‹ L'œuvreChapitre 25 sur 68 · PRE · texte numérisé non relu

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1e un CORRE INTÉTICUTC AUS

st PL ŒUVRE. | 185

— Voussavez, ce sera deux cent cinquante francs. Envoyez- moi du monde.

À Paris, Claude accompagna Christine jusqu’à l'hôtel de madame Vanzade. Ils étaient devenus très tristes, 1ls échangèrent une longue poignée de main,

désespérée et muette, n’osant s’'embrasser.

Une vie de tourment commença. En quinze jours, elle ne put venir que trois fois ; et elle accourait, essoufflée, n'ayant que quelques minutes à elle, car justement la vieille dame se montrait exigeante. Lui, Ja questionnait, inquiet de la voir pâlie, énervée, les yeux brillants de fièvre. Jamais elle n’avait tant souffert de cette maison pieuse, de ce caveau, sans air et sans jour, où elle se mourait d’ennui. Ses étourdissements l'avaient reprise, le manque d’exercice faisait battre le sang à ses tempes. Elle lui avoua qu'elle

s'était évanouie, un soir, dans sa chambre, comme

tout d’un coup étranglée par une main de plomb. Et

elle n'avait pas de paroles mauvaises contre sa mai- tresse, elle s’attendrissait au contraire : une pauvre

créature si vieille, si infirme, si bonne, qui l’appelait sa fille! Cela lui coûtait comme une vilaine action, chaque fois qu’elle l’abandonnait, pour courir chez son amant.

Deux semaines encore se passèrent. Les mensonges dont elle devait payer chaque heure de liberté, lui devinrent intolérables. Maintenant, c'était frémissante de honte qu’elle rentrait dans cette maison rigide, où son amour lui semblait une tache. Elle s'était donnée, elle l'aurait crié tout haut, et son honnêteté se révoltait à cacher cela comme une faute, à mentir bassement, ainsi qu'une servante qui craint un renvoi.

Enfin, umssoir, dans l'atelier, au moment où elle

partait une fois encore, Christine se jeta entreles bras de Claude, éperdument, sanglotant de souf- «= france et de passion. Le 4

— Ah! je ne peux pas, je ne peux pas... Garde-moi : donc, empêche-moi de retourner là-bas!

Il l'avait saisie, il l’'embrassait à l’étouffer. 4

— Bien vrai? tu m'aimes! Oh! cher amour! Mais je n’ai rien, moi, et tu perdrais tout. Est-ce que je 4 puis tolérer que tu te dépouilles ainsi? 4

Elle sanglota plus fort, ses paroles bégayées se brisaient dans ses larmes.

— Son argent, n'est-ce pas? ce qu’elle me laisserait.… Tu crois donc que je calcule? Jamais je ny ai songé, je te le jure. Ah! qu'elle garde tout et que je sois libre! Moi, je ne tiens à rien ni à personne, je n'ai aucun parent, ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux? Je ne demande point que tu m'épouses, je demande seulement à vivre avec Loi...

Puis, dans un dernier sanglot de torture : g:

— Ah! tu as raison, c'est mal de l'abandonner, cette pauvre femme! Ah! je me méprise, je voudrais avoir la force. Mais je taime trop, je souffre trop, je ne peux pourtant pas en mourir. ‘: -

— Reste! reste! cria-t-il. Et que ce soient les autres 7. qui meurent, il n'y a que nous deux! … 14

Il l'avait assise sur ses genoux, tous deux pleu- fe raient et riaient, en jurant au milieu de leurs baisers +14 qu'ils ne se sépareraient jamais, Jamais plus. ‘ ‘4

Ce fut une folie. Christine quitta brutalement madame Vanzade, emporta sa malle, dès le lendemain. 4 Tout de suite, Claude et elle avaient évoqué la vicille maison déserte de Bennecourt, les rosiers géants, re les pièces immenses. Ah! partir, partir sans perdte É une heure, vivre au bout de la terre, dans ia dou-

Ka

ceur de leur jeune ménage! Elle, joyeuse, battait des mains. Lui, saignant encore de son échec du Salon, ayant le besoin de se reprendre, aspirait à ce grand repos de la bonne nature; et il aurait là-bas le vrai plein air, il travaillerait dans l'herbe jusqu’au cou, il rapporterait des chefs-d'œuvré. En deux jours, tout fut prêt, le congé de l’atelier donné, les quatre meubles portés-au chemin de fer. Une chance heureuse leur était advenue, une fortune, cinq cents francs payés par le père Malgras, pour un lot d’une vingtaine de toiles, qu’il avait triées au milieu des épaves du déménagement. Ils allaient vivre comme des princes, Claude avait sa rente de mille francs, Christine apportait quelques économies, un trousseau, des robes. Et ils se sauvèrent, une véritable fuite, les amis évités, pas mème prévenus par une lettre, Paris dédaigné et lâché avec des rires de soulagement. ; | Juin s’achevait, une pluie torrentielle tomba pen- dant la semaine de leur installation ; et ils découvrirent que le père Poirette, avant de signer avec eux, avait enlevé la moitié des ustensiles de cuisine. Mais la désillusion restait sans prise, ils pataugaient avec délices sous les averses, ils faisaient des voyages de trois lieues, jusqu'à Vernon, pour acheter des assiettes et des casseroles, qu’ils rapportaient en triomphe. Enfin, ils furent chez eux, n’occupant en haut qu’une des deux chambres, abandonnant l’autre aux souris, transformant en bas la salle à manger en un vaste atelier, surtout heureux, amusés comme des enfants, de manger dans la cuisine, sur une table de sapin, près de l'âtre où chantait le pot-au-feu. Ils avaient pris pour les servir une fille du village, qui venait le matin et s’en allait le soir, Mélie, une nièce

18S LES ROUGO N- MACQUART.

des Faucheur, dont la stupidité les enchantait. Non on n’en aurait pas trouvé une plus bête dans tout le département | 1 Le soleil ayant reparu, des journées adorables se 4 suivirent, des mois coulèrent dans une félicité monotone. Jamais ils ne savaient la date, et ils confondaient tous les jours de la semaine. Le matin, ils s'oubliaient très tard au lit, malgré les rayons qui ensanglantaient les murs blanchis de la chanÿbre, … à travers les fentes des volets. Puis, après le dé-. jeuner, c'étaient des flâneries sans fin, de grandes courses sur le plateau planté de pommiers, par des chemins herbus de campagne, des promenades le … ‘long de la Seine, au milieu des prés, jusqu’à la Roche-Guyon, des explorations plus lointaines, de véritables voyages de l’autre côté de l’eau, dans les champs de blé de Bonnières et de Jeufosse. Un bourgeois, forcé de quitter le pays, leur avait vendu un … vieux canot trente francs ; et ils avaient aussi la 4 rivière, ils s'étaient pris Fe elle d’une passion . de sauvages, y vivant des jours entiers, naviguant, découvrant des terres nouvelles, restant cachés sous les saules des berges, dans les petits bras noirs … d'ombre. Entre les îles semées au fil de l’eau, il Y4 avait toute une cité mouvante et mystérieuse, un lacis de ruelles par lesquelles ils filaient doucement 4 frôlés de la caresse des branches basses, seuls au À mn avec les ramiers et les martins-pêcheurs. i, parfois, devait sauter sur le sable, les jambes F nues, pour pousser le canot. Elle, vaillante, maniait les rames, voulait remonter les courants les plus durs, glorieuse de sa force. Et, le soir, ils mangeaient | des soupes aux choux dans la cuisine, ils riaient de la L. bêtise de Mélie dont ils avaient ri la rene pu dès 4

neuf heures, ils étaient au lit, dans le vieux lit de noyer, vaste à y loger une famille, et où ils faisaient leurs douze heures, jouant dès l’aube à se jeter les oreillers, puis se rendormant, leurs bras à leurs Cous.

Chaque nuit, Christine disait :

— Maintenant, mon chéri, tu vas me promettre ane chose : c’est que tu travailleras demain.

— Oui, demain, je te le jure.

— Et tu sais, je me fâche, cette fois... Est-ce que c’est moi qui t’'empêche ?

— Toi, quelle idée !... Puisque je suis venu pour travailler, que diable ! Demain, tu verras.

Le lendemain, ils repartaient en canot; elle-même le regardait avec un sourire gêné, quand elle le voyait n'emporter ni toile ni couleurs; puis, elle lembrassait en riant, fière de sa puissance, touchée de ce continuel sacrifice qu'il lui faisait. Et c’étaient de nouvelles remontrances attendries : de- . main, oh ! demain, elle l’attacherait plutôt nl sa toile |

Claude, cependant, fit quelques tentatives de travail. Il commenca une étude du coteau de Jeufosse, avec la Seine au premier plan ; mais, dans l’île où il s'était installé, Christine le suivait, s’allongeait sur l'herbe, près de lui, les lèvres entr’ouvertes, les yeux noyés au fond du bleu; et elle était si désirable dans ces verdures, dans ce désert où seules passaient les voix murmurantes de l’eau, qu’il lâchait sa palette à chaque minute, couché près d’elle, tous les deux anéantis et bercés par laterre. Une autre fois, au-dessus de Bennecourt, une vieille ferme le séduisit, abritée de pommiers antiques, qui avaient grandi comme des chênes. Deux jours de suite, il y vint; seulement,

Je troisième, elle l'emmena au marché de Bonnières, pour acheter des poules ; la journée suivante fut encore perdue, la toile avait séché, il s'impatienta à

la reprendre, et finalement l’abandonna. Pendant toute la saison chaude, il n’eut ainsi que des velléités,

des bouts de tableau ébauchés à peine, quittés au : =

moindre prétexte, sans un effort de persévérance. Sa passion de travail, cette fièvre de jadis qui le mettait debout dès l'aube, bataillant contre la peinture rebelle, semblait s’en être allée, dans une réaction d'indifférence et de paresse; et, délicieusement, comme

après les grandes maladies, il végétait, il goûtait la « joie unique de vivre par toutes les fonctions de son

Corps. \

Aujourd'hui, Christine Re existait. C'était elle è Re qui l’enveloppait de cette haleine de flamme, où

s’'évanouissaient ses volontés d’artiste. Depuis le

baiser ardent, irréfléchi, qu’elle lui avait posé aux lèvres la première, une femme était née de la jeune

fille, l'amante qui se débattait chez la vierge, qui 4

gonflait sa bouche grande et l’avançait, dans la carrure du menton. Elle se révélait ce qu'elle devait être, malgré sa longue honnêteté : une chair de passion, une de ces chairs sensuelles, si troublantes,

quand elles se dégagent de la pudeur où elles dors ment. D'un coup et sans maître, elle savait l'amour, elle y apportait l’'emportement de son innocence; et, elle ignorante jusque-là, lui presque neuf encore, L faisant ensemble les découvertes de la volupté, s’exal-

taient dans le ravissement de cette initiation commune. Il s’accusait de son ancien mépris : fallait-il être sot, de dédaigner en enfant des félicités qu'on n'avait pas vécues! Désormais, toute sa tendresse de.

la chair de la femme, cette FORAESESS dont il épuisait

autrefois le désir dans ses œuvres, ne le brälait plus que pour ce corps vivant, souple et tiède, qui était son bien. Il avait cru aimer les jours frisant sur les gorges de soie, les beaux tons d'ambre pâle qui dorent la rondeur des hanches, le modelé douillet des ventres purs. Quelle illusion de rêveur! À cette heure seulement, il le tenait à pleins bras, ce triomphe de pos- séder son rêve, toujours fuyant jadis sous sa main impuissante de peintre. Elle se donnait entière, il la . prenait, depuis sa nuque jusqu à ses pieds, il la ser- rait d’une étreinte à la faire sienne, à l’entrer au fond de sa propre chair. Et elle, ayant tué la peinture, heureuse d'être sans rivale, prolongeait les noces. Au lit, le matin, c’étaient ses bras ronds, ses jambes douces qui le gardaient si tard, comme lié par des chaînes, dans la fatigue de leur bonheur; en canot, lorsqu'elle ramait, il se laissait emporter sans force, ivre, rien qu à regarder le balancement de ses reins; sur l'herbe des îles, les yeux au fond de ses yeux, il restait en extase des journées, absorbé par elle, vidé de son cœur et de son sang. Et toujours, et partout, ils se possédaient, avec le besoin inassouvi de se posséder encore.

Une des surprises de Claude était de la voir rougir pour le moindre gros mot qui lui échappait. Les jupes rattachées, elle souriait d’un air de gêne, détournait la tête, aux allusions gaillardes. Elle n’aimait pas ça. Et, à ce propos, un jour, ils se fâchèrent presque: |

C'était, derrière leur maison, dans le petit bois de chênes, où ils allaient parfois, en souvenir du baiser qu'ils y avaient échangé, lors de leur première visite à Bennecourt. Lui, travaillé d’une curiosité, l’interrogeait sur sa vie de couvent. Il la tenait à la taille, la

chatouillait de son souffle, derrière l'oreille, en HAS chant de la confesser. Que savait-elle de l'homme, Bà- | bas? qu'en disait-elle avec ses amies? quels idéese faisait-elle de ça?

— Voyons, mon mimi, conte-moi un peu... Est-ce que tu te doutais ? e

Mais elle avait son rire mécontent, elle essayait de se dégager. |

__ Es-tu bête! laisse- -moi donc! À quoi ça

t’avance-t-1l ?

— Ça m'amuse... Alors, tu savais?

Elle eut un geste de confusion, les joues envahies de rougeur.

— Mon Dieu! comme les autres, des choses...

Puis, en se cachant la face contre son épaule “

— On est bien étonnée tout de même. 1

Il éclata de rire, la serra follement, la couvrit d’une pluie de baisers. Mais, quand il crut l'avoir conquise et qu'il voulut obtenirses confidences, ainsi que d’un camarade qui n’a rien à cacher, elles'é + chappa en phrases fuyantes, elle finit par bouder, 4 muette, impénétrable. Et jamais elle n’en avoua plus long, même à lui qu'elle adorait. Il y avait là ce fond que les plus franches gardent, cet éveil de leur sexe dont le souvenir demeure enseveli et comme sacré. Elle était très femme, elle se réservait, en se donnant toute. FATF ANNE F

Pour la première fois, ce jour-là, Claude sentit qu'ils restaient étrangers. Une impression de glace, le froid d’un autre corps, l'avait saisi. Est-ce que rien de l’un ne pouvait donc pénétrer dans l'autre, quand ils s'étouffaient, entre leurs bras éperdus, Ex avides d’étreindre toujours davantage, au delà même | de la possession ? |

Les jours passaient cependant, etils ne souffraient point de la solitude. Aucun besoin d’une distraction, d'une visite à faire ou à recevoir, ne les avait encore sortis d'eux-mêmes. Les heures qu’elle ne vivait pas près de lui, à son cou, elle les employait en ménagère bruyante, bouleversant la maison par de grands nettoyages que Mélie devait exécuter sous ses yeux, ayant des fringales d'activité qui la faisaient se battre en personne contre les trois casseroles de la cuisine. . Mais le jardin surtout l’occupait : elle abattait des moissons de roses sur les rosiers géants, armée d’un sécateur, les mains déchirées par les épines; elle s'était donné une courbature à vouloir cueillir les abricots, dont elle avait vendu la récolte deux cents francs aux Anglais qui battent le pays chaque année; et elle en tirait une vanité extraordinaire, elle rêvait de vivre des produits du jardin. Lui, mordait moins

à la culture. Il avait mis son divan dans la vaste salle transformée en atelier, il s'y allongeait pour la regarder semer et planter, par la fenêtre grande ouverte. C'était une paix absolue, la certitude qu'il ne viendrait personne, que pas un coup de sonnette ne le dérangerait, à aucun moment de la journée. Il poussait si loin cette peur du dehors, qu’il évitait

de passer devant l'auberge des Faucheur, dans la continuelle crainte de tomber sur une bande de cama-

rades, débarqués de Paris. De tout l'été, pas une àme ne se montra. Il répétait chaque soir, en montant se coucher, que tout de même c'était une rude chance.

Une seule plaie secrète saignait au fond de cette joie. Après la fuite de Paris, Sandoz ayant su l'adresse et ayant écrit, demandant s'il pouvait aller le voir, Claude n avait pas répondu. Une brouille s’en était

suivie, et cette vieille amitié semblait morte. Christine s’en désolait, car elle sentait bien qu'il avait rompu pour elle. Continuellement, elle en parlait, ne voulant pas le fâcher avec ses amis, exigeant qu'il les rappelât. Mais, s'il promettait d'arranger les choses, il n’en faisait rien. C'était fini, à quoi bon revenir sur le passé? >

Vers les derniers jours de juillet, l’argent devenant rare, il dut se rendre à Paris, pour vendre au père Malgras une demi-douzaine d'anciennes études ; et, en l’accompagnant à la gare, elle lui fit jurer d'aller serrer la main à Sandoz. Le soir, elle était là de nouveau, devant la station de Bonnières, qui l’attendait,

— Eh bien! l’as-tu vu, vous êtes-vous embrabsésts

Il se mit à marcher près d'elle, muet d’ embarras. Puis, d’une voix sourde :

— Non, je n'ai pas eu le temps.

Alors, elle dit, navrée, tandis que deux grosses larmes noyaient ses yeux :

— Tu me fais beaucoup de peine.

Et, comme ils étaient sous les arbres, il la baisa au 4 “visage, en pleurant lui aussi, en la suppliant de ne 1 pas augmenter son chagrin. Est-ce qu'il pouvait … changer la vie? N’était-ce point assez déjà d'être heureux ensemble? 4

Pendant ces premiers mois, ils firent une cette + rencontre. (était au-dessus de Bennecourt, en re- … montant du côté de la Roche-Guyon. Ils suivaient un chemin désert et boisé, un de ces délicieux che- mins creux, lorsque, à un détour, ils tombèrent Fe sur trois bourgeois en promenade, le père, la mère « et la fille. Justement, se croyant bien seuls, ils s'étaient pris à la taille, en amoureux qui s’oublient -

derrière les haies : elle, ployée, abandonnait ses lèvres; lui, rieur, avançait les siennes; et la surprise fut si vive, qu'ils ne se dérangèrent point, toujours liés d’une étreinte, marchant du même pas ralenti. Saisie, la famille restait collée contre un des talus, le père gros et apoplectique, la mère d'une maigreur de couteau, la fille réduite à rien, déplumée comme un oiseau malade, tous les trois laids et pauvres du sang vicié de leur race. Ils étaient une honte, en pleine vie de la terre, sous le grand soleil. Et, soudain, la triste enfant qui regardait passer l'amour avec des yeux stupéfaits, fut poussée par son père, emmenée par sa mère, hors d'eux, exaspérés de ce baiser libre, demandant s’iln’y avait donc plus de police dans nos campagnes ; tandis que, toujours sans hâte, les deux amoureux s’en allaient triomphants, dans leur gloire. Claude pourtant s’interrogeait, la mémoire hésitante. Où diable avait-il vu ces têtes-là, cette déchéance bourgeoise, ces faces déprimées et tassées, qui suaient les millions gagnés sur le pauvre monde? C'était assurément dans une circonstance grave de sa vie. Et il se souvint, il reconnut les Margaillan, cet entrepreneur que Dubuche promenait au Salon des Refusés, et qui avait ri devant son tableau, d’un rire tonnant d’imbécile. Deux cents pas plus loin, comme il débouchait avec Christine du chemin creux, et qu'ils se trouvaient en face d’une vaste -propriété, une grande bâtisse blanche entourée de beaux arbres, ils apprirent d'une vieille paysanne que la Richaudière, comme on la nommait, appartenait aux Margaillan depuis trois années. Ils l'avaient payée quinze cent mille francs et ils venaient d'y faire des embellissements pour plus d’un million. | — Voilà un coin du pays où l'on ne nous repren-

dra guère, dit Claude en redescendant vers Bennecourt. Ils gâtent le paysage, ces monstres! : Mais, dès le milieu d'août, un gros événement changea leur vie : Christine était enceinte, et elle ne. s en apercevait qu'au troisième mois, dans son insouciance d’amoureuse. Ce fut d'abord une stupeur pour elle et pour lui; jamais ils n'avaient songé que cela pût arriver, Puis, ils se raisonnèrent, sans joie pourtant, lui troublé de ce petit être qui allait venir compliquer l'existence, elle saisie d’une angoisse qu’elle ne s’expliquait pas, comme si elle eût craint que cet accident-là ne fût la fin de leur grand amour. Elle pleura longtemps à son cou, il tâchait vainement de la consoler, étranglé de la même tristesse sans nom. Plus tard, quand ils se furent habitués, ils s'attendrirent sur le pauvre petit, qu'ils avaient fait sans le vouloir, le jour tragique où elle s'était livrée à lui, dans les larmes, sous le crépuscule navré qui noyait “il l'atelier : les dates y étaient, ce serait l'enfant de la souffrance et de la pitié, souffleté à sa conception du rire bête des foules. Et, dès lors, comme ilsn'étaient pas méchants, ils l’attendirent, le souhaitèrent même, s'occupant déjà de lui et préparant tout £ pour sa venue. à à L'hiver eut des froids terribles, Christine futretenue par un gros rhume dans la maison mal close, … qu'on ne parvenait pas à

à chauffer. Sa grossesse lui causait de fréquents malaises, elle restait accroupie devant le feu, elle était obligée de se fâcher, pour que Claude sortit sans elle, fit de longues marches sur la terre gelée et sonore des routes. Et lui, pendant ces promenades, en se retrouvant seul après des mois de continuelle existence à deux, sétonnait de la facon dont avait tourné sa vie, en dehors de s

volonté. Jamais il n’avait voulu ce ménage, même avec elle ; il en aurait eu l'horreur, si on l'avait consulté ; et ça s'était fait cependant, et ça n'était plus

à défaire; car, sans parler de l'enfant, il était de

ceux qui n'ont point le courage de rompre. Évidemment, cette destinée l’attendait, il devait s’en tenir à la première qui n'aurait pas honte de lui. La terre dure sonnait sous ses galoches, le vent glacial figeait

sarêverle, attardée à des pensées vagues, à sa chance

d'être tombé du moins sur une fille honnête, à tout ce qu'il aurait souffert de cruel et de sale, s’il s'était mis avec un modèle, las de rouler les ateliers; et il était repris de tendresse, il se hâtait de rentrer pour serrer Christine de ses deux bras tremblants, comme s’il avait failli la perdre, déconcerté seulement lorsqu'elle se dégageait, en poussant un cri de douleur. — Oh! pas si fort! tu me fais du mal!

. Elle portait les mains à son ventre, et lui regardait

ce ventre, toujours avec la même surprise anxieuse.

L'accouchement eut lieu vers le milieu de février. Une sage-femme était venue de Vernon, tout marcha très bien : la mère fut sur pied au bout de trois semaines, l'enfant, un garcon, très fort, tétait si goulument, qu’elle devait se lever jusqu’à cinq fois la nuit, pour l'empêcher de crier et de réveiller son père. Dès lors, le petit être révolutionna la maison, Car elle, si active ménagère, se montra nourrice très maladroite. La maternité ne poussait pas en elle, malgré son bon cœur et ses désolations au moindre bobo; elle se lassait, se rebutait tout de suite, appelait Mélie, qui aggravait les embarras par sa stupidité béante ; et il fallait que le père accourût Paider, plus gêné encore que les deux femmes. Son ancien malaise à coudre, son inaptitude aux travaux

de son sexe, reparaissait dans les soins que :récla "#08 mait l'enfant. Il fut assez mal, tenu, il s’éleva un peu à l'aventure, au travers du jardin et des pièces laissées en désordre de désespoir, encombrées de langes, à de jouets cassés, de l’ordure et du massacre d’un petit monsieur qui fait ses dents. Et, quand les choses se gâtaient par trop, elle ne savait que se jeter aux. bras de son cher amour : c'était son refuge, cette poitrine de l’homme qu’elle aimait, l'unique source de l'oubli et du bonheur. Elle n'était qu'amante, elle aurait donné vingt fois le fils pour l'époux. Une ardeur même l'avait reprise après la délivrance, une sève remontante d'amoureuse qui se retrouve, avec sa. : taille libre, sa beauté refleurie. Jamais sa chair de sf passion ne s'était offerte dans un tel frisson de désir. Ce fut l'époque cependant où Claude se remit un. ue. peu à peindre. L'hiver finissait, il ne savait à quoi employer les gaies matinées de soleil, depuis que Christine ne pouvait sortir avant midi, à cause de e” Jacques, le gamin qu'ils avaient nommé ainsi, du nom de son grand-père maternel, en négligeant du reste de le faire baptiser. Il travailla dans le jardin, d'abord par désœuvrement, fit une pochade de l’allée d’abricotiers, ébaucha les rosiers géants, com- # 4 posa des natures mortes, quatre pommes, une bou- 2 teille et un pot de grès, sur une serviette. C'était pour on se distraire. Puis, il s’'échauffa, l’idée de peindre une figure habillée en plein soleil, finit par le hanter:et, dès ce moment, sa femme fut sa victime, d' ailleurs à complaisante, heureuse de lui faire un plaisir, sans # comprendre encore quelle rivale terrible elle se don- k nait. Il la peignit à vingt reprises, vêtue de blanc, " vêtue de rouge au milieu des verdures, debout ou. î marchant, à demi allongée sur os ChHES d un.

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P'RUVRIE... 199

grand chapeau de campagne, tête nue sous une om-. . brelle, dont la soie cerise baignait sa face d’une lu- mière rose. Jamais il ne se contentait pleinement, il

grattait les toiles au bout de deux ou trois séances, recommençait tout de suite, s'’entêtant au même sujet. Quelques études, incomplètes, mais d’une notation charmante dans la vigueur de leur facture, furent sauvées du couteau à palette et pendues aux murs de la salle à manger.

. Et, après Christine, ce fut Jacques qui dut poser. On le mettait nu comme un petit Saint-Jean, on le couchait, par les journées chaudes, sur une couverture ; etil ne fallait plus qu'il bougeât. Mais c'était le diable. Égayé, chatouillé par le soleil, il riait et gigotait, ses petits pieds roses en l'air, se roulant, culbutant, le derrière par-dessus la tête. Le père, après avoir ri, se fâchait, jurait contre ce sacré mioche qui

ne pouvait pas être sérieux une minute. Est-ce qu’on

plaisantait avec la peinture? Alors, la mère, à son

tour, faisait les gros yeux, maintenait le petit pour

que le peintre attrapa au vol le dessin d’un bras ou

d’une jambe. Pendant des semaines, il s’obstina, tel-

lement les tons si jolis de cette chair d'enfance le ten-

taient. Il ne le couvait plus que de ses yeux d'artiste, comme un motif à chef-d'œuvre, clignant les paupières, révant le tableau. Et il recommençait l’expérience, il le guettait des jours entiers; exaspéré que ce polisson-là ne voulût même pas dormir, aux heures où l’on aurait pu le peindre.

Un jour que Jacques sanglotait, en refusant de tenir la pose, Christine dit doucement :

— Mon ami, tu le fatigues, ce pauvre mignon.

Alors, Claude s’emporta, plein de remords.

+ Tiens! c’est vrai, je suis stupide, avec ma pein-

ture !.. Les enfants, ce n’est pas fait pour ça. Le printemps et l'été se passèrentencore, dans une grande douceur. On sortait moins, on avait presque | délaissé le canot, qui achevait de se pourrir contre la berge; car c'était toute une histoire que d'emmener le petit dans les îles. Mais on descendait souvent à pas ralentis le long de la Seine, sans jamais s'écarter à plus d’un kilomètre. Lui, fatigué des éternels motifs du jardin, tentait maintenant des études au bord de l’eau; et, ces jours-là, elle allait le chercher avec l'enfant, s’asseyait pour le regarder peindre, en aitendant de rentrer languissamment tous les trois, sous la cendre fine du crépuscule. Une aprèsmidi, il fut surpris de la voir apporter son ancien album de jeune fille. Elle en plaisanta, elle expliqua que ça réveillait des choses en elle, d’être là, der. rière lui. Sa voix tremblait un peu, la vérité était qu’elle éprouvait le besoin de se mettre de moitié « dans sa besogne, depuis que cette besogne le luien- … levait davantage chaque jour. Elle dessina, risqua BL. deux ou trois aquarelles, d’une main soigneuse de E pensionnaire. Puis, découragée par ses sourires, sen- . tant bien que la communion ne se faisait pas sur ce terrain, elle lâcha de nouveau son album, en le forçant à promettre qu'il lui donnerait des leçons de peinture, plus tard, quand il aurait le temps. D'ailleurs, elle trouvait très jolies ses dernières toiles. Après cette année de repos en pleine campagne. en pleine lumière, il peignait avec une vision nouvelle, comme éclaircie, d'une gaieté de tons chantante. Jamais encore 1l n'avait eu cette scienc. des reflets, cette sensation si juste des êtres et des. choses, baignant dans la clarté diffuse. Et, désor-

de rm out né 2 CS

gnée par ce régal de couleurs, s’il avait voulu finir davantage, et si elle n’était restée interdite parfois, devant un terrain lilas ou devant un arbre bleu, qui déroutaient toutes ses idées arrêtées de coloration. Un jour qu'elle osait se permettre une critique, précisément à cause d’un peuplier lavé d’azur, il lui avait fait constater, sur la nature même, ce bleuissement délicat des feuilles. C'était vrai pourtant, l'arbre était bleu; mais, au fond, elle ne se rendait pas, condamnait la réalité: il ne pouvait y avoir des arbres bleus dans la nature.

Elle ne parla plus que gravement des études qu'il accrochait aux murs de la salle. L’art rentrait dans leur vie, et elle en demeurait toute songeuse. Quand elle le voyait partir avec son sac, sa pique et son parasol, il lui arrivait de se pendre d’un élan à son cou.

= Fusm aimes, dis?

— Es-tu bête! pourquoi veux-tu que je ne t'aime pas?

— Alors, embrasse-moi comme tu m'aimes, bien fort, bien fort!

Puis, l’accompagnant jusque sur la route:

— Et travaille, tu sais que je ne t'ai jamais empéché de travailler... Va, va, je suis contente, lorsque tu travailles. “3

Une inquiétude parut s'emparer de Claude, lorsque lautomne de cette seconde année fit jaunir les

- feuilles et ramena les premiers froids. La saison fut justement abominable, quinze jours de pluies torrentielles le retinrent oisif à la maison; ensuite, des brouillards vinrent à chaque instant contrarier ses séances. Il restait assombri devant le feu, il ne parlait jamais de Paris, mais la ville se dressait là-bas, à

l'horizon, la ville d'hiver avec son gaz qui flambait dès cinq heures, ses réunions d'amis se fouettant d'émulation, sa vie de production ardente que même les glaces de décembre ne ralentissaient pas. En un mois, il s'y rendit à trois reprises, sous le prétexte | de voir Malgras, auquel il avait encore vendu quél-. ques petites toiles. Maintenant, il n’évitait plus de passer devant l'auberge des Faucheur, il se laissait même arrêter par le père Poirette, acceptait un verre de vin blanc; et ses regards fouillaient la salle, comme s'il eût cherché, malgré la saison, des camarades d'autrefois, tombés là du matin. Il s'attardait, dans l'attente; puis, désespéré de solitude, il rentrait, étouffant de tout ce qui bowillonnait en + lui, malade de n'avoir personne pour crier ce dont éclatait son crâne. : #4 L'hiver s’écoula pourtant, et Claude eut la consolation de peindre quelques beaux effets de neige. Une troisième année commençait, lorsque, dans les derniers jours de mai, une rencontre inattendue l’émotionna. Il était, ce matin-là, monté sur le plateau, pour chercher un motif, les bords de la Seine ayant fini par le lasser; et il resta stupide, au détour d'un chemin, devant Dubuche qui s'avançait entre deux haies de sureau, coiffé d’un chapeau noir, GS cor- Ée rectement dans sa redingote. ë — Comment ! c’est toi!

L'architecte bégaya de contrariété. a — Oui, je vais faire une visite... Hein ? c ’est joli- * ment bête, à la campagne ! Mais, que veux-tu?onest forcé à des ménagements.. Et toi, tu habites par ici? 1 Je le savais. C'est-à-dire, non! on m'avait bien ap- + pris quelque chose comme ça, mais je croyais que | c'était de l'autre côté, plus loin. 4

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Claude, très remué, le tira d’embarras.

— Bon, bon, mon vieux, tu n'as pas à t’excuser, c’est moi le plus coupable... Ah! qu'il ya donc longtemps qu'on ne s'est vu! Si je te disais le coup que j'ai reçu au cœur, quand ton nez a débouché des feuilles !

Alors, il lui prit le bras, il l’accompagna en ricanant de plaisir; et l’autre, dans la continuelle préoccupation de sa fortune, qui le faisait parler de lui sans cesse, se mit tout de suite,à causer de son avenir. Il venait de passer élève de première classe à l'École, après avoir décroché avec une peine infinie les mentions réglementaires. Mais ce succès le laissait perplexe. Ses parents ne lui envoyaient plus un sou, pleurant misère, pour qu'il les soutint à son tour ; il avait renoncé au prix de Rome, certain d'être battu, pressé de gagner sa vie ; et il était las déjà, écœuré de faire la place, de gagner un franc

vingt-cinq de l'heure chez des architectes ignorants,

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qui le traitaient en manœuvre. Quelle route choisir ?

où prendre le plus court chemin? Il quitterait

l'École, il aurait un bon coup d'épaule de son pa- -tron, le puissant Dequersonnière, dont il était aimé

pour sa docilité d'élève piocheur. Seulement, que de

peine encore, que d’inconnu devant lui! Et il se plaï-

gnait avec amertume de ces Écoles du gouvernement, où l'on trimait tant d'années, et qui n’assuraient pas même une position à tous ceux qu'elles jetaient sur le pavé.

Brusquement, il s’arrêta au milieu du sentier. Les haies de sureau débouchaïent en plaine rase, et la Richaudière apparaissait, au milieu de ses grands arbres. :

— Tiens! c’est vrai, s’écria Claude, je n'avais pas

compris... Tu vas dans cette baraque. Ah ! les magots, ont- îe de sales têtes!

Dubuche, l'air vexé de ce cri d'artiste, protesta d'un air gourmé.

— N'empèêche que le père Margaillan, tout crétin qu'il te semble, est un fier homme dans sa partie. Il faut le voir sur ses chantiers, au milieu de ses bâtisses : une activité du diable, un sens étonnant de la bônne administration, un flair merveilleux des rues à construire et des matériaux à acheter. Du reste, on ne gagne pas des millions sans être un monsieur... Et puis, pour ce que je veux faire de lui, moi ! Je serais bien bête de n'être pas poli à Fee d'un homme qui peut m'être utile.

Tout en parlant, il barraït l’étroit chemin, Tr chait son ami d’avancer, sans doute par crainte d'être

compromis, si on les voyait ensemble, et pour lui

faire entendre qu'ils devaient se séparer là. Claude allait l’interroger sur les camarades de

Paris ; mais il se tut. Pas un mot de Christine ne fut

même prononcé. Et il se résignait à le quitter, il tendait la main, lorsque cette question sortit malgré lui de ses lèvres tremblantes : $

— Sandoz va bien ?

— Oui, pas mal. Je le vois rarement... Il m'a encore parlé de toi, le mois dernier. Il est toujours dé-

solé que tu nous aies mis à la porte.

— Mais je ne vous ai pas mis à la porte! cria Claude hors de lui; mais, je vous en supplie, venez me voir ! Je serais si heureux!

— Alors, c’est Ça, nous viendrons. Je lui dirai de venir, parole d'honneur !... Adieu, adieu, mon vieux.

Je suis pressé. | >

Et Dubuche s’en alla vers la Richaudière, et Claude

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le regarda qui se rapetissait au milieu des cultures, avec la soie luisante de son chapeau et la tache noire de sa redingote. Il rentra lentement, le cœur gros d’une tristesse sans cause. Il ne dit rien à sa de de cette rencontre.

Huit jours plus tard, Christine était allée chez les Faucheur acheter une livre de vermicelle, et elle s’attardait au retour, elle causait avec une voisine, son enfant au bras, lorsqu'un monsieur, qui descendait du bac, s be et lui demanda :

— Monsieur Claude Lantier? c’est par ici, n’estce pas?

Elle resta saisie, elle répondit simplement:

— Oui, monsieur. Si vous voulez bien me suivre.

Pendant une centaine de mètres, ils marchèrent côte à côte. L’étranger, qui semblait la connaître,

l'avait regardée avec un bon sourire ; mais, comme

elle hâtait le pas, cachant son trouble sous un air

grave, il se taisait. Elle ouvrit la porte, elle l’intro-

4 duisit dans la salle, en disant :

— Claude, une visite pour toi.

nu y eut une grande exclamation, les deux hommes étaient déjà dans les bras l’un de l’autre.

— Ah! mon vieux Pierre, ah! que tu es genti} d'être venu! Et Dubuche ?

— Au dernier moment, une affaire l’a retenu, ctil m'a envoyé une dépêche pour que je parte sans lui.

— Bon! je m y attendais un peu... Mais te voilà, toi! Ah! tonnerre de Dieu, que je suis content!

Et, se tournant vers Christine, qui souriait, gagnée

par leur joie :

— C'est vrai, je ne t'ai pas conté. J'ai rencontré l’autre jour Dubuche, qui se rendait là-haut, à la pro-

priété de ces monstres...

Mais il s’interrompit de nouveau, pour crier avec un geste fou :

. — Je perds la tête, décidément! Vous ne vous êtes jamais parlé, et je vous laisse là... Ma chérie, tu vois

ce monsieur : c’est mon vieux camarade Pierre San-

doz, que j'aime comme un frère. Et toi, mon brave, je te présente ma femme. Et vous allez vous embrasser tous les deux!

Christine se mit à rire franchement, et elle tendit la joue, de grand cœur. Tout de suite, Sandoz lui avait plu, avec sa bonhomie, sa solide amitié, l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. Une

émotion mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les

mains entre les siennes, en disant :

— Vous êtes bien gentille d'aimer Claude, et il faut vous aimer toujours, car c’est encore ce qu'il. y a de meilleur.

Puis, se penchant pour baiser le petit, qu be - avait au bras :

— Alors, en voilà déjà un?

Le peintre eut un geste vague d’excuse.

— Que veux-tu ? ça pousse sans qu'on y songe ! Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que

Christine révolutionnait la maison pour le déjeuner.

En deux mots, il lui conta leur histoire, qui elle

était, comment il l'avait connue, quelles circon- S

stances les avaient fait se mettre en ménage; et il. parut s'étonner, lorsque son ami voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi ? parce qu'ils n'en avaient même jamais causé, parce qu’elle ne semblait pas y tenir, et qu’ils n’en seraient

certainement ni plus ni moins heureux. Enfin, c'était -

une chose sans conséquence.

— Bon! dit l’autre. Moi, ça ne me gêne É

Fr.

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