‹ L'œuvreChapitre 17 sur 68 · HET PT 2° TT ON RC · texte numérisé non relu

HET PT 2° TT ON RC

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Ari ol, rate”

— Oh! Gagnière! hurla-t-on en chœur. -

Gagnière, petit, vague, avec sa figure poupine et étonnée, qu'une barbe follette blondissait, demeura un instant sur le seuil à cligner ses yeux verts. Il était de Melun, fils de gros bourgeois qui venaient de lui laisser là-bas deux maisons, et il avait appris la pein- … ture tout seul dans la forêt de Fontainebleau, il pei= à gnait des paysages consciencieux, d’intentions excellentes; mais sa vraie passion était la musique, une folie de musique, une flambée cérébrale qui le mettait de plain-pied avec les plus exaspérés de la bande. — Est-ce que je suis de trop? demanda-t-il douce- …

ment. 2 à

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— Non, non, entre donc! cria Sandoz.

Déjà, la femme de ménage apportait un couvert. — Si l’on ajoutait tout de suite une assiette pour

. Dubuche? dit Claude. Il m'a dit qu'il viendrait sans doute.

Mais on conspua Dubuche, qui fréquentait des femmes du monde. Jory raconta qu'il l'avait rencontré en voiture avec une vieille dame et sa demoiselle, dont il tenait les ombrelles sur les genoux.

— D'où sors-tu, pour être si en retard? reprit Fage- rolles, en s'adressant à Gàagnière.

Celui-ci, qui allait avaler sa première cuillerée de soupe, la reposa dans son assiette.

— J'étais rue de Lancery, tu sais, où ils font de la musique de chambre... Oh! mon cher, des machines de Schumann, tu n'as pas idée! Ça vous prend là, derrière la tête, c'est comme si une femme vous soufflait dans le cou. Oui, oui, quelque chose de plus immatériel qu'un baiser, l’effleurement d'une haleine.…. Parole d'honneur, on se sent mourir...

Ses yeux se mouillaient, il pâlissait comme dans une jouissance trop vive.

— Mange ta soupe, dit NORGE tu nous raconteras ça après.

La raie fut servie, et l’on fit apporter la bouteille ‘de vinaigre sur la table, pour corser le beurre noir, qui semblait fade. On mangeait dur, les morceaux de pain disparaissaient. D'ailleurs, aucun raffinement, du vin au litre, que les convives mouillaient beaucoup, par discrétion, pour ne pas pousser à la dépense. On venait de saluer le gigot d’un hourra, et le maître de la maison s'était mis à le LS lorsque de nouveau la porte s’ouvrit. Mais, cette fois, des protestations furieuses s’élevèrent.

— Non, non, plus personne! A la porte, le làcheur!

Dubuche, essoufflé d’avoir couru, ahuri de tomber

LPS

au milieu de ces hurlements, avançait sa grosse face pâle, en bégayant des explications. |

— Vrai, je vous assure, c’est la faute de l'omnibus. J'en ai attendu cinq aux Champs-Élysées. |

— Non, non, il ment! Qu'il s'en aille, il n'aura pas de gigot!... A la porte, à la porte!

Pourtant, il avait fini par entrer, et l’ on remarqua | alors qu'il était très correctement mis, tout en noir, pantalon noir, redingote noire, cravaté, chaussé, épinglé, avec la raideur cérémonieuse d’un bourgeois qui dîne en ville.

— Tiens! il a raté son invitation, cria te Fagerolles. Vous ne voyez pas que ses femmes du monde l'ont laissé partir, et qu'il accourt manger notre gigot, parce qu'il ne sait plus où aller!

Il devint rouge, il balbutia :

— Oh! quelle idée ! Êtes-vous méchants!.… Fichezmoi la paix à la fin!

Sandoz et Claude, placés côte à côte, souriaient : et le premier appela Dubuche d’un signe, pour lui dire : . |

— Mets ton couvert toi-même, prends là un verre et une assiette, et assieds-toi entre nous deux... Ils te laisseront tranquille. Et 0

Mais, tout le temps qu'on mangea le gigot, les plai- … santeries continuèrent. Lui-même, quand la femme a de ménage lui eut retrouvé une assiettée de soupetet . une part de raie, se blagua, en bon enfant. Il affectait | d’être affamé, torchait goulument son assiette, et il racontait une histoire, une mère qui lui avait refusé # sa fille, parce qu'il était architecte. La fin du diner fut ainsi très bruyante, tous parlaient à la fois. Un morceau de brie, l’unique dessert, eut un succès énorme. On n’en- laissa pas. Le pain faillit manquer

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Puis, comme le vin manquait réellement, chacun avala une claire lampée d’eau, en faisant claquer sa langue, au milieu des grands rires. Et, la face fleurie, le ventre rond, avec la béatitude de gens qui viennent de se nourrir très richement, ils passèrent dans la chambre à coucher.

C’étaient les bonnes soirées de Sandoz. Même aux heures de misère, il avait toujours eu un pot-au-feu à partager avec les camarades. Cela l’enchantait, d’être

én bande, tous amis, tous vivant de la même idée. Bien qu'il fût de leur âge, une paternité l’épanouissait, une bonhomie heureuse, quand il les voyait chez lui, autour de lui, la main dans la main, ivres d’espoir.Comme il n'avait qu’une pièce, sa chambre à coucher était à eux; et, la place manquant, deux ou trois devaient s’asseoir sur le lit. Par ces chaudes soirées d'été, la fenêtre restait ouverte au grand air du dehors, on apercevait dans la nuit claire deux silhouettes noires, dominant les maisons, la tour de Saint-Jacques du Haut-Pas et l'arbre des Sourds- Muets. Les jours de richesse, il y avait de la bière. Chacun apportait son tabac, la chambre s’emplissait vite de fumée, on finissait par causer sans se voir, très tard dans la nuit, au milieu du grand silence mélancolique de ce quartier perdu.

Ce jour-là, dès neuf heures, la femme de ménage vint dire :

— Monsieur, j'ai fini, puis-je m'en aller ?

— Oui, allez-vous-en.. Vous avez laissé de l’eau au feu, n'est-ce pas? Je ferai le thé moi-même.

Sandoz s'était levé. Il disparut derrière la femme

. de ménage, et ne rentra qu’au bout d’un quart d'heure. Sans doute, il était allé embrasser sa mère, dont il bordait le lit chaque soir, avant qu elle s’endormit.

Mais le bruit des voix montait déjà, Free racontait une histoire.

— Oui, mon vieux, à l École, ils corrigent le modèle... L'autre jour, Mazel s'approche et me dit :

Der RO en A ES AS RS DT To ENS RANCE OR PTT,

« Les deux cuisses ne sont pas d’aplomb. » Alors, je

lui dis : « Voyez, monsieur, elle les a comme ça. »

C'était la petite Flore Beauchamp, vous savez. Et il me dit, furieux : «Si elle les a comme ça, elle a tort.» On se roula, Claude surtout, à qui Fagerolles contait l'histoire, pour lui faire sa cour. Depuis quelque: à temps, il subissait son influence ; et, bien qu'il continuât de peindre avec une adresse d'escamoteur, E il ne parlait plus que de peinture grasse et solide, 5 que de morceaux de nature, jetés sur la toile, vi- 3 vants, grouillants, tels qu'ils étaient; ce qui ne l’em- 7 pêchait pas de blaguer ailleurs ceux du plein air, ; qu'il accusait d'empâter leurs études avec une cuiller à pot. 4 Dubuche, qui n'avait pas ri, froissé dans son hon- 4 nêteté, osa répondre : | à — Pourquoi restes-tu à l'École, si tu trouves qu'on vous y abrutit? C’est bien simple, on s’en va... Oh! k. je sais, vous êtes tous contre moi, parce que je dé- 4 fends l'École. Voyez-vous, mon idée est que, lorsqu'on

veut faire un métier, il n’est pas” mauvais “short de l'apprendre. ‘4

Des cris féroces 'Elerèrene et il fallut à Code ° toute son autorité pour dominer les voix.

— Ïla raison, on doit apprendre son métier. Seulement, ce n’est guère bon de l’apprendre sous la férule de professeurs qui vous entrent de force … dans la caboche leur vision à eux... Ce Mazel, quel idiot! dire que les cuisses de Flore Beauchamp ne sont pas d’aplomb! Et des cuisses si étonnantes, hein?

vous les connaissez, des cuisses qui la disent jusqu’ au fond, cette enragée noceuse-là!

Il se renversa sur le lit, où il se trouvait; et, les yeux en l'air, il continua d’une voix ardente :

— Ah! la vie, la vie! la sentir et la rendre dans sa réalité, l'aimer pour elle, y voir la seule beauté vraie, éternelle et changeante, ne pas avoir l'idée bête de Panoblir en la ehâtrant, comprendre que les prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères, et faire vivre, et faire des one la seule facon d’être Dieu!

Sa foi revenait, la course à travers Paris l'avait fouetté, il était repris de sa passion de la chair vivante. On l’écoutait en silence. Il eut un geste fou, puis il se calma. ;

— Mon Dieu! chacun ses idées ; mais l’embétant, c'est qu'ils sont encore plus intolérants que nous, à l'Institut. Le jury du Salon est à eux, je suis sûr que cet idiot de Mazel va me refuser mon tableau.

Et, là-dessus, tous partirent en imprécations, car cette question du jury était un éternel sujet de colère. On exigeait des réformes, chacun avait une solution prête, depuis le suffrage universel appliqué à l'élection d’un jury largement libéral, jusqu’à la liberté entière, le Salon libre pour tous les exposants.

Devant la fenêtre ouverte, pendant que les autres discutaient, Gagnière avait attiré Mahoudeau, et il murmurait d’une voix éteinte, les regards perdus dans la nuit:

— Oh! ce n’est rien, vois-tu, quatre mesures, une impression jetée. Mais ce qu'il y a là dedans !... Pour moi, d'abord, c'est un paysage qui fuit, un coin de route mélancolique, avec Fombre d’un arbre qu’on ne voit pas; et puis, une femme passe, à peine un

profil; et puis, elle s’en va, et on ne la rencontrera jamais, jamais plus.

A ce moment, Fagerolles cria :

— Dis donc, Gagnière, qu'est-ce que tu envoies au Salon, cette année? ,

I n’entendit pas, il poursuivait, extasié :

— Dans Schumann, il y a tout, c'est l'infini... Et Wagner qu'ils ont encore sifflé dimanche!

Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit sursauter.

— Hein? quoi? ce que j'enverrai au Salon?... Un petit paysage peut-être, un coin de Seine. C'est si difficile, il faut avant tout que je sois content.

Il était redevenu brusquement timide et inquiet.

Ses scrupules de conscience artistique le tenaient pendant des mois sur une toile grande comme la main. A la suite des paysagistes français, ces maîtres qui.

ont les premiers conquis la nature, il se préoccupait

de la justesse du ton, de l’exacte observation des

valeurs, en théoricien dont l’honnêteté finissait par alourdir la main. Et, souvent, il n'osait plus risquer une note vibrante, d'une tristesse grise qui EN au milieu de sa passion révolutionnaire,

— Moi, dit Mahoudeau, je me régale à l'idée à

les faire loucher, avec ma benne femme.

Claude haussa les épaules.

— Oh! toi, tu seras reçu : les sculpteurs sont Plus)

larges que les peintres. Et, du reste, tu sais très bien

ton affaire, tu as dans les doigts quelque chose qui

plaît. Elle sera pleine de jolies choses, ta Vendangeuse. ;

Ce compliment laissa Mahoudeau sérieux, car il

posait pour la force, il s’ignorait et méprisait la grâce, une grâce invincible qui repoussait quand même de

ses gros doigts d’ouvrier sans éducation, comme une

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fleur qui s’entête dans le dur terrain où un coup de vent l’a semée. L

Fagerolles, très malin, n’exposait pas, de peur de mécontenter ses maîtres ; et il tapait sur le Salon, un bazar infect où la bonne peinture tournait à l’aigre avec la mauvaise. En secret, il rêvait le prix de Rome, qu'il plaisantait d’ailleurs comme le reste.

Mais Jory se planta au milieu de la chambre, son verre de bière au poing. Tout en le vidant à petits coups, il déclara : |

— À la: fin, il m'embête, le jury! Dites donc, voulez-vous que je le démolisse? Dès le prochain numéro, je commence, je le bombarde. Vous me donnerez des notes, n'est-ce pas? et nous le flanquons par terre... Ce sera rigolo.

Claude acheva de se monter, ce fut un enthousiasme général. Oui, oui, il fallait faire campagne! Tous en étaient, tous se pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble. Il n’y en avait pas un, à cette minute, qui réservât sa part de gloire, car rien ne les séparait encore, ni leurs profondes dissemblances qu'ils ignoraient, ni les rivalités qui devaient les heurter un jour. Est-ce que le succès de l’un n'était pas le succès des autres? Leur jeunesse fermentait, ils débordaient de dévouement, ils recommencaient l'éternel rêve de s’enrégimenter pour la conquête de la terre, chacun donnant son effort, celui-ci poussant celui-là, la bande arrivant d'un bloc, sur le même rang. Déjà Claude, en chef accepté, sonnait la victoire, distribuait des couronnes. Fagerolles lui-même, malgré sa blague de Parisien, croyait à la nécessité d’être une armée; tandis que, plus épais d’appétits, mal débarbouillé de sa province, Jory se dépensait en camaraderie

utile, prenant au vol des phrases, préparant là articles. Et Mahoudeau exagérait- ses brutalités voulues, les mains convulsées, ainsi qu’un geindre dont les poings pétriraient un monde; et Gagnière, pâmé, : dégagé du gris de sa peinture, raffinait la sensation … jusqu’à l’'évanouissement final de l'intelligence; et … Dubuche, de conviction pesante, ne jetait que des mots, mais des mots pareils à des coups de massue, en plein milieu des obstacles. Alors, Sandoz, bien heureux, riant d’aise à les voir si unis, tous dans Ja ee même chemise, comme il disait, déboucha une nou- # velle bouteille de bière. Il aurait vidé la maison, il dE: cria : A — Hein? nous y sommes, ne lâchons plus. Il Le

a que ça de bon, s'entendre quand on a des choses dans la caboche, et que le tonnerre de Dieu emporte . les imbéciles! “à Mais, à ce moment, un coup de sonnette lo stupé- ; fa. Au milieu du silence brusque des autres, il reprit : os 5 — À onze ie qui diable est-ce donc?

Il courut ouvrir, on l’entendit Jeter une exclama- é tion joyeuse. Déjà, il revenait, ouvrant la porte toute grande, disant : ; | | — Ah! que c’est gentil, de nous aimer un peu et de nous surprendre !... Bongrand, messieurs!

Le grand peintre, que le maître de la maison annonçait ainsi, avec une familiarité respectueuse, * s’avança, les mais tendues. Tous se levèrent vive ment, a heureux de cette poignée de main si large et si cordiale. C était un gros homme de quarante-cinq ans, la face tourmentée, sous d longs cheveux gris. Il venait d'entrer à l'Institut, e le simple veston d’ Dpass qu ilportait, avait à la bou

tonnière une rosette d’officier de la Légion d'honneur. Mais il aimait la jeunesse, ses meilleures escapades étaient de tomber là, de loin en loin, pour fumer une pipe, au milieu de ces débutants, dont la flamme le réchauffait.

— Je vais faire le thé, cria Sandoz.

Et, quand il revint de la cuisine avec la théière et des tasses, il trouva Bongrand installé, à califour-

chon sur une chaise, fumant sa courte pipe de terre, dans le vacarme qui avait repris. Bongrand lui-même parlait d’une voix de tonnerre, petit-fils d’un fermier beauceron, fils d’un père bourgeois, de sang paysan, affiné par une mère très artiste. Il était riche, n’avait pas besoin de vendre, et gardait des goûts et des opinions de bohème.

— Leur jury, ah bien! j'aime mieux crever que d’en être! disait-il avec de grands gestes. Est-ce que je suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres

diables, qui ont souvent leur pain à gagner ? __ —Cependant, fit remarquer Claude, vous pourriez nous rendre un fameux service, en y défendant nos tableaux. |

— Moi, laissez donc ! je vous compromettrai... Je ne compte pas, je.ne suis personne.

Il y eut une clameur de protestation, Fagerolles lança d’une voix aiguë :

— Alors, si le peintre de la Voce au village ne compte pas!

Mais Bongrand s’emportait, debout, le sang aux joues.

— Fichez-moi la paix, hein ! avec la MVoce. Elle commence à m'embêter, la /Voce, je vous en avertis. Vraiment, elle tourne pour moi au cauchemar, depuis qu’on l’a mise au musée du Luxembourg.

Cette Voce au village restait jusque-là son chefd'œuvre : une noce débandée à travers les blés, des paysans étudiés de près, et très vrais, qui avaient une allure épique de héros d’'Homère. De ce tableau datait une évolution, car il avait apporté une formule nouvelle. À la suite de Delacroix, et parallèle-.

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Le

ment à Courbet, c'était un romantisme tempéré de logique, avec plus d’exactitude dans l'observation, 4 plus de perfection dans la facture, sans que la nature . y fût encore abordée de front, sous les crudités du plein air. Pourtant, toute la jeune école se réclamait 2 de cet art. VRP ES ’ — Iln'y a rien de beau, dit Claude, comme les É deux premiers groupes, le joueur de violon, puis la mariée avec le vieux paysan. 4 — Et la grande paysanne donc, s’écria Mahoudeau, celle quise retourneet qui appelle d’un geste !… : J'avais envie de la prendre pour une statue. 0 — Et le coup de vent dans les blés, ajouta Ga- … gnière, et les deux taches si jolies de la fille et 2e æ garçon qui se poussent, très loin! 4 Bongrand écoutait d’un air gêné, avec un sourire à de souffrance. Comme Fagerolles lui demandait ce d qu'il faisait en ce moment, il répondit avec un haussement d’épaules : 08 — Mon Dieu! rien, des petites choses. Jen "expo- à serai pas, je voudrais trouver un coup... Ah! que vous … êtes heureux, vous autres, d’être encore au pied de à la montagne! On a de si bonnes jambes, on est si

brave, quand il s'agit de monter là-haut ! Et puis, lorsqu'on y est, va te faire fiche ! les embêtements … commencent. Une vraie torture, et des coups de poing, et des efforts sans cesse renaissants, dans la crainte d'en dégringoler trop vite! Ma parole! on …

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préférerait être en bas, pour avoir encore tout à faire... Riez, vous verrez, vous verrez un jour !

La bande riait en effet, croyant à un paradoxe, à une pose d'homme célèbre, qu’elle excusait d'ailleurs. Est-ce que la suprême joie n’était pas d’être salué comme lui du nom de maitre? Les deux bras appuyés au dossier de sa chaise, il renonça à se faire comprendre, il les écouta, silencieux, en tirant de sa pipe de lentes fumées.

Cependant, Dubuche,quiavait des qualités d'homme de ménage, aidait Sandoz à servir le thé. Et le vacarme continua. Fagerolles racontait une histoire impayable du père Malgras, une cousine à sa femme, qu'il prêtait, quand on voulait bien lui en faire une académie. Puis, la conversation tomba sur les modèles, Mahoudeau était furieux, parce que les beaux ventres s'en allaient : impossible d’avoir une fille avec un ventre propre. Mais, brusquement, le tumulte grandit, on félicitait Gagnière au sujet d’un amateur qu'il avait connu à la musique du Palais- Royal, un petit rentier maniaque dont l'unique dé- bauche était d'acheter de la peinture. En riant, les autres demandaient l'adresse. Tous les marchands furent conspués, il était vraiment fâcheux que l'amateur se défiät du peintre, au point de vouloir absolument passer par un intermédiaire, dans l'espoir d'obtenir un rabais. Cette question du pain les excitait encore. Claude montrait un beau mépris : on était volé, eh bien! qu'est-ce que ça fichait, si l’on avait fait un chef-d'œuvre, et que l’on eût seulement de l'eau à boire? Jory, ayant de nouveau exprimé des idées basses de lucre, souleva une indignation. A la porte, le journaliste! On lui posait des questions sévères : est-ce qu'il vendrait sa plume? est-ce qu'il

ne se couperait pas le poignet, plutôt que débris le contraire de sa pensée? Du reste, on n'écoula pas sa réponse, la fièvre montait toujours, c'était maintenant la belle folie des vingt ans, le dédain du monde entier, la seule passion de l’œuvre, dégagée

des infirmités humaines, mise en l'air comme un soleil. Quel désir! se perdre, se consumer dans ce

brasier qu'ils allumaient !

Bongrand, jusque-là immobile, eut son geste vague de souffrance, devant cette confiance illimitée, cette joie bruyante de l'assaut. Il oubliaït les cent toiles

qui avaient fait sa gloire, il pensait à l'accouchement « de l'œuvre dont il venait de laisser l’ébauche sur son chevalet. Et, retirant de la bouche sa petite pipe,

il murmura, les yeux mouillés d'attendrissement : — Oh! jeunesse, jeunesse!

Jusqu'à deux heures du matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l’eau chaude dans la théière.

On n'entendait plus monter du quartier, anéanti de ue. sommeil, que les jurements d’une chatte en folie.

Tous divaguaient, grisés de paroles, la gorge arrachée, les yeux brûlés; et lui, lorsqu'ils se décidèrent enfin à partir, prit la lampe, les éclaira par-dessus la rampe de l'escalier, en disant très bas :

— Ne faites pas de bruit, ma mère dort.

La dégringolade assourdie des souliers le long +4 des marches Fi en s’affaiblissant, et la maison re-

tomba dans un grand silence.

Quatre heures sonnaient. Claude, qui accompa-

gnait Bongrand, causait toujours, à travers les rues

désertes. Il ne voulait pas se coucher, il attendait le E soleil, avec une rage d'impatience, pour se remettre |; à son tableau. Cette fois, il était certain de faire un chef-d'œuvre, exalté par cette bonne journée de ca-

maraderie, la tête douloureuse et grosse d’un monde.

Enfin, il avait trouvé la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on retourne chez une femme adorée, le cœur battant à grands coups, désespéré maintenant de cette absence d’un jour, qui lui semblait un abandon sans fin ; et il allait droit à sa toile, et en une séance il réalisait son rêve. Cependant, tous les vingt pas, à la clarté vacillante des

becs de gaz, Bongrand l’arrêtait par un bouton de

son paletot, en lui répétant que cette sacrée pein-

ture était un métier du tonnerre de Dieu. Ainsi, lui,

Bongrand, avait beau être un malin, il n’y entendait

rien encore. À chaque œuvre nouvelle, il débutait,

c'était à se casser la tête contre les murs. Le ciel s'éclairait, des maraîchers commençaient à descendre vers les Halles. Et l’un et l’autre continuaient

à vaguer, chacun parlant pour lui, très haut, sous

les étoiles pâlissantes.

Six semaines plus tard, Claude péignaïit un matin,

dans un flot de soleil, qui tombait par la baie vitrée 5

de l'atelier. Des pluies continues avaient attristé le

milieu d'août, et le courage au travail lui revenait -

avec le ciel bleu. Son grand tableau n’avançait guère, il s’y appliquait pendant de longues matinées silencieuses, en artiste combattu et obstiné.

On frappa. Il crut que c'était madame Joseph, la

; à re

concierge, qui lui montait son déjeuner; et, comme la .

clef restait toujours sur la porte, il cria simplement : — Entrez !

La porte s'était ouverte, il y eut un remuement

même tourner la tête. Mais ce silence frissonnant,

une vague haleine qui palpitait, finirent par line ÿ

quiéter. Il regarda, il demeura stupéfait : une femme était là, vêtue d’une robe claire, le visage à demi.

caché sous une voilette blanche; et il ne la connais. sait point, et elle tenait une botte de roses, qui ache- É

voit dû labre.

Tout d'un-coup, il la reconnut.

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léger, puis tout cessa. Lui, con peindre, sans

LA

.— na mademoiselle !... Ah bien! si je songeais à vous! | C'était Christine, I n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable, qui était le cri même de la vérité. D'abord, elle l'avait préoccupé de son souvenir; ensuite, à mesure que les jours s’écoulaient, depuis près de deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle était passée à l’état de vision fuyante et re-

grettée, de profil charmant qui se bé0 et qu'on ne

doit jamais revoir.

— Oui, c'est moi, monsieur... J'ai pensé que c'était mal de ne pas vous remercier.

Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver : les mots. Sans doute, la montée de l'escalier l'avait essoufflée, car son cœur battait très fort. Eh quoi ? était-ce donc déplacé, cette visite, raisonnée si longtemps, et qui avait fini par lui sembler toute naturelle ? Le pis était qu'en passant sur le quai, elle venait d'acheter cette botte de roses, dans l'intention délicate de témoigner sa gratitude à ce garcon; et ces fleurs la gênaient horriblement. Comment les lui donner ? Qu’allait-il penser d'elle ? L’inconvenance de toutes ces choses ne lui était apparue qu’en ouvrant la porte.

Mais Claude, plus tranblé encore, se jetait à une exagération de politesse. Il avait lâché sa palette, il bouleversait l'atelier pour débarrasser une chaise.

— Mademoiselle, je vous en prie, asseyez-vous.…

Vraiment, c’est une er Vous êtes trop char-

mante…..

Alors, quand elle fut assise, Christine se calma. Il était si dde avec ses grands gestes éperdus, elle le sentait lui-même si timide, qu’elle eut un sourire. Et elle lui tendit les roses, bravement.

— Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne

Suis pas une ingrate.

H ne dit rien d’abord, la contempla, saisi. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se moquait pas, il lui serra

les deux mains, à les briser ; puis, il mit tout de suite.

le bouquet dans son pot à eau, en répétant :

— Ah! par exemple, vous êtes un bon garçon, vous !.. C’est la première fois que je fais ce compliment à une femme, parole d'honneur !

I revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens :

— Vrai, vous ne m'avez pas oublié ?

— Vous le voyez bien, répondit-elle en riant.

— Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois ? De nouveau, elle rougit. Le mensonge qu'elle fai-

sait lui rendit un instant son embarras.

— Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh! madame Vanzade est très bonne pour moi; seule-

ment, elle est impotente, elle ne sort jamais; et il

a fallu qu’elle-même, inquiète de ma santé, me forçât à prendre l’air.

Elle ne disait pas la honte où son aventure di quai de Bourbon l'avait jetée, les premiers jours. En se retrouvant à l'abri, dans la maison de la vieille dame, le souvenir de la nuit passée chez un homme,

l'avait tracassée de remords, comme une faute: et : elle croyait être parvenue à chasser cet homme de.

sa mémoire, ce n'était plus qu’un mauvais rêve, dont

les contours s’effaçaient. Puis, sans qu’elle sût comment, au milieu du grand calme de son existence . nouvelle, l’image était ressortie de l'ombre, en se … précisant, en s’accentuant, jusqu’à devenir l’obses-

sion de toutes ses heures. Pourquoi donc l’aurait-elle oublié? elle ne trouvait à lui faire aucun reproche; au contraire, ne lui devait-elle pas de la gratitude?

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