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Mais Mathilde riait avec les autres, d’un rire aigu 4
L'ŒUVRE. 85 d'impudeur. Carrément, elle était entrée, erfe avait refermé la porte. Puis, comme chez elle, heureuse au milieu de tous ces hommes, se frottant à eux, elle les flaira. Son rire avait montré les trous noirs de sa bouche, où manquaient plusieurs dents; et elle était ainsi laide à inquiéter, dévastée déjà, la peau cuite, collée sur les os. Jory, qu’elle voyait pour la première fois, devait la tenter, avec sa fraîcheur de poulet gras, son grand nez rose qui promettait. Elle le poussa du coude, finit brusquement, voulant l’exciter sans doute, par s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau, dans un abandon de fille.
— Non, laisse, dit celui-ci en se levant. J'ai affaire. N'est-ce pas ? vous autres, on nous attend là-bas.
Il avait cligné les paupières, désireux d’une bonne flânerie. Tous répondirent qu'on les attendait, et ils
l’aidèrent à couvrir son ébauche de vieux linges,
trempés dans un seau.
Cependant, Mathilde, l'air soumis et désespéré, ne s’en allait point. Debout, elle se contentait de chan-
ger de place, quand on la bousculait; tandis que
Chaîne, qui ne travaillait plus, la couvait de ses gros
yeux, par-dessus sa toile, plein d’une convoitise
gloutonne de timide. Jusque-là, il n'avait pas desserré les lèvres. Mais, comme Mahoudeau partait enfin avec les trois camarades, il se décida, il dit de sa voix sourde, empâtée de longs silences :
— Tu rentreras ? | |
— Très tard. Mange et dors... Adieu.
Et Chaîne demeura seul avec Mathilde, dans la boutique humide, au milieu des tas de glaise et des flaques d’eau, sous le grand jour crayeux des vitres barbouillées, qui éclairait crûment ce coin de misère mal tenu.
Dehors, Claude et Mahoudeau marchèrent les premiers, pendant que les deux autres les suivaient ; et Jory se récria, lorsque Sandoz l’eût plaisanté, en lui affirmant qu'il avait fait la conquête de l’herboriste.
— Ah! non, elle est affreuse, elle pourrait être : notre mère à tous. En voilà une gueule de vieille chienne qui n’a plus de crocs!.. Avec ça, elle empoisonne la pharmacie.
Cette exagération fit rire Sandoz. Il haussa les épaules.
— Laisse donc, tu n’es pas si difficile, tu en prends qui ne valent guère mieux,
— Moiloù ça? Et tu sais que, derrière notre dos, elle a sauté sur Chaîne. Ah! les cochons, ils doivent s’en payer ensemble! À
Vivement, Mahoudeau, qui semblait enfoncé dans une forte discussion avec Claude, se retourna au milieu d’une phrase, pour dire :
— Ce que je m'en fiche! |
Ïl acheva sa phrase à son compagnon; et, dix pas plus loin, il lança de nouveau, par-dessus son épaule : A.
— Et, d’abord, Chaîne est trop bête! 4
On n’en parla plus. Tous quatre, flânant, semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. C'était l'expansion habituelle, la bande peu à peu accrue des camarades raccolés en chemin, la marche libre d’une horde partie en guerre. Ces gaillards, avec la belle carrure de leurs vingt ans, prenaient possession du pavé. Dès qu'ils se trouvaient ensemble, des fanfares sonnaient devant eux, ils empoignaient Paris d’une main et le mettaient tranquillement dans ‘eurs poches. La victoire ne faisait plus un doute, ils promenaient leurs vieilles chaussures et leurs paletots fatigués, dédaigneux de ces misères, n’ayant du reste .
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qu'à vouloir pour être les maîtres. Et cela n'allait point sans un immense mépris de tout ce qui n’était pas leur art, le mépris de la fortune, le mépris du monde, le mépris de la politique surtout. À quoi bon, ces saletés-là ? Il n’y avait que des gâteux, là dedans ! Une injustice superbeles soulevait, une ignorance voulue des nécessités de la vie sociale, le rêve fou de n'être que des artistes sur la terre. Ils en étaient stupides parfois, mais cette passion les rendait braves et forts. |
Claude, alors, s’anima. 11 recommencçait à croire, dans cette chaleur des espérances mises en commun. Ses tortures de la matinée ne lui laissaient qu'un engourdissement vague, et il en était de nouveau à discuter sa toile avec Mahoudeau et Sandoz, en jurant, il est vrai, de la crever le lendemain. Jory, très myope, regardait les vieilles dames sous le nez, se répandaiït en théories sur la production artistique : on devait se donner tel qu'on était, dans le premier jet de l'inspiration ; lui, jamais ne se raturait. Et, tout en discutant, les quatre continuaient à descendre le boulevard, dont la demi-solitude, les rangées de beaux arbres, à l'infini, paraissaient être faites pour leurs disputes. Mais, quand ils eurent débouché sur l'Esplanade, la querelle devint si violente, qu'ils s’arrêtèrent, au milieu de la vaste étendue. Hors de lui, Claude traita Jory de crétin : est-ce qu'il ne’ valait pas mieux détruire une œuvre que de la livrer médiocre ? Oui, c'était dégoûtant, ce bas intérêt de commerce ! De leur côté, Sandoz et Mahoudeau parlaient à la fois, très fort. Des bourgeois, inquiets, tournaient la tête, finissaient par s’attrouper autour de ces jeunes gens si furieux, qui semblaient vouloir se mordre. Puis, les passants s’en allèrent, vexés,
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croyant à une farce, lorsqu'ils les virent brusquement, très bons amis, s'émerveiller ensemble, au sujet d'une nourrice vêtue de clair, avec de longs rubans
cerise. Ah! sacré bon sort, quel ton! c’est ça quifichait
une note! Ravis, ils clignaient les yeux, ils suivaient la nourrice sous les quinconces, comme réveillés en sursaut, étonnés d’être déjà là. Cette Esplanade, ouverte de partout sous le ciel, bornée seulement au sud par la perspective lointaine des Invalides, les enchantait, si grande, si calme ; car ils y avaient suffisamment de place pour les gestes; et ils y reprepaient un peu haleine, eux qui déclaraient trop étroit Paris, où l'air manquait à l'ambition de leur poitrine.
— Est-ce que vous allez quelque part? dense “4
Sandoz à Mahoudeau et à Jory.
— Non, répondit ce dernier, nous allons avec
vous... Où allez-vous?
Claude, les regards perdus, murmura :
— Je ne sais pas... Par là.
Ils tournèrent sur le quai d'Orsay, ils le remonté. # rent jusqu’au pont de la Concorde. Et, devant le Corps
législatif, le peintre reprit, indigné :
— Quel sale monument!
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— L'autre jour, dit Jory, Jules Favre a fait un fa-
meux discours... Ce qu'il a embêté Rouher!
Mais les trois autres ne le laissèrent pas continuer,
la querelle recommença. Qui ça, Jules Favre? qui ça, Rouher? Est-ce que ça existait4 Des idiots, dont per-
sonne ne parlerait plus, dix ans après leur mort! Ils
s'étaient engagés surle pont, ils haussaientles épaules de pitié. Puis, lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de
la place de la Concorde, ils se turent, Fe
— (Ça, finit par déclarer Claude, ça, ce n'est pas
bête du tout.
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Il était quatre heures, la belle journée s’achevait dans un poudroiement glorieux de soleil. A droite et à gauche, vers la Madeleine et vers le Corps législatif,
des lignes d’édificesfilaient en lointaines perspectives, se découpaient nettement au ras du ciel ; tandis que le jardin des Tuileries étageait les cimes rondes de ses grands marronniers. Et, entre les deux bordures vertes des contre-allées, l'avenue des Champs-Ély- . sées montait tout là-haut, à perte de vue, terminée par la porte colossale de l’Arc de Triomphe, béante sur l'infini. Un double courant de foule, un double fleuve … y roulait, avec les remous vivants des attelages, les vagues fuyantes des voitures, que le reflet d’un panneau, l’étincelle d’une vitre de lanterne semblaient blanchir d’une écume. En bas, la place, aux trottoirs immenses, aux chaussées larges comme des lacs, s’emplissait de ce flot continuel, traversée en tous sens du rayonnement des roues, peuplée de points noirs + quiétaient des hommes; et les deux fontaines ruisselaient,exhalaientunefraicheur, dans cette vieardente.
Claude, frémissant, cria : | : — Ah! ce Paris... Il est à nous, il n’y a qu’à le
prendre. |
Tous quatre se passionnaient, ouvraient des yeux luisants de désir. N’était-ce pas la gloire qui soufflait, du haut de celte avenue, sur la ville entière? Paristenait là, et ils le voulaient.
— Eh bien! nous le prendrons, affirma Sandoz de son air têtu.
— Parbleu! dirent simplement Mahoudeau et Jory.
Ils s'étaient remis à marcher, ils vagabondèrent encore, se trouvèrent derrière ia Madeleine, enfilèrent
la rue Tronchet, Enfin, ils arrivaient à la place du Havre, lorsque Sandoz s’exclama : :
RL. » RER “2, de. ne.
— Mais c’est donc chez Baudequin que nous allons?
Les autres s'étonnèrent. Tiens!1ls allaient chezBaudequin. |
— Quel jour sommes-nous? demanda Claude. Hein? jeudi... Fagerolles et Gagnière doivent y être alors. Allons chez Baudequin.
Et ils gravirent la rue d'Amsterdam. Is venaient de traverser Paris, c'était là une de leurs grandes tournées favorites ; mais ils avaient d'autres itinéraires, d’un bout à l’autre des quais parfois, ou bien un morceau des fortifications, de la porte Saint-Jacques aux Moulineaux, ou encore une pointe sur le Père- La-Chaise, suivie d’un crochet par les boulevards extérieurs. Ils couraient les rues, les places, les car- « refours, ils vaguaient des journées entières, tant que leurs jambes pouvaient les porter, comme s'ils avaient voulu conquérir les quartiers les uns après les autres, en jetant leurs théories retentissantes aux façades des maisons; et le pavé semblait à eux, tout le pavé battu par leurs semelles, ce vieux sol de combat d’où montait une ivresse qui grisait leur lassitude. | ;
Le café Baudequin était situé sur le boulevard des Batignolles, à l’angle de la rue Darcet. Sans qu'on sût pourquoi, la bande l'avait choisi comme lieu de réunion, bien que Gagnière seul habitât le quartier. Elle s’y réunissait régulièrement le dimanche soir; puis, le jeudi, vers cinq heures, ceux qui étaient libres avaient pris l'habitude d'y paraître un instant. Ce jour-là, par ce beau soleil, les petites tables du. “dehors, sous la tente, se trouvaient tuutes occupées d'un double rang de consommateurs barrant le trottoir. Mais eux, avaient l'horreur de ce coudoiement, … de cet étalage en public; et ils bousculèrent le
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monde, pour entrer dans la salle déserte et fraiche.
— Tiens! Fagerolles qui est seul! cria Claude.
Il avait marché à leur table accoutumée, au fond, à gauche, et il serrait la main d'un garçon mince et pâle, dont la figure de fille était éclairée par des yeux gris, d’une câlinerie moqueuse, où passaient des étincelles d'acier. |
Tous s'assirent, on commanda des bocks, et le peintre reprit :
— Tu sais que je suis allé te chercher chez ton père... Il m'a joliment reçu!
Fagerolles, qui affectait des airs de casseur et de voyou, se tapa sur les cuisses.
— Ah! il m'embête, le vieux!... J'ai filé ce matin, après un attrapage. Est-ce qu'il ne veut pas me faire dessiner des choses pour ses cochonneries en zinc! C’est bien assez du zinc de l'École.
Cette plaisanterie aisée sur ses professeurs enchantales camarades. Il les amusait, il se faisait adorer par cette continuelle làcheté de gamin flatteur et
. débineur. Son sourire inquiétant allait des uns aux
autres, tandis que ses longs doigts souples, d'une adresse native, ébauchaient sur la table des scènes compliquées, avec des gouttes de bière répandues. : Il avait l’art facile, un tour de main à tout réussir.
— Et Deer anda Mahoudeau, tu ne l'as pas vu?
— Non, il y a une heure que je suis là.
Mais Jory, silencieux, poussa du coude Sandoz, en lui montrant de la tête une fille qui occupait une table avec son monsieur, dans le fond de la salle, 1] n'y avait, du reste, que deux autres consommateurs, deux sergents jouant aux cartes. C'était presque une enfant, une de ces galopines de Paris qui gardent à
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dix-huit ans la maigreur du fruit vert. On aurait dit un chien coiffé, une pluie de petits cheveux blonds sur un nez délicat, une grande bouche rieuse dans un museau rose. Elle feuilletait un journal tllustré, tandis que le monsieur, sérieusement, buvait un madère ; et, par-dessus le journal, elle lançait de gais à regards vers la bande, à toute minute. E — Hein? gentille! murmura Jory, qui s’allumait. À qui diable en a-t-elle?... C’est moi qu’elle regarde. Vivement, Fagerolles intervint.
— Eh! dis donc, pas d'erreur, elle est à moi! Si tu crois que je suis là depuis une heure DouE vous attendre! :
Les autres rirent. Et, baissant la voix, il leur parla d'Irma Bécot. Oh! une petite d’un drôle! Il connaissait son histoire, elle était fille d’un épicier de la rue Montorgueil. Très instruite d’ailleurs, histoire sainte, calcul, orthographe, car elle avait suivi jusqu'à seize ans les cours d’une école du voisinage. Elle faisait ses devoirs entre deux sacs de lentilles, et elle achevait son éducation, de plain-pied avec la rue, vivant sur le trottoir, au milieu des bousculades, apprenant la vie dans les continuels commérages des cuisinières en cheveux, qui déshabillaient les abominations du quartier, pendant qu'on leur pesait cinq sous de … gruyère. Sa mère était morte, le père Bécot avait ne. fini par coucher avec ses bonnes, très raisonnablement, pour éviter de courir dehors; mais cela lui donnait le goût des femmes, il lui en avait fallu d'aues, bientôt il s'était lancé dans une telle noce,que l'épicerie y passait peu à peu, les légumes secs, les bocaux, les tiroirs aux sucreries. Irma allait encore d à l’école, lorsque, un soir, en fermant la boutique, un garçon l'avait jetée en travers d’un panier de …
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figues. Six mois plus tard, la maison était mangée, . son père mourait d’un coup de sang, elle se réfugiait chez une tante pauvre qui la battait, en partait avec un jeune homme d’en face, y revenait à trois reprises, pour s envoler définitivement un beau jour dans tous les bastringues de Montmartre et des Batignolles.
— Une roulure! murmura Claude de son air de mépris.
Tout d'un coup, comme son monsieur se levait et sortait, après lui avoir parlé bas, Irma Bécot le regarda disparaître ; puis, avec une violence d’écolier échappé, elle accourut s'asseoir sur les genoux de Fagerolles. ve
— Hein? crois-tu, est-il assez crampon!.. Baisemoi vite, il va revenir.
Elle le baisa sur les lèvres, but dans son verre; et
elle se donnait aussi aux autres, leur riait d’une façon engageante, car elle avait la passion des artistes, en regrettant qu'ils ne fussent pas assez riches pour se payer des femmes à eux tout seuls.
Jory surtout semblait l’intéresser, très excité, fixant sur elle des yeux de braise. Comme il fumait, elle lui enleva sa cigarette de la bouche et la mit à la sienne; cela, sans interrompre son bavardage de pie polissonne.
— Vous êles tous des peintres, ah! c'est amusant! Et ces trois-là, pourquoi ont-ils l'air de bouder? Rigolez donc, je vas vous chatouiller, moi ! vous allez voir!
En effet, Sandoz, Claude et Mahoudeau interloqués, la contemplaient d'un air sérieux Mais elle restait l’oreille aux aguets, elle entendit revenir son monsieur, et elle jeta vivement dans le nez de Fagerolles :
— Tu sais, demain soir, situ veux. Viens me prendre à la brasserie Bréda.
Puis, après avoir replacé la cigarette tout humide aux lèvres de Jory, elle se cavala à longues enjambées, les bras en l’air, dans une grimace d’un comique extravagant ; et, lorsque le monsieur reparut, la mine grave, un peu pâle, il la retrouva immobile, les yeux sur la même gravure du journal illustré. Cette scène s'était passée si rapidement, au galop d’une telle drôlerie, que les deux sergents, de bons diables, se remirent à battre leurs os en crevant de rire.
Du reste, Irma les avait tous conquis. Sandoz déclarait son nom de Bécot très bien pour un roman; Claude demandait si elle voudrait lux: poser une étude; tandis que Mahoudeau la voyait en gamin, une statuette qu’on vendrait pour sûr. Bientôt, elle s’en alla, en envoyant du bout des doigts, derrière le dos du monsieur, des baisers à toute la table, une pluie de baisers, qui achevèrent d’enflammer Jory. Mais Fagerolles ne voulait pas la prêter encore, très
amusé inconsciemment de retrouver en elle une enfant du même trottoir que lui, chatouillé par rs
perversion du pavé, qui était la sienne.
Il était cinq heures, la bande fit revenir de la Ha
Des habitués du quartier avaient envahi les tables voisines, et ces bourgeois Jetaient surle coin des artistes des regards obliques, où le dédain se mêlait à
une déférence inquiète. On les connaissait bien, une légende commençait à se former. Eux, causaient
maintenant de choses bêtes, la chaleur qu'il faisait,
la difficulté d'avoir de la place dans l'omnibus de.
l'Odéon, la découverte d’un marchand de vin chez qui
on mangeait de la vraie viande. Un d'eux voulut en-
se
muni os CS nn ES RS Sc à et
tamer une discussion sur un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au Musée du Luxembourg; mais tous étaient du même avis: les toiles ne valaient pas les cadres. Et ils ne parlèrent plus, ils fumèrent en échangeant des mots rares et des rires d’intelligence. ar
— Ah çà, demanda enfin Claude, est-ce que nous attendons Gagnière ?
On protesta. Gagnière était assommant ; et, d’ailleurs, il arriverait bien à l’odeur de la soupe.
— Alors, filons, dit Sandoz. Il y a un gigot ce soir, tâchons d’être à l'heure.
Chacun paya sa consommation, et tous sortirent. Cela émotionna le café. Des jeunes gens, des peintres sans doute, chuchotèrent en se montrant Claude, comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d’un clan de sauvages. C'était le fameux article de Jory qui produisait son effet, le public devenait complice et allait créer de lui-même l’école du plein air, dont là bande plaisantait encore. Ainsi qu'ils le disaient gaiement, le café Baudequin ne s'était pas douté de l'honneur qu'ils lui faisaient, le jour où ils l’avaient choisi pour être le berceau d’une révolution.
Sur le boulevard, ils se retrouvèrent cinq, Fagerolles avait renforcé le groupe; et, lentement, ils retraversèrent Paris, de leur air tranquille de conquête. Plus ils étaient, plus ils barraient largement les rues, plus ils emportaient à leurs talons de la vie chaude des trottoirs. Quand ils eurent descendu la rue de Clichy, ils suivirent la rue de la Chaussée-d’Antin, allèrent prendre la rue Richelieu, traversèrent la Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut, ga- gnèrent enfin le Luxembourg par la rue de Seine, où une affiche tirée en trois couleurs, la réclame vio-
lemment enluminée d’un cirque forain, les fit crier d'admiration. Le soir venait, le flot des passants coulait ralenti, c'était la ville lasse qui attendait l’om- . bre, prête à se livrer au premier mâle assez vigou-
ds Es
reux pour la prendre. 4
de sa mère; il y resta quelques minutes, puis revint
des discussions, des clameurs. Lui-même donnait
vive parut.
Rue d'Enfer, lorsque Sandoz eut fait entrer les quatre autres chez lui, il disparut dans la chambre