de rectifier ce qu'elle renferme d'inexact. Loin d'admettre le double étalon, il niait Tétalon monétaire. Il n'y a pas d'étalon monétaire, disait-il. Mais c'était là une simple querelle de mots, on peut presque dire une querelle d'Allemand, car sa négation se fondait sur le fait que le mot allemand Waehruîig^ que nous traduisons par étalon, veut seulement dire monnaie légale, monnaie libératoire. Wolowski admettait deux monnaies légales simultanées ; il plaidait ingénieusement en leur faveur — M. Rambaud reproduit ses arguments, — mais sans obtenir un succès correspondant à ses efforts. Ses successeurs nient, comme lui, l'étalon monétaire, et il le faut bien, car le double étalon est une absurdité, e pur si muove ^ quoi qu'on dise, c'est au nombre de francs, de marks, de florins, de livres sterling, qu'on mesure la valeur ; le moyen dont on se sert pour mesurer, c'est l'étalon, de sorte qu'on ne peut nier l'étalon monétaire sans équivoquer.

Wolowski n'a pas vu le succès relatif qu'a obtenu son idée, grâce à l'activité et au zèle de M. Gernuschi, et surtout au concours de certaines circonstances ; mais je ne crois pas au succès complet et définitif de la campagne.

C'est une simple profession de foi que je viens de faire, le cadre de cette préface ne me permettant pas d'aborder une démonstration un peu étendue. Dans une certaine mesure (pas tout-à-fait, puisqu'il ne partage pas toujours ma manière de voir), M. Rambaud y supplée, en continuant l'histoire de la question monétaire, depuis la mort de Wolowski jusqu'à nos jours. C'est une idée heureuse que M. Rambaud a eue de ne pas se borner à exposer seule-

ment les vues de Wolowski, mais d'élargir son cadre et d'en faire une page d'histoire générale des faits et des opinions économiques de ces dernières années.

Sans doute . les travailleurs auront encore longtemps recours aux livres de Wolowski, peut-être plus longtemps qu'on se Timagine et, pour ces travailleurs, l'ouvrage de M. Rambaud sera un indispensable auxiliaire ; il accompagnera les travaux de Wolowski, comme un cadre qui entoure le tableau.

Pour les gens pressés, — et qui n'est pas pressé aujourd'hui ! — M. Rambaud suffira, à lui seul.

Je ne puis donc que louer le savant professeur de la Faculté de Grenoble d'avoir consacré ses veilles à faire un livre aussi utile à la science, et je l'en louerais encore, même si les petites divergences de vues que j'ai notées avaient été plus nombreuses et plus profondes.

Je suis donc heureux d'introduire auprès du public le livre de M. Rambaud et de lui souhaiter le succès qu'il mérite à tant d'égards.

Maurice BLOCK,

de l'Institut.

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