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La pensée de le revoir, repoussée d'abord, longtemps combattue ensuite, avait ainsi tourné en elle à l’idée fixe. Chaque soir, la tentation la reprenait dans la solitude de sa chambre, un malaise dontelle s’irritait, un désir ignoré d'elle-même ; et elle ne s'était apaisée un peu qu'en s’expliquant ce trouble par son besoin de reconnaissance. Elle était si seule, si étouffée, dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse bouillonnait si fort, son cœur avait une si grosse envie d'amitié!
— Alors, continua-t-elle, j'ai profité ‘de ma première sortie... Et puis, il faisait tellement beau, ce matin, après toutes ces averses maussades!
Claude, heureux, debout devant elle, se confessa lui aussi, mais sans avoir rien à cacher.
— Moi, je n'osais plus songer à vous... N'est-ce pas? vous êtes comme ces fées des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les murs, toujours au moment où l’on ne s’y attend pas. Je me disais : C’est fini, ce n’est peut-être pas vrai, qu’elle a traversé cet atelier... Et vous voilà, et ca me fait un plaisir, oh! un fier plaisir!
Souriante et gênée, Christine tournait la tête, affectait maintenant de regarder autour d'elle. Son sourire disparut, la peinture féroce qu'elle retrou- vait là, les flamboyantes esquisses du Midi, l’anatomie terriblement exacte des études, la glaçaient comme la première fois. Elle fut reprise d’une véritable crainte, elle dit, sérieuse, la voix changée :
— Je vous dérange, Je m'en vais.
— Mais non! mais non! cria Claude en l’empéchant de quitter sa chaise. Je m'abrutissais au travail, ça me fait du bien de causer avec vous... Ah! ce sacré tableau, il me torture assez déjà!
UNE NOR QT NT er,
Et Christine, levant les yeux, regarda le grand tableau, cette toile, tournée l’autre fois contre le mur, et qu’elle avait eu en vain le désir de voir.
Les fonds. la clairière sombre trouée d’une nappe
de soleil, n'étaient toujours qu'indiqués à larges
coups. Mais les deux petites lutteuses, la blonde et la
brune, presque terminées, se détachaient dans la lu-
mière, avec leurs deux notes si fraiches. Au premier plan, le monsieur, recommencé trois fois, restait en détresse. Et c'était surtout à la figure centrale, à la
femme couchée que le peintre travaillait : il n'avait .
plus repris la tête, il s’acharnaiït sur le corps, changeant de modèle chaque semaine, si désespéré de ne pas se satisfaire, que, depuis deux jours, lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, 1l cherchait sans document, en dehors de la nature. SEE Christine, tout de suite, se reconnut. C'était elle, cette fille, vautrée dans l'herbe, un bras sous la nuque, souriant sans regard, les paupières closes. Cette fille nue avait son visage, et une révolte la soulevait, comme si elle avait eu son corps, comme si, brutalement, l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge. Elle était surtout blessée par l’emportement de la peinture, si rude, qu'elle s’en trouvait violentée, la chair meurtrie. Cette peinture, elle ne la compre-
nait pas, elle la jugeait exécrable, elle se sentait.
contre elle une haine, la haine instinctive d’une ennemie.
Elle se mit debout, elle répéta d’une voix brève : — Je m'en vais. :
Claude la suivait des yeux, étonné et CROGrR de
ce changement brusque.
— Comment, si vite?
— Oui, l’on m'attend. Adieu!
ne | ÿ LA ET 2 MARS PET ES
Et elle était à la porte déjà, lorsqu'il put lui prendre la main. Il osa lui demander :
— Quand vous reverrai-je?
Sa petite main mollissait dans la sienne. Un moment, elle parut hésitante.
— Mais je ne sais pas. Je suis si occupée!
Puis, elle se dégagea, elle s’en alla, en disant très vite : |
— Quand je le. pourrai, un de ces jours... Adieu!
Claude était resté planté sur le seuil. Quoi? qu'avait-elle eu encore, cette subite réserve, cette irrita-
{ion sourde? Il referma la porte, il marcha, les bras
ballants, sans comprendre, cherchant en vain la phrase, le geste qui avait pu la blesser. La colère le prenait à son tour, un juron jeté dans le vide, un terrible haussement d'épaules, comme pour se débarrasser de cette préoccupation imbécile. Est-ce qu'on savait jamais, avec les femmes! Mais la vue du bouquet de roses, débordant du pot à eau, l’apaisa,
tant il sentait bon. Toute la pièce en était embau-
mée; et, silencieux, il se remit au travail, dans ce parfum.
Deux nouveaux mois se passèrent. Claude, les premiers Jours, au moindre bruit, le matin, lorsque madame Joseph lui apportait son déjeuner ou des lettres, tournait vivement la tête, avait un geste in-
3 volontaire de désappointement. Il ne sortait plus
D MT MST bu Si {
avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit,
- un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille était
venue le demander vers cinq heures, il ne s'était
calmé qu'en reconnaissant un modèle, Zoé Piédefer,
dans la visiteuse. Puis, les jours suivant les jours, il avait eu une crise furieuse de travail, inabordable pour tous, d’une violence de théories telle, que ses
amis eux-mêmes n’osaient le contrarier. Il balayait le monde d’un geste, il n’y avait plus que la peinture, on devait égorger les parents, les camarades, les femmes surtout! De cette fièvre chaude, il était tombé dans un abominable désespoir, une semaine d'impuissance et de doute, toute une semaine de torture à se croire frappé de stupidité. Et il se remettait, il avait repris son train habituel, sa lutte résignée et solitaire contre son tableau, lorsque, par une matinée brumeuse de la fin d'octobre, il tres-
saillit et posa rapidement sa palette. On n'avait pas frappé, mais il venait de reconnaître un pas qui mon-.
tait. Il ouvrit, et elle entra. C'était elle enfin. Christine, ce jour-là, portait un large manteau de
laine grise qui l’enveloppait tout entière. Son petit
chapeau de velours était sombre, et le brouillard du dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire. Mais il la trouva très gaie, dans ce premier frisson
de l'hiver. Elle s’excusa d’avoir tardé si longtemps
à revenir; et elle souriait de son air franc, elle avouait qu’elle avait hésité, qu'elle avait bien failli
ne plus vouloir : oui, des idées à elle, des choses …
qu'il devait comprendre. Il ne comprenait pas, il ne
demandait pas à comprendre, puisqu'elle était là. Cela suffisait qu’elle ne fût point fâchée, qu'elle con- …
sentit à monter ainsi de temps à autre, en bonne éamarade. Il n'y eut pas d'explication, chacun garda le tourment et le combat des jours passés. Pendant près d’une heure, ils causèrent, très d'accord, sans
rien de caché ni d’hostile désormais, comme sil’en-
tente s'était faite à leur insu, loin l’un de l’autre. Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les études des murs. Un instant, elle regarda fixement
la grande toile, la figure de femme nue, couchée
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PTE ST 27
dans l'herbe, sous l'or flambant du soleil. Non, ce n'était pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni son Corps : comment avait-elle pu se reconnaitre, dans cet épouvantable gâchis de couleurs? Et son amitié s’attendrit d’une pointe de pitié pour ce brave garcon, qui ne faisait pas même ressemblant. Au départ, sur le seuil, ce fut elle qui lui tendit cordia-
lement la main.
— Vous savez, je reviendrai.
— Oui, dans deux mois.
. — Non, la semaine prochaine... Vous verrez bien. A jeudi. |
Le jeudi, elle reparut, très exacte. Et, dès lors, elle ne cessa plus de venir, une fois par semaine, d’abord sans date régulière, au hasard de ses jours libres; puis, elle choisit le lundi, madame Vanzade lui ayant accordé ce jour-là, pour marcher et respirer au plein air du Bois de Boulogne. Elle devait être rentrée à onze heures, elle se hâtait à pied, elle arrivait toute rose d’avoir couru, car.il y avait une bonne course de Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre à février, elle s’en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les brouillards de la Seine, sous les pâles soleils qui attiédissaient lés quais.
Même, dès le deuxième mois, elle arriva parfois à
l’improviste, un autre jour de la semaine, profitant d’une course dans Paris pour monter; et elle ne pouvait s’attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le temps de se dire bonjour : déjà, elle redescendait l'escalier, en criant bonsoir.
Maintenant, Claude commençait à connaître Christine. Dans son éternelle méfiance de la femme, un soupçon lui était resté, l’idée d’une aventure galante en province; mais les yeux doux, le rire clair de la
jeune fille, avaient tout emporté, il la sentait d'une
innocence de grande enfant. Dès qu'elle arrivait, sans un embarras, à l’aise comme chez un ami, c'était pour bavarder, d’un flot intarissable. Vingt fois, elle lui avait raconté son enfance à Clermont, et elle y revenait toujours. Le soir où son père, le capitaine Hallegrain, avait eu sa dernière attaque, foudroyé, tombé de son fauteuil ainsi qu'une masse, sa mère et elle étaient à l’église. Elle se rappelait parfaitement leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine très gros, très fort, allongé sur un matelas, avec sa mâchoire inférieure qui avançait,; si bien que, dans sa mémoire de gamine, elle ne pouvait le revoir autrement. Elle aussi avait cette mâchoire-là, sa mère lui criait, quand
elle ne savait de quelle façon la dompter: « Ah! men-
ton de galoche, tu te mangeras le sang comme ton pèrel» Pauvre mère! l’avait-elle assez étourdie de
ses jeux violents, de ses crises folles de tapage! Aussi
loin qu’elle pouvait remonter, elle la trouvait devant la même fenêtre, petite, fluette, peignant sans bruit ses éventails, avec des yeux doux, tout ce qu’elle tenait d'elle aujourd’hui. On le lui disait parfois, à la chère femme, voulant lui faire plaisir : « Elle a vos yeux. » Et elle souriait, elle était heureuse d'être au moins pour ce coin de douceur, dans le visage de sa fille. Depuis la mort de son mari, elle travaillait si tard, que sa vue se perdait. Comment vivre? la pension de veuve, les six cents francs qu’elle touchait,
suffisait à peine aux besoins de l’enfant. Pendant cinq
années, celle-ci avait vu sa mère pâlir et maigrir,
s’en aller un peu chaque jour, jusqu'à n'être plus qu’une ombre ; et elle gardait le remords de n'avoir pas été très sage, la désespérant par son manque
d'application au travail, recommencçant tous les lundis
. de beaux projets, jurant de l'aider bientôt à gagner de l’argent; mais ses jambes et ses bras parlaient malgré son effort, elle tombait malade, dès qu'elle restait tranquille. Alors, un matin, sa mère n’avait pu se lever, et elle était morte, la voix éteinte, les yeux pleins de grosses larmes. Toujours, elle l'avait ainsi présente, morte déjà, les yeux grands ouverts
et pleurant encore, fixés sur elle.
D'autres fois, Christine, questionnée par Claude sur Clermont, oubliait tout ce deuil, pour lâcher les gais souvenirs. Elle riait à belles dents de leur campement, rue de l’'Éclache, elle née à Strasbourg, le père Gascon, la mère Parisienne, tous les trois jetés dans cette Auvergne, qu'ils abominaient. La rue de l’Éclache, qui descend au Jardin-des-Plantes, étroite et humide, était d’une mélancolie de caveau; pas une boutique, jamais un passant, rien que les façades mornes, aux volets toujours fermés ; mais, vers le midi, dominant des cours intérieures, les fenêtres de leur logement avaient la joie du grand soleil. Même
la salle à manger ouvrait sur un large balcon, une sorte de galerie de bois, dont les arcades étaient garnies d’une glycine géante, qui les enfouissait dans sa verdure. Et elle y avait grandi, d’abord près de son père infirme, ensuite cloîtrée avec sa mère que la moindre sortie épuisait; eleignorait si complètement la ville et les environs, qu eile et Claude finissaient par s'égayer, lorsqu'elle accueillait ses questions d’un éternel : Je ne sais pas. Les montagnes? oui, il y avait des montagnes d'un côté, on les apercevait au bout des rues. Tandis que, de l’autre côté, en enfilant d’autres rues, on voyait des champs plats, à l'infini; mais on n y allait pas, c'était trop loin. Elle reconnaissait seulement le Puy de Dôme, tout rond, pareil à ure
bosse. Dans la ville, elle se serait rendue à la cathédrale, les yeux fermés : on faisait le tour par la place de Jaude, on prenait la rue des Gras; et il ne fallait point lui en demander davantage, le reste s’enchevêtrait, des ruelles et des boulevards en pente, une cité de lave noire qui dévalait, où les pluies d'orage. roulaient comme des fleuves, sous de formidables éclats de foudre. Oh! les orages de là-bas, elle en frissonnait encore! Devant sa chambre, au-dessus des toits, le paratonnerre du Musée était toujours en feu. Elle avait, dans la salle à manger qui servait aussi de salon, une fenêtre à elle, une profonde embrasure, grande comme une pièce, où se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires. C'était là que sa mère lui avait appris à lire; c'était là que, plus tard, elle s'endormait en écoutant ses professeurs, tellement la fatigue des lecons l'étourdissait. Aussi, maintenant, se moquait-elle de son ignorance : ah! une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su dire seulement tous les noms des rois de France, avec les dates! une musicienne fameuse qui en était restée aux « Petits bâteaux » ! une aquarelliste prodige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles étaient trop difficiles à imiter! Brusquement, elle sautait aux quinze mois qu'elle avait passés à la Visitation, après la mort de sa mère, un grand couvent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques; et les histoires de bonnes sœurs ne tarissaient plus, des jalousies, des niaiseries, des innocences à faire trembler. Elle devait entrer en religion, elle suffoquait à l’église. Tout lui semblait fini, lorsque la supérieure qui l’aimait beaucoup, l'avait elle-même détournée du cloître, en lui procurant cette place, chez madame Vanzade. Une surprise lui en restait,
comment la mère des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en elle? car, depuis qu’elle habitait Paris, elle était en effet tombée à une complète indifférence religieuse.
Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient épuisés, Claude voulait savoir quelle était sa vie chez madame Vanzade; et, chaque semaine, elle lui donnait de nouveaux détails. Dans le petit hôtel
-de Passy, silencieux et fermé, l'existence passait
régulière, avec Le tic-tac affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisinière et un valet le chambre, depuis quarante ans dans la famille, traversaient seuls les pièces vides, sans un bruit de leurs pantoufles, d’un pas de fantômes. Parfois, de loin en loin, venait une visite, quelque général octogénaire, si desséché, qu'il pesait à peine sur les tapis. C'était la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de veilleuse, à-travers les lames des persiennes. Depuis que madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait plus sa cham-
bre, elle n’avait d'autre distraction que de se faire lire des livres de piété, interminablement. Ah! ces
lectures sans fin, comme elles pesaient à la jeune
DSL
fille! Si elle avait su un métier, avec quelle joie elle aurait coupé des robes, épinglé des chapeaux, gaufré Ces pétales de fleurs! Dire qu'elle n’était capable de rien, qu’elle avait tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l’étoffe d’une fille à gages, d'une demi-domestique! Et puis, elle souffrait de cette demeure close, rigide, qui sentait la mort; elle était reprise des étourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au travail, pour faire plaisir à sa mère; une rébellion de son sang la soulevait, elle aurait crie et saulé, ivre du besoin de vivre. Mais
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FORT “ ON AT ET 4e VU nr Li à Lt @ F4 a
madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui ordonnant de longues promenades, qu’elle était pleine de remords, lorsque, au retour du | quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du Bois de Boulogne, inventer une cérémonie à l'église, où elle ne mettait plus les pieds. Chaque jour, madame semblait éprouver pourelleune tendresse plusgrande; c'étaient sans cesse des cadeaux, une robe de soie, une petite montre ancienne, jusqu’à du linge; et ellemême aimait beaucoup madame, elle avait pleuré un soir que celle-ci l’appelait sa fille, elle jurait de
ne la quitter jamais maintenant, le cœur noyé de
pitié, à la voir si vieille et si infirme. |
— Bah! dit Claude un matin, vous serez récompensée, elle vous fera son héritière.
Christine demeura saisie.
— Oh! pensez-vous ?... On dit qu’elle a trois mil-. lions... Non, non, je n’y ai jamais songé, je ne veux pas, qu'est-ce que je deviendrais?
Claude s'était détourné, et il ajouta d'une voix brusque : |
— Vous deviendriez riche, At tie D'abord, sans doute, elle vous mariera.
Mais, à ce mot, elle l'interrompit d’un éclat de % rire. | 2
— Avec un de ses vieux amis, le général qui à un menton en argent... Ah! la bonne folie! | ‘#4
Tous deux en restaient à une camaraderie de vieil- « les connaissances. [l'était presque aussi neuf qu'elle en toutes choses, n'ayant connu que des filles de » hasard, vivant au-dessus du réel, dans des amours a Cela leur semblait naturel et ts
CR ARS HP eg de nl NOR EX nee ne GR Un da vhs
secret, sn amitié, Sans aire galanterie qu’ une poi- s.
gnée de main à l’arrivée et qu'une poignée de main au départ. Lui, ne se questionnait même plus sur ce qu'elle pouvait savoir de la vie et de l’homme, dans ses ignorances de demoiselle honnête; et c'était elle qui le sentait timide, qui le regardait fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble étonné de la passion qui s’ignore. Mais rien encore de brülant ni d'agité ne gâtait le plaisir qu'ils éprouvaient -àêtre ensemble. Leurs mains demeuraient fraîches, ils parlaient de tout gaiement, ils se disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se fâcher. Seulement, cette amitié devenait si vive, qu’ils ne pouvaient plus vivre l’un sans l’autre.
Dès que Christine était là, Claude enlevait la clef de la porte. Elle-même l’exigeait : de cette façon, personne ne viendrait les déranger. Au bout de quelques visites, elle avait pris possession de l'atelier, elle y semblait chez elle. Une idée d’y mettre un peu d'ordre la tourmentait, car elle souffrait nerveuse- ment, au milieu d’un pareil abandon; mais ce n'était point besogne facile, le peintre défendait à madame Joseph de balayer, de peur que la poussière ne couvriît ses toiles fraîches: et, les premières fois, lorsque son amie tentait un bout de nettoyage, il la suivait d'un regard inquiet et suppliant. A quoi bon changer les choses de place? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir sous la main? Pourtant, elle montrait une obstination si gaie, elle paraissait si heureuse de jouer à . la ménagère, qu'il avait fini par la laisser libre. Maintenant, à peine arrivée, dégantée, la jupe épinglée pour ne pas la salir, elle bousculait tout, elle rangeait la vaste pièce en trois tours. Devant le poêle, on ne voyait plus un tas de cendre accumulée; le paravent cachait le lit et la toilette; le divan était brossé, l’ar-
moire frottée et luisante, la table de sapin désencombrée de la vaisselle, nette de taches de couleurs; et, au-dessus des chaises posées en belle symétrie, des
chevalets boiteux appuyés aux murs, le coucou -
énorme, épanouissant ses fleurs de carmin, avait l'air de battre d’un tic-tac plus sonore. C'était magnifique, on n'aurait pas reconnu la pièce. Lui, stupéfait, la regardait aller, venir, tourner en chantant. Était-ce
donc cette paresseuse qui avait des migraines into- .
lérables, au moindre travail? Mais elle riait : le travail
de tête, oui; tandis que le travail des pieds et des.
mains, au contraire, lui faisait du bien, la redressait
comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une
dépravation, son goût pour les soins bas du ménage,
ce goût qui désespérait sa mère, dont l'idéal d’éducation était l’art d'agrément, l’institutrice aux mains fines, ne touchant à rien. Aussi que de remontrances,
quand on la surprenait, toute petite, balayant, tor-
chonnant, jouant à la cuisinière avec délices! Encore
aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la pous-
sière, chez madame Vanzade, elle se serait moins ennuyée. Seulement, qu'aurait-on dit? Du coup, elle :
n'aurait plus été une dame. Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon, essoufflée de tant d'exercice, avec des yeux de potes qui mord au fruit défendu.
Claude, à cette heure, sentait autour de lui les bons soins d’une femme. Pour la faire asseoir et. causer tranquillement, il lui demandait, parfois, de
recoudre un poignet arraché, un pan de veston dé- -
chiré. D'elle-même, elle avait bien offert de visiter. son linge. Mais ce n’était plus sa belle flamme de ménagère quis agite. D'abord, elle ne savait pas, elle. tenait son aiguille en fille élevée ie le EDR de R
couture. Puis, cette immobilité, cette attention, ces petits points à soigner un par un, l’exaspéraient. L'atelier reluisait de propreté, comme un salon ; mais Claude restait en guenilles; et tous les deux en plaisantaient, ils trouvaient ça drôle.
Quels mois heureux ils passèrent, ces quatre mois de gelée et de pluie, dans l'atelier où le poêle rouge ronflait comme un tuyau d'orgue! L'hiver semblait - les isoler encore. Quand la neige couvrait les toits voisins, que des moineaux venaient battre de l’aile contre la baïe vitrée, ils souriaient d’avoir chaud et d'être perdus aimsi, au milieu de la grande: ville muette. Et ils n’eurent pas toujours que ce coin étroit, elle finit par lui permettre de la reconduire. Longtemps, elle avait voulu s’en aller seule, tourmentée de la honte d’être vue dehors au bras d’un homme. Puis, un jour qu'une averse brusque tombaïit, il fallut bien qu'elle le laissât descendre avec un parapluie; et, l'averse ayant cessé tout de suite, de l’autre côté du pont Louis-Philippe, elle l'avait renvoyé, ils étaieut seulement restés quelques minutes devant le parapet, à regarder le Mail, heureux de se trouver ensemble, sous le ciel libre. En bas, contre les pavés du port, les grandes toues pleines de pommes s’alignaient sur quatre rangs, si serrées, que des planches, entre elles, faisaient des sentiers, où couralent des enfants et des femmes; et ils s'amusèrent de cet écroulement de fruits, des tas énormes qui encombraient la berge, des paniers ronds qui voyagaient ; tandis qu’une odeur forte; presque puante, une odeur de cidre en fermentation, s’exhalait avec le souffle humide de la rivière. La semaine suivante, comme le soleil avait reparu et qu'il lui vantait la solitude des quais, autour de l’île Saint-Louis, elle
consentit à une promenade. Ils remontèrent le quai de Bourbon et le quai d'Anjou, s’arrêtant à chaque
pas, intéressés par la vie de la Seine, la dragueuse
dont les seaux grinçaient, le bateau-lavoir secoué d'un bruit de querelles, une grue, là-bas, en train de décharger un chaland. Elle, surtout, s’étonnait : était-ce possible que ce quai des Ormes, si vivant en face, que ce quai Henri IV, avec sa berge immense, sa plage où des bandes d’enfants et de chiens se culbutaient sur des tas de sable, que tout cet horizon de ville peuplée et active fût l'horizon de cité maudité, aperçu dans un éclaboussement de sang, la nuit de son arrivée ? Ensuite, ils tournèrent la pointe, ralentissant encore leur marche, pour jouir du désert et du silence que de vieux hôtels semblent mettre là;
ils regardèrent l’eau bouillonner à travers la forêt des .
charpentes de l’Estacade, ils revinrent en suivant le quai de Béthune et le quai d'Orléans, rapprochés par l'élargissement du fleuve, se serrant l'un contre l’autre devant cette coulée énorme, les yeux au loin sur le Port-au-Vin et le Jardin-des-Plantes. Dans le ciel pâle, des dômes de monuments bleuissaient. Comme ils arrivaient au pont Saint-Louis, il dut lui nom-
mer Notre-Dame qu'elle ne reconnaissait pas, vue.
ainsi du chevet, colossale et accroupie entre ses arcs-
boutants, pareils à des pattes au repos, dominée par la double tête de ses tours, au-dessus de sa longue
échine de monstre. Mais leur trouvaille, ce jour-là, ce fut la pointe occidentale de l’île, cette proue de
navire continuellement à l’ancre, qui, dans la fuite
des deux courants, regarde Paris sans jamais l'atteindre. Ils descendirent un escalier très raide, ils découvrirent une berge solitaire, plantée de grands
arbres: et c'était un refuge délicieux, un asile en.
PAEUMRE. 127
pleine foule, Paris grondant alentour, sur les quais, sur les ponts, pendant qu'ils goûtaient au bord de l’eau la joie d’être seuls, ignorés de tous. Dès lors, cette berge fut leur coin de campagne, le pays de plein air où ils profitaient des heures de soleil, quand la grosse chaleur de l'atelier, où le poêle rouge ronflait, les suffoquait et commençait à chauffer leurs mains d'une fièvre dont ils avaient peur.
Cependant, jusque-là, Christine refusait de se laisser accompagner plus loin que le Mail. Au quai des Ormes, elle congédiait toujours Claude, comme si Paris, avec sa foule et ses rencontres possibles, eût commencé à cette longue file de quais, qu'il lui fallait suivre. Mais Passy était si loin, et elle s’ennuyait tant à faire seule une course pareille, que peu à péu elle céda, lui permettant d’abord de pousser jusqu’à l'Hôtel-de-Ville, puis jusqu’au Pont-Neuf, puis jusqu'aux Tuileries. Elle oubliait le danger, tous deux s'en allaient maintenant bras dessus bras dessous, comme un jeune ménage; et cette promenade sans cesse répétée, cette marche lente sur le même trot- toir, du côté de l’eau, avait pris un charme infini, uné jouissance de bonheur telle, qu'ils ne devaient jamais en éprouver de plus vive. Ils étaient l’un à l’autre, profondément, sans s'être donnés encore. Il semblait que l’âme de la grande ville, montant du fleuve, les enveloppât de toutes les tendresses qui avaient battu dans ces vieilles pierres, au travers des âges.
Depuis les grands froids de décembre, Christine ne venait plus que l'après-midi; et c'était vers quatre heures, lorsque le soleil déclinait, que Claude la reconduisait à son bras. Par les jours de ciel clair, dès qu'ils débouchaient du pont Louis-Philippe, toute la trouée
des quais, immense, à l'infini, se déroulait. D’un bout à l’autre, le soleil oblique chauffait d’une poussière. d'or les maisons de la rive droite ; tandis que la rive gauche, les îles, les édifices, se découpaient en une ligne noire, sur la gloire enflammée du couchant. Entre cette marge éclatante et cette marge sombre, la Seine pailletée luisait, coupée des barres minces de ses ponts, les cinq arches du pont Notre-Dame sous l’arche unique du pont d’Arcole, puis le pont au Change, puis le Pont-Neuf, de plus en plus fins, montrant chacun, au delà de son ombre, un vif coup de lumière, une eau de satin bleu, blanchissant dans un reflet de miroir ; et, pendant que les découpures cré-
pusculaires de gauche se terminaient par la silhouette |
des tours pointues du Palais-de-Justice, charbonnées durement sur le vide, une courbe molle s’arrondissait à droite dans la clarté, si allongée et si perdue, que le
pavillon de Flore, tout là-bas, qui s’avançait comme 4
une citadelle, à l'extrême pointe, semblait un château du rève, bleuâtre, léger et tremblant, au milieu des fumées roses de l'horizon. Mais eux, baignés de soleil sous les platanes sans feuilles, détournaient les yeux de cet éblouissement, s’égayaient à certains coins, toujours les mêmes, un surtout, le pâté de maisons
très vieilles, au-dessus du Mail:en bas, de petites bou-
tiques de quincaillerie et d'articles de pêche à un
étage, surmontées de terrasses, fleuries de lauriers
et de vignes vierges, et, par derrière, des maisons plus hautes, délabrées, étalant des linges aux fenêtres, tout un entassement de constructions baroques,
un enchevêtrement de planches et de maçonneries, |
de murs croulants et de jardins suspendus, où des
É boules de verre allumaient des étoiles. Ils marchaient, ils délaissaient bientôt les grands bâtiments qui sui:
vaient, la Caserne, l'Hôtel-de-Ville, pour s'intéresser, de l’autre côté du fleuve, à la Cité, serrée dans ses murailles droites et lisses, sans berge. Au-dessus des maisons assombries, les tours de Notre-Dame, resplendissantes, étaient comme dorées à neuf. Des boîtes de bouquinistes commencaient à envahir les parapets ; une péniche, chargée de charbon, luttait contre le courant terrible, sous une arche du pont Notre-Dame. Et là, les jours de marché aux fleurs, malgré la rudesse de la saison, ils s’arrêtaient à respirer les premières violettes et les giroflées hâtives. Sur la gauche, cependant, la rive se découvrait et se prolongeait : au delà des poivrières du Palais-de-Justice, avaient paru les petites maisons blafardes du quai de l'Horloge, jusqu’à la touffe d'arbres du terreplein ; puis, à mesure qu'ilsavançaient, d'autres quais sortaient de la brume, très loin, le quai Voltaire, le quai Malaquais, la coupole de l'Institut, le bâtiment carré de la Monnaie, une longue barre grise de facades dont on ne distinguait même pas les fenêtres, un promontoire de toitures que les poteries des cheminées faisaient ressembler à une falaise rocheuse, s’enfonçcant au milieu d’une mer phosphorescente. En face, au contraire, le pavillon de Flore sortait du rêve, se solidifiait dans la flambée dernière de l’astre. Alors, à droite, à gauche, aux deux bords de l’eau, c'étaient les profondes perspectives du boulevard Sébastopol et du boulevard du Palais; c’étaient les bâtisses neuves du quai de la Mégisserie, la nouvelle Préfecture de police en face, le vieux Pont- Neuf, avec la tache d’encre de sa statue; c'étaient le Louvre, les Tuileries, puis, au fond, par-dessus Grenelle, les lointains sans borne, les coteaux de Sèvres, la campagne noyée d'un ruissellement de rayons.
Jamais Claude n'allait plus loin, Christine toujours
l’arrêtait avant le Pont-Royal, près des grands arbres des bains Vigier ; et, quand ils se retournaient pour échanger encore une poignée de main, dans l'or du soleil devenu rouge, ils regardaient en arrière, ils retrouvaient à l’autre horizon l’île Saint-Louis, d'où ils venaient, une fin confuse de capitale, que la nuit gagnait déjà, sous le ciel ardoisé de lorient,
Ah! que de beaux couchers de soleil ils eurent, pendant ces flâneries de chaque semaine ! Le soleil les accompagnait dans cette gaieté vibrante desquais,
la vie de la Seine, la danse des reflets au fil du courant, l'amusement des boutiques chaudes comme
des serres, et les fleurs en pot des grainetiers, et les cages assourdissantes des oiseliers, tout ce tapage de sons et de couleurs qui fait du bord de l’eau l’éternelle jeunesse des villes. Tandis qu'ils avançaient, la braise ardente du couchant s’empourprait à leur gauche, au-dessus de la ligne sombre des maisons; et l’astre semblait les attendre, s’inclinait à mesure, roulait lentement vers les toits lointains, dès qu'ils avaient dépassé le pont Notre-Dame, en face du fleuve élargi. Dans aucune futaie séculaire, sur aucune route de montagne, par les prairies d'aucune
plaine, il n’y aura jamais des fins de jour aussi triom-
phales que derrière la coupole de l'Institut. C’est Paris qui s'endort dans sa gloire. A chacune de leurs promenades, l'incendie changeait, des fournaises nouvelles ajoutaient leurs brasiers à cette couronne de
flammes. Un soir qu'une averse venait de les sur-. prendre, le soleil, reparaissant derrière la pluie, ak
luma la nuée tout entière, et il n’y eut plus sur leurs têtes que cette poussière d' eau embrasée, qui S ’irisait
de bleu et de rose. Les jours de ciel pur, au con-
traire, le soleil, pareil à une boule de feu, descendait majestueusement dans un lac de saphir tranquille; un instant, la coupole noire de l'Institut l'écornait, comme une lune à son déclin; puis, la boule se violaçait, se noyait au fond du lac devenu sanglant. Dès février, elle agrandit sa courbe, elle tomba droit dans la Seine, qui semblait bouillonner à l'horizon, sous l'approche de ce fer rouge. Mais les grands décors, les grandes féeries de l’espace ne flambaient que les soirs de nuages. Alors, suivant le caprice du vent, c’étaient des mers de soufre battant des rochers de corail, c'étaient des palais et des tours, des architectures entassées, brûlant, s’écroulant, lâchant par leurs brèches des torrents de lave ; ou encore, tout d’un coup, l’astre, disparu déjà, couché derrière un voile de vapeurs, perçait ce rempart d’une telle pous- . sée de lumière, que des traits d’étincellesjaillissaient, partaient d'un bout du ciel à l’autre, visibles, ainsi qu’une volée de flèches d’or. Et le crépuscule se faisait, et ils se quittaient avec ce dernier éblouissement dans les yeux, ils sentaient ce Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient épuiser, à toujours recommencer ensemble cette promenade, le long des vieux parapets de pierre.
Un jour enfin, il arriva ce que Claude redoutait, sans le dire. Christine semblait ne plus croire qu'on pût les rencontrer. Qui, du reste, la connaissait? Elle passerait ainsi, éternellement inconnue. Lui, songeait aux camarades, avait parfois un petit frisson, en croyant distinguer au loin quelque dos de sa connaissance. Il était travaillé d'une pudeur, l'idée qu'on pourrait dévisager la jeune fille, l’aborder, plaisanter peut-être, lui causait un insupportable malaise. Et, ce jour-là justement, comme elle se serrait à son bras,
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et qu’ils approchaient du pont des Arts, il tomba sur Sandoz et Dubuche, qui descendaient les marches du pont. Impossible de les éviter, on était presque face à face; d’ailleurs, ses amis l’avaient aperçu sans doute, … car ils souriaient. Très pâle, il avançait toujours; et il pensa tout perdu, en voyant Dubuche faire un mouvement vers lui; mais déjà Sandoz le retenait, l’'emmenait. Ils passèrent d’un air indifférent, ils disparurent dans la cour du Louvre, sans même se retourner. Tous deux venaient de reconnaître l’original de cette tête au pastel, que le peintre cachait avec une jalousie d’amant. Christine, très gaie, n'avait rien remarqué. Claude, le cœur battant à grands coups, lui répondait par des mots étranglés, touché aux larmes, débordant de gratitude pour la discrétion de ses deux vieux compagnons. 494 À À quelques jours de là, il eut encore une secousse. Il n’attendait pas Christine, et il avait donné rendez- E. vous à Sandoz; puis, comme elle était montée en cou- 1 rant passer une heure, dans une de ces surprises qui les ravissaient, ils venaient à leur habitude de retirer la clef, lorsqu'on frappa du poing, familièrement. 4 Tout de suite, lui reconnut cette façon de s’annon- « cer, si bouleversé de l'aventure, qu'il en renversa | une chaise : impossible te de ne pas répondre. Mais elle était devenue blême, elle le supplait 4 d'un geste éperdu, et il demeura immobile, l'haleine À coupée. Les coups continuaient dans la porte. Une voix cria : « Claude! Claude! » Lui, ne bougeait toujours point, combattu pourtant, les lèvres blanches, les veux à terre. Un grand silence régna, des pas descendirent, en faisant craquer les marches de « bois. Sa poitrine s'était gonflée d’une tristesse immcnse, il la sentait éclater de remords, à chacun de
ces pas qui s en allaient, comme s'il eût renié l’amitié de toute sa jeunesse.
Cependant, une après-midi, on frappa encore, et Claude n'eut que le temps de murmurer avec désespoir :
— La clef est restée sur la porte!
En effet, Christine avait oublié de la retirer. Elle s'effara, s’élanca derrière le paravent, tomba assise au bord du lit, son mouchoir sur la bouche, pour étouffer le bruit de sa respiration.
On tapait plus fort, des rires éclataient, le peintre dut crier : |
— Entrez! ie
Et son malaise augmenta, en apercevant Jory, qui, galamment, introduisait Irma Bécot. Depuis quinze jours, Fagerolles la lui avait cédée ; ou plutôt il s'était résigné à ce caprice, par crainte de la perdre tout à fait. Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des ateliers, dans une telle folie de sn corps, que chaque semaine elle déménageait ses trois chemises, quitte à revenir pour une nuit, si le cœur lui en disait.
— C'est elle qui a voulu visiter ton atelier, et je te l'amène, expliqua le journaliste.
Mais, sans attendre, elle se promenait, elle s’exclamait, très libre.
— Oh! que c’est drôle, ici! Oh! quelle drôle de peinture... Hein? soyez aimable, montrez-moi tout, je veux tout voir. Et où couchez-vous?
Claude, anxieux d'inquiétude, eut peur qu’elle n'écartât le paravent. Il s’imaginait Christine là derrière, il était désolé déjà de ce qu'elle entendait.
— Tu sais ce qu'elle vient te demander? reprit gaiement Jory. Comment, tu ne te rappelles pas? tu lui as promis de faire quelque chose d’après elle...
Las A4 PRET CE PP PP TUE Roi Fr HU
Elle te posera tout ce que tu ours n 'est- -Ce pas, ma chère?
— Pardi, tout de suite!
— C'est que, dit le peintre embarrassé, mon tableau me prendra jusqu'au Salon... Il y a là une figure qui me donne un mal!Impossible de men tirer, avec ces sacrés modèles !
Elle s'était plantée devant la toile, elle levait son petit nez d’un air entendu. |
— Cette femme nue, dans l'herbe... Eh bien! dites donc, si je pouvais vous être utile ?
Du coup, Jory s’enflamma.
— Tiens! mais c’est une idée! Toi qui cherches une belle fille, sans la trouver! Elle va se défaire. Défais-toi, ma chérie, défais-toi un peu, pour quil voie. /
D'une main, Irma dénoua vivement son chapeau, et elle cherchait de l’autre les agrafes de son cor-.
sage, malgré les refus énergiques de Claude, qui se débattait, comme si on l'eût violenté. 4
— Non, non, c’est inutile. Madame est trop pe- . tite. Ce n’est pas du tout ça, pas du tout!
— Qu'est-ce que ça fiche? dit-elle, vous verrez toujours.
Et Jory s’obstinait.
— Laisse donc! c’est à elle fe tu fais plaisir. Elle ne pose pas d'habitude, elle n’en a pas besoin ; mais ça larégale, de se montrer. Elle vivrait sans OURS e Défais-toi, ma chérie. Rien que la gorge, puisqu il a peur que tu ne le manges! j
Enfin, Claude l’empêcha de se déshabiller. Il bé- È gayait des excuses : plus tard, il serait très heureux; «
en ce moment, il craignait qu’un document nouveau n’achevât de l’embrouiller; et elle se CRISE de
L'ŒUVRE. 135 hausser les épaules, en le regardant fixement de ses Jolis yeux de vice, d’un air de souriant mépris.
Alors, Jory causa de la bande. Pourquoi donc Claude n'était-il pas venu, l’autre jeudi, chez Sandoz? On ne le voyait plus, Dubuche l’accusait d'être entretenu par une actrice. Oh! il y avait eu un attrapage entre Fagerolles et Mahoudeau, à propos de l’habit noir en sculpture! Gagnière, le dimanche d’aupara- vant, était sorti d’une audition de Wagner, avec un œil en compote. Lui, Jory, avait manqué d’avoir un duel, au café Baudequin, pour un de ses derniers articles du Zambour. C'est qu'il les menait raide, les peintres de quatre sous, les réputations volées! La campagne contre le jury du Salon faisait un vacarme du diable, il ne resterait pas un morceau de ces gabelous de l'idéal, qui empêchaient la nature d'entrer.
Claude l’écoutait, dans une impatience irritée. Il avait repris sa palette, il piétinait devant son tableau. L'autre finit par comprendre. |
— Tu désires travailler, nous te laissons.
Irma continuait à regarder le peintre, avec son vague sourire, étonnée de la bêtise de ce nigaud quine voulait pas d'elle, tourmentée maintenant du caprice de l'avoir, malgré lui. C'était laid, son atelier, et luimême n'avait rien de beau; mais pourquoi posait-il pour la vertu? Elle le plaisanta un instant, fine, intelligente, portant déjà sa fortune, dans le débraillé de sa jeunesse. Et, à la porte, elle s’offrit une dernière fois, en lui chauffant la main d’une pression longue etenveloppante.
— Quand vous voudrez.
Is étaient partis, et Claude dut aller écarter le paravent; Car, derrière, Christine restait au bord du lit, comme sans force pour se lever. Elle ne parla pas
de cette fille, elle déclara simplement qu'elle avait. eu bien peur; et elle voulut s’en aller tout de suite, tremblant d'entendre frapper encore, emportant au fond de ses yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point. - Longtemps, d’ailleurs, ce milieu d art brutal, cet atelier empli de tableaux violents, était demeuré pour elle un malaise. Elle ne pouvait s’habituer aux nudités vraies des académies, à la réalité crue des études faites en Provence, blessée, répugnée. Surtout elle n'y comprenait rien, grandie dans la tendresse et l’admiration d'un autre art, ces fines aquarelles de sa mère, ces éventails d’une délicatesse de rêve, où des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleuâtres. Souvent encore, elle-même s’amusait à de petits pay sages d’écolière, deux ou trois motifs toujours répétés, un lac avec une ruine, un moulin battant l’eau d’une rivière, un chalet et des sapins blancs de neige. Et elle s’étonnait : était-ce possible qu’un garçon intelligent peignît d’une façon si déraisonnable, si laide, si fausse? car elle ne trouvait pas seulement ces réalités d’une hideur de monstres, elle les jugeait aussi en dehors de toute vérité permise. Enfin, il fallait être fou. 3 Un jour, Claude voulut absolument voir un petit album, son ancien album de Clermont, dont elle lui avait parlé. Après s’en être longtemps défendu, elle l’apporta, flattée au fond, ayant la vive curiosité de savoir ce qu'il dirait. Lui, le feuilleta en souriant; et, comme il se taisait, elle murmura la première : — Vous trouvez ça mauvais, n'est-ce Ds:
— Mais non, répondit-il, c’est innocent. : Res Le mot la PAS CE 31e le ton bonhomme qui 1e rendait aimable. | A
— Dame! j'ai eu si peu de leçons de maman!
Moi, j'aime que ce soit bien fait et que ça plaise.
Alors, il éclata franchement de rire.
— Avouez que ma peinture vous rend malade. Je l'ai remarqué, vous pincez les lèvres, vous arrondissez-des yeux de terreur... Ah! certes, ce n’est pas de la peinture pour les dames, encore moins pour les jeunes filles... Mais vous vous y accoutumerez, il
ny à là qu'une éducation de l'œil ; et vous verrez
que c’est très sain et très honnête, ce que je fais là.
En effet, peu à peu, Christine s’accoutuma. La conviction artistique n’y entra pour rien d’abord, d'autant plus que Claude, avec son dédain des jugements de la femme, ne l’endoctrinait pas, évitant au contraire de parler art avec elle, comme s’il eût voulu se réserver cette passion de sa vie, en dehors de la passion nouvelle qui l’envahissait. Seulement, elle glissait à l'habitude, elle finissait par éprouver de
l'intérêt pour ces toiles abominables, en voyant
quelle place souveraine elles tenaient dans l'existence du peintre. Ge fut sa première étape, elle s’attendrit de cette rage de travail, de ce don absolu de tout un être : n'était-ce pas touchant? n’y avait-il pas là quelque chose de très bien? Puis, lorsqu'elle remarqua les joies et les douleurs qui le bouleversaient, à la suite d’une bonne séance ou d'une mauvaise, elle arriva d'elle-même à se mettre de moitié dans son effort. Elle s’attristait, si elle le trouvait triste; elle ségayait, quand il l’accueillait gaiement; et, dès lors, ce fut sa préoccupation : avait-il beaucoup tra-
. vaillé? était-il content de ce qu'il avait fait, depuis
leur dernière entrevue? Au bout du deuxième mois,
elle était conquise, elle se plantait devant les toiles,
URLS, D De Did
n'en avait plus peur, n’approuvait toujours pas beau
coup cette façon de peindre, mais commencait à répéter des mots d'artiste, déclarait ça « vigoureux, crânement bâti, bien dans la lumière ». Il lui semblait si bon, elle l’aimait tant, qu'après l'avoir excusé. de barbouiller de pareilles horreurs, elle en venait à leur découvrir des qualités, pour les aimer aussi un peu. : RER Cependant, il était un tableau, le grand, celui du prochain Salon, qu'elle fut longue à accepter. Déjà elle regardait sans déplaisir les académies de l'atelier Boutin et les études de Plassans, qu'elle s'irritaitencore contre la femme nue, couchée dans l'herbe. C'était une rancune personnelle, la honte d’avoir cru un instant se reconnaître, une sourde gêne en face ce grand corps, qui ON à la blesser, bien de ‘elle y retrouvât de moins en moïns ses traits. D'abord, elle avait protesté en détournant les yeux. Maintenant, elle restait des minutes entières, les regards fixes, dans une contemplation muette. Comment donc sa ressemblance avait-elle disparu ainsi? A mesure que le peintre s’acharnait, jamais content, revenant cent fois sur le même morceau, cette ressemblance s'évanouissait un peu chaque fois. Et, sans qu’elle pût analyser cela, sans qu’elle osât même 4 se l'avouer, elle dont la pudeur s'était révoltée le premier jour, elle éprouvait un chagrin croissant à voir que rien d’elle ne demeurait plus. Leur amitié lui paraissait en pâtir, elle se sentait moins près de … lui, à chaque trait qui s’effaçait. Ne l’aimait-il pas, | qu il la laissait ainsi sortir de son œuvre? et quelle “4 était cette femme nouvelle, cette face inconnue et. à vague qui perçait sous la sienne ? LA Claude, désolé d’avoir gâté la tête, ne savait jus | tement de quelle manière lui demander quelques
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heures de pose. Elle se serait simplement assise, il n aurait pris que des indications. Mais il l'avait vue si fâchée, qu'il craignait de l'irriter encore. Après s'être promis de la supplier gaiement, il ne trouvait pas les mots, tout d’un coup honteux, comme s’il se fût agi d’une inconvenance.
Une après-midi, il la bouleversa par un de ces accès de colère, dont il n’était pas le maître, même devant elle. Rien n'avait marché, cette semaine-là. II parlait de gratter sa toile, il se promenait furieusement, en lâchant des ruades dans les meubles. Tout d’un coup, il la saisit par les épaules et la posa sur le divan.
— Je vous en prie, rendez-moi ce service, ou Jen crè ve, parole d'honneur !
Effarée, elle ne comprenait pas.
— Quoi, que voulez-vous ?
Puis, lorsqu'elle le vit prendre ses brosses, elle ajouta étourdiment : |
— Ah! oui... Pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé plus tôt: ?
D'’elle-même, elle se renversa sur un coussin, elle
glissa le bras sous la nuque. Mais une surprise et une confusion d'avoir consenti si vite, l'avaient rendue grave; car elle ne se savait pas décidée à cette
chose, elle aurait bien juré que jamais plus FHe ne lui servirait de modèle.
Ravi, il cria:
— Vrai! vous consentez!... Nom d’un chien! la sacrée bonne femme que je vais bâtir avec vous !
De nouveau, sans réfléchir, elle dit :
— Ok! la tête seulement!
Et lui, bredouilla, dans une hâte d'homme qui
craint d'être allé trop loin :
— Bien sûr, bien sûr, seulement la tête !
Une gêne les rendit muets, il se mit à peindre, tandis que les yeux en l’air, immobile, elle restait troublée d’avoir lâché une pareille phrase. Déjà, sa complaisance l’emplissait d’un remords, comme si elle entrait dans quelque chose de coupable, en laissant donner sa ressemblance à cette nudité de femme, éclatante sous le soleil.
Claude, en deux séances, campa la tête. Il exultait de joie, il eriait que c'était son meilleur morceau de peinture; et il avait raison, jamais il n'avait baïgné dans de la vraie lumière un visage plus vivant. Heureuse de le voir si heureux, Christine s'était égayée,
elle aussi, au point de trouver sa tête très bien, pas .
très ressemblante toujours, mais d’une expression étonnante. Ils restèrent longtemps devant le tableau, à cligner les yeux, à se reculer jusqu’au mur.
— Maintenant, dit-il enfin, je vais la bâcler avec
un modèle... Ah! cette gueuse, je la tiens donc!
Et, dans un accès de gaminerie, 1l empoigna la jeune fille, ils dansèrent ensemble ce qu'il appelait «le pas du triomphe ». Elle riait très fort, adorant le jeu, n’éprouvant plus rien de son trouble, ni scrupules ni malaise.
Mais, dès la semaine suivante, Claude Ep),
sombre. Il avait choisi Zoé Piédefer, pour poser.le corps, et elle ne lui donnait pas ce qu'il voulait : la tête, si fine, disait-il, ne s'emmanchait point sur ces
épaules canailles. Il s'obstina pourtant, gratta, re commença. Vers le milieu de janvier, pris de déses-
poir, il lâcha le tableau, le retourna contre le mur; puis, quinze jours plus tard, il s’y remit, avec un autre modèle, la grande Judith, ce qui le forca à
changer les tonalités. Les choses se gâtèrent en-
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