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huées de tout ce peuple. C'était elle qu’on sifflait ainsi, c'était sur sa nudité que crachaient les gens, cette nudité dont le brutal étalage, devant la blague de Paris, l'avait étranglée dès la porte. Et, prise d'une terreur folle, éperdue de souffrance et de honte, elle s'était sauvée, comme st elle avait senti ces rires s’abattre sur sa peau nue, la cingler au sang de coups de fouet. Mais elle s'oubliait mainte-
. nant, elle ne songeait qu’à lui, bouleversée par l’idée
du chagrin qu'il devait avoir, grossissant l’amertume
Le CA PS 24%
de cet échec de toute sa sensibilité de femme, dé-
bordant d’un besoin de charité immense.
— Ô mon ami, ne vous faites pas de Detaels Je voulais vous voir et vous dire que ce sont des ja-
Joux, que je le trouve très bien, ce tableau, que je
suis très fière et: très heureuse de vous ayoir aidé, d'en être un peu, moi aussi.
Il l’écoutait bégayer ardemment, ces tendresses. toujours immobile; et, brusquement, il,s’abattit devant elle, il laissa tomber la tête sur.ses genoux, en éclatant en larmes. Toute son excitation de l’après- … midi, sa bravoure d'artiste sifflé, sa gaieté et,sa vio- : lence, crevaient là, en une crise de sanglots qui le suffoquait. Depuis la salle où les rires l'avaient souf: fleté, il les entendait le poursuivrecomme une meute aboyante, là-bas aux Champs-Élysées, puis le long de Ja Seine, puis à présent encore chez lui, derrière iT son dos. Sa force entière s’en était,allée, il se sentait plus débile qu'un enfant; et il: répéta, roulant, sa tête, la voix éteinte, le geste vague :
— Mon Dieu! que je souffre !. ce
Alors, elle, des deux poings, le remonta jusqu'àsa | bouche,dans un emportement de passion. Elle lebaisa, elle lui souffla jusqu’au cœur, d’une haleine chaude:
— Tais-toi, tais-toi, je t'aime! 5
Ils s’adoraient, leur camaraderie devait aboutir FR ces noces, sur ce divan, dans l'aventure de ce tableau qui peu à peu les avait unis. Le crépuscule les enveloppa; ils restèrent aux bras l’un de l'autre, anéantis, en larmes sous cette première Joie d'amour. Près d’eux, au milieu de la table, les lilas. | qu'elle avait envoyés le matin, embaumaient la nuit; E" et les parcelles d’or éparses, envolées du cadre, lui saient seules d'un reste de jour, pareilles à ! un four. À millement d'étoiles. FT
Le soir, comme il la tenait encore dans ses bras, illuiavait dit : | -
— Reste! | |
Mais elle s'était dégagée d’un effort.
— Je ne peux pas, il faut que je rentre.
— Alors, demain... Je t'en prie, reviens demain.
— Demain, non, c'est impossible. Adieu, à bicn-
tôt!
Pt, le lendemain, dès sept heures, elle était là,
rouge du mensonge qu'elle avait fait à madame Van-
zade : une amie de Clermont qu'elle devait aller chercher à la gare, gt avec qui elle passerait la journée.
Claude, ravi de la posséder ainsi tout un jour, voulut l'emmener à la campagne, par un besoin de
. lavoir à lui seul, très loin, sous le grand soleil. Elle fut enchantée, ils partirent comme des fous, arri-
vèrent à la gare Saint-Lazare juste pour sauter dans
un (rain du Havre. Lui, connaissait après Mantes
un peut village, Bennecourt, où était une auberge
sd arlistes, qu'il avait envahie parfois avec des cama-
rades; et, sans s'inquiéter des deux heures de chemin de fer, il la conduisait déjeuner là, comme il l'aurait menée à Asnières. Elle s’égaya beaucoup de ce voyage qui n’en finissait plus. Tant mieux, si c'était au bout du monde! Il leur semblait que le soir ne devait jamais venir.
A dix heures, ils descendirent à Bonnières; ils prirent le bac, un vieux bac craquant et filant sur sa chaîne; car Bennecourt se trouve de l’autre côté de la Seine. La journée de mai était splendide, les petits flots se pailletaient d’or au soleil, les jeunes feuillages verdissaient tendrement, dans le bleu sans tache. Et, au delà des îles, dont la rivière est peuplée en cet endroit, quelle joie que cette auberge de campagne, avec son petit commerce d’épicerie, sa grande salle qui sentait la lessive, sa vaste cour pleine de fumier, où barbotaient des canards! D
— Hé! père Faucheur, nous venons déjeuner...
Une omelette, des saucisses, du fromage. . :
— Est-ce que vous coucherez, monsieur Claude?
— Non, non, une autre fois... Et du vin blanc, à hein! du petit rose qui gratte la gorge.
Déjà, Christine avait suivi la mère Faucheur dans la basse-cour; et, quand cette dernière revint avec des œufs, elle demanda au pane avec son rire : sournois de paysanne : : | Ë
— C'est donc que vous êtes marié, à cette HoGer À
— Dame! répondit-il rondement, il le faut bien, | puisque je suis avec ma femme
Le déjeuner fut exquis, l’omelette trop ue les saucisses‘ trep grasses, le pain d’une telle dureté, qu'il dut lui couper des mouillettes, pour qu'elle ne En s’abimât pas le poignet. Ils burent deux bouteilles, en entamèrent une troisième, si gais, si bruyants, 4
qu'ils s’étourdissaient eux-mêmes, dans la grande salle où ils mangeaient seuls. Elle, les joues ardentes, affirmait qu'elle était grise; et jamais ça ne lui était arrivé, et elle trouvait ca drôle, oh! si drôle, riant à ne plus pouvoir se retenir
— Allons prendre l'air, dit-elle enfin.
— C'est ça, marchons un peu... Nous repartons à quatre heures, nous avons trois heures devant nous.
Is remontèrent Bennecourt, qui aligne ses maisons jaunes, le long de la berge, sur près de deux kilomètres. Tout le village était aux champs, ils ne ren-
contrèrent que trois vaches, conduites par une petite
fille. Lui, du geste, expliquait le pays, semblait savoir où il allait; et, quand ils furent arrivés à la dernière
maison, une vieille bâtisse, plantée sur le bord de la
Seine, en face des coteaux de Jeufosse, il en fit le
tour, entra dans un bois de chênes, très touffu.
C'était le bout du monde qu'ils cherchaient l’un et l’autre, un gazon d’une douceur de velours, un abri de feuilles, où le soleil seul pénétrait, en minces
flèches de flamme. Tout de suite, leurs lèvres s’uni- ‘rent dans un baiser avide, et elle s'était abandonnée,
et il l'avait prise, au milieu de l'odeur fraîche des herbes foulées. Longtemps, ils restèrent à cette place,
attendris maintenant, avec des paroles rares et basses, occupés de la seule caresse de leur haleine, comme
en extase devant les points d’or qu'ils regardaient luire au fond de leurs yeux bruns.
Puis, deux heures plus tard, quand ils sortirent
du bois, ils tressaillirent : un paysan était là, sur la
. porte grande ouverte de la maison, et qui paraissait les avoir guettés de ses yeux rapetissés de vieux loup. Elle devint toute rose, tandis que lui criait, pour
| cacher sa gêne :
— Tiens! le père Poirette... C'est donc à vous, la * ceambuse?
Alors, le vieux raconta avec des larmes que ses. locataires étaient partis sans le payer, en lui laissant leurs meubles. Et il les invita à entrer.
— Vous pouvez toujours voir, peut-être que vous . connaissez du monde... Ah! il y en a, des Parisiens, qui seraient contents! Trois cents francs par an avec les meubles, n eo pas que c’est pour rien? :
Curieusement, ils le suivirent. C'était une grande | lanterne de maison, qui semblait taillée dans un hangar : en bas, une cuisine immense et une salle. où l'on aurait pu faire danser ; en haut, deux pièces » également, si vastes, qu'on s’y perdait. Quant aux meubles, ils consistaient en un lit de noyer, dans l’une « des chambres, et en une table et des ustensiles de ménage, qui garnissaient la cuisine. Mais, devant la « maison, le jardin abandonné, planté d’abricotiers magnifiques, se trouvait envahi de rosiers géants, : couverts de roses; tandis que, derrière, allant jus-. qu’au bois de Chou. il y avait un petit champ de À pommes de terre, enclos d’une haïe vive. 4
— Je laisserai les pommes de terre, dit le père < Poirette. CE
Claude et Christine s'étaient Mid dan un de ces brusques désirs de solitude et d’ oubli qui alanguissent les amants. Ah ! que ce serait bon de s'aimer là, au fond de ce trou, si loin des autres! Mais ils sourirent, est-ce qu’ils pouvaient? ils avaient à peine le temps de reprendre le train, pour rentrer à Paris. Et le vieux paysan, qui était le nie de madame ae
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