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entières de confidences, les anciennes volontés de gloire reprisès en commun.
Un jour, seul avec Claude, dans une île, étendus côte à côte, les yeux perdus au ciel, il lui conta sa vaste ambition, il se confessa tout haut.
— Le journal, vois-tu, ce n’est qu’un terrain de combat. Il faut vivre et il faut se battre pour vivre... Puis, cette gueuse de presse, malgré les dégoûts du métier, est une sacrée puissance, une arme invincible aux mains d'un gaillard convaincu... Mais, si je suis forcé de m'en servir, je n’y vieillirai pas, ah! non! Et je tiens mon affaire, oui, je tiens :e que je cherchais, une machine à crever de travail, quelque chose où je vais m’engloutir pour n’en pas ressortir peut-être. |
Un silence tomba des feuillages, immobiles dans la grosse chaleur. Il reprit d’une voix ralentie, en phrases sans suite : fe
— Hein? étudier l’homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais l’homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du cerveau, sous le prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée est le produit du corps entier, Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau, quand le ventre est malade!... Non! c'est imbécile, la philosophie n'y est plus, la science n’y est plus, nous sommes des positivistes, des évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des temps classiques, et nous continuerons à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure! Qui dit psychologue dit
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traître à la vérité. D’ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie rien : l’une a pénétré l’autre, toutes deux ne sont qu'une aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est là, notre révolution moderne n’a pas d'autre base, c’est la mort fatale de l’antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et c’est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain. Oui, on verra, on verra la littérature qui va germer pour le prochain siècle de science et de dé- -mocratie |
Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense. Pas un souffle ne passait, il n'y avait, le long des
saules, que le glissement muet de la rivière. Et il se
tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit …
dans la face :
— Alors, j'ai trouvé ce qu’il me fallait, à moi. Oh! pas grand'chose, un petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, même quand on a des ambitions trop vastes. Je vais prendre une famille, et j'en étudierailes membres, un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres; enfin, une humanité en petit, la facon
dont l’humanité pousse et se comporte... D'autre «
part, je mettrai mes bonshommes dans une période
historique déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d'histoire... Hein? tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre à part, une suite de romans 5 à me bâtir une maison pour mes vieux Du, s'ils ne
m'écrasent pas!
Il retomba sur le dos, il élargit les bras des ;
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l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant, plaisantant. |
— Ah! bonne terre, prends-moi, toi qui es la mère commune, l'unique source de la vie! toi l’éternelle, l'immortelle, où cireule l’âme du monde, cette sève épandue jusque dans les pierres, et qui fait des * arbres nos grands frères immobiles!.. Oui, je veux me perdre en toi, c'est toi que je sens là, sous mes membres, m'étreignant et m'enflammant, c'est toi seule qui seras dans mon œuvre comme la force première, le moyen et le but, l'arche immense, où toutes les choses s’animent du souffle de tous les êtres! à
Mais, commencée en blague, avec l’enflure de son emphase lyrique, cette invocation s’acheva en un cri de conviction ardente, que faisait trembler une émotion profonde de poète; et ses yeux se mouillèrent; et, pour cacher cet attendrissement, il ajouta * d'une voix brutale, avec un vaste geste qui embrassait l’horizon : |
— Est-ce bête, une âme à chacun de nous, quand il y à cette grande âme!
Claude n'avait pas bougé, disparu au fond de l'herbe. Après un nouveau silence, il conclut :
— Ça y est, mon vieux! crève-les tous!... Mais tu vas te faire assommer. |
— Oh! dit Sandoz qui se leva et s’étira, j'ai les os trop durs. Hs se casseront les poignets... Rentrons, je ne veux pas manquer le train.
Christine s'était prise pour lui d’une vive amitié, en. le voyant droit et robuste dans la vie; et elle osa enfin lui demander un service, celui d’être le parrain de Jacques. Sans doute, elle ne mettait plus les pieds à l’église ; mais à quoi bon laisser ce gamin en
dehors de l'usage? Puis, ce qui surtout la décidait, c'était de lui donner un soutien, ce parrain qu’elle sentait si pondéré, si raisonnable, dans les éclats de sa force. Claude s’étonna, consentit avec un haussement d'épaules. Et le baptème eut lieu, on trouva. une marraine, la fille d’une voisine. Ce fut une fête, on mangea un homard, apporté de Paris.
Justement, ce jour-là, comme on se séparait, Christine prit Sandoz à part, et lui dit, d’une voix suppliante : Fe — Revênez bientôt, n’est-ce pas? Il s'ennuie. Claude, en effet, tombait dans des tristesses noires. Il abandonnait ses études, sortait seul, rôdait malgré lui devant l'auberge des Faucheur, à l'en droit où le bac abordait, comme s'il eût toujours compté voir Paris débarquer. Paris le hantait, il y allait chaque mois, en revenait désolé, incapable de 4 travail. L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver humide, trempé de boue; et il le passa dans un engourdissement maussade, amer pour Sandoz lui-même, qui, marié d'octobre, ne pouvait plus faire si souvent le voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'éveiller qu’à chacune de ces visites, il en gardait une excitation pendant une semaine, ne tarissait pas en É: paroles fiévreuses sur les nouvelles de là-bas. Eui-o qui, auparavant, cachait son regret de Paris, étourdissait maintenant Christine, l’entretenait du matin. 4 au soir, à propos d’affaires qu’elle ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus. C'était, au coin ne feu, lorsque Jacques dormait, des commentaires 5 sans fin. Il se passionnait, et il fallait encore qu’elle donnât son opinion, qu'elle se DLON OR ER dans es à histoires. OTRRESS Est-ce que Gagnière n ‘était pas idiot A S'abrutir
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avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si consciencieux de paysagiste? Maintenant, disait-on, il prenait chez une demoiselle des lecons de piano, à son âge! Hein? qu'en pensait-elle? une vraie toquade! Et Jory qui cherchait à se remettre avec Irma, Bécot, depuis que celle-ci avait un petit hôtel, rue de Moscou! Elle les connaissait, ces deux-là, deux bonnes rosses qui faisaient la paire, n’est-ce pas? Mais le malin des malins, c'était Fagerolles, auquel il flanquerait ses quatre vérités, quand il le verrait. Comment! ce lâcheur venait de concourir pour le prix de Rome, qu’il avait râté, du reste! Un gaillard qui blaguait l’École, qui parlait de tout démolir! Ah! décidément, la démangeaison du succès, le besoin de passer sur le ventre des camarades et d’être salué par les crétins, poussait à faire de bien grandes saletés. Voyons, elle ne le défendait pas, peut-être? elle n’était pas assez bourgeoise pour le défendre? Et, quand elle avait dit comme lui, il retombait toujours avec de grands rires nerveux sur la même histoire, qu’il trouvait d’un comique extraordinaire : l'histoire de Mahoudeau et de Chaïîne, qui avaient tué le petit Jabouille, le mari de Mathilde, la terrible herboriste : ouil tué, un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope, et que tous deux, appelés par la femme, s'étaient mis à le frictionner si dur, qu'il leur était resté dans les mains! Alors, si Christine ne s’égayait pas, Claude se levait et disait d'une voix bourrue :
— Oh! toi, rien ne te fait rire... Allons nous coucher, ça vaudra mieux.
Il l’'adorait encore, il la possédait avec l’emportement désespéré d’un amant qui demande à l'amour
l'oubli de tout, la joie unique. Mais il ne pouvait .®
aller au delà du baiser, elle ne suffisait plus, un autre tourment l'avait repris, invincible.
Au printemps, Claude, qui avait juré de ne plus exposer, par une affectation de dédain, s’inquiéta beaucoup du Salon. Quand il voyait Sandoz, il le. questionnait sur les envois des camarades. Le jour de l’ouverture, il y alla, et revint le soir même, frémissant, très sévère. Il n’y avait qu'un buste de Mahoudeau, bien, sans importance; un petit paysage de Gagnière, reçu dans le tas, était aussi d’une jolie note blonde; puis, rien autre, rien que le tableau de Fagerolles, une actrice devant sa glace, faisant sa figure. Il ne l’avait pas cité d’abord, il en parla ensuite avec des rires indignés. Ce Fagerolles, quel truqueur! Maintenant qu'il avait raté son prix, il ne craignait plus d'exposer, il lâchait décidément l'École, mais il fallait voir avec quelle adresse, pour quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du vrai, sans une seule qualité originale ! Et ça auräit du succès, les bourgeois aimaient trop qu’on les chatouillât, en ayant l'air de les bousculer. Ah! comme il était temps qu'un véritable peintre parût, dans ce désert morne du Salon, au milieu de ces malins et de ces imbéciles! Quelle pee à prendre, tonnerre de Dieu! |
Christine, qui l’écoutait se fâcher, finit par dire en hésitant: he | DU
— Si tu voulais, nous rentrerions à Paris.
— Qui te parle de ça? cria-t-il. On ne peutcauser avec tol, sans TE tu cherches midi à quatorze heures. :
Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui occupa huit jours : son ami Dubuche épousait mademoiselle Régine Margaillan, la fille du proprié-
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taire de la Richaudière ; et c'était une histoire compliquée, dont les détails l’étonnaient et l’égayaient énormément. D'abord, cet animal de Dubuche venait de décrocher une médaille, pour un projet de Pavillon au milieu d’un parc, qu’il avait exposé; ce qui était déjà très amusant, car le projet, disait-on, avait dû être remis debout par son patron Dequersonnière, lequel, tranquillement, l'avait fait médailler par le jury, qu'il présidait. Ensuite, le comble était que cette récompense attendue avait décidé le mariage. Hein? un joli trafic, si, maintenant, les médailles servaient à caser les bons élèves nécessiteux au sein des familles riches! Le père Margaillan, comme tous les parvenus, rêvait de trouver un gendre qui l’aidât, qui lui apportât, dans sa partie, des diplômes authentiques et d’élégantes redingotes; et, depuis quelque temps, il couvait des yeux ce jeune homme, cet élève de l'École des Beaux-Arts, dont les notes étaient excellentes, si appliqué, si recom- mandé par ses maîtres. La médaille l’enthousiasma, du coup il donna sa fille, il prit cet associé qui décuplerait les millions en caisse, puisqu'il savait ce qu'il était nécessaire de savoir pour bien bâtir. D'ailleurs, la pauvre Régine, toujours triste, d’une santé chancelante, aurait là un mari bien portant.
— Crois-tu? répétait Claude à sa femme, faut-il aimer l'argent, pour ‘épouser ce malheureux petit chat écorché!
Et, comme ‘Christine, apitoyée, la défendait :
— Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l’achève pas! Elle est certainement innocente de ce que son maçon de père a eu l'ambition stupide d'épouser une fille de bourgeois, et de ce qu'ils l'ont si mal fichue à eux deux, lui le sang gâté
par des générations d’ivrognes, elle épuisée, la chair mangée de tous les virus des races finissantes. Ah! une jolie dégringolade, au milieu des pièces de cent sous! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos fœtus dans de l’esprit-de-vin !
Il tournait à la férocité, sa femme devait l’étreindre, le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour -qu’il redeviînt le bon enfant des premiers jours. Alors, plus calme, il comprenait, il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons. C'était vrai, pourtant, que tous les trois avaient pris femme! Comme la vie était drôle!
Une fois encore, l'été s’acheva, le quatrième qu'ils passaient à Bennecourt. Jamais ils ne devaient être
plus heureux, l'existence leur était douce et à bon
compte, au fond de ce village. Depuis qu'ils y habitaient, l'argent ne leur avait pas manqué, les mille francs de rente et les quelques toiles vendues suffi- . saient à leurs besoins ; même ils faisaient des économies, 11S avaient acheté du linge. De son côté, le petit Jacques, âgé de deux ans et demi, se trouvait admirablement de la campagne. Du matin au soir, il se traînait dans la terre, en loques et barbouillé, poussant à sa guise, d’une belle santé rougeaude. Souvent, sa mère ne savait plus par quel bout le prendre, pour le nettoyer un peu; ét, lorsqu'elle le voyait bien manger, bien dormir, elle ne s'en préoccupait pas autrement, elle réservait ses tendresses inquiètes pour son autre grand enfant d’artiste, son cher honime, dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour, la situation
empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans
cause de chagrin aucune, ils n’en glissaient pas moins à une tristesse, à un malaise qui se tra-
duisait par une exaspération de toutes les heures. Et c'en était fait, des joies premières de la campagne. Leur barque pourrie, défoncée, avait coulé au fond de la Seine. Du reste, ils n'avaient mûôme plus l'idée de se servir du canot que les Faucheur mettaient à leur disposition. La rivière les ennuyait, une paresse leur était venue de ramer, ils répétaient sur certains coins délicieux des îles les exclamations enthousiastes d'autrefois, sans jamais être tentés d'y retourner voir. Même, les promenades le long des berges avaient perdu de leur charme; on y était grillé l'été, on s’y enrhumait l'hiver ; et, quant au plateau, à ces vastes terres plantées de pommiers qui dominaient le village, elles devenaient comme un pays lointain, quelque chose de trop reculé, pour qu'on eût la folie d’y risquer ses jambes. Leur maison aussi les irritait, cette caserne où il fallait manger dans le graillon de la cuisine, où leur chambre était le rendez-vous des quatre vents du ciel. Par un surcroît de malechance, la récolte des abricots avaient manqué, cette année-là, et les plus beaux des rosiers géants, très vieux, envahis d’une lèpre, étaient morts. Ah! quelle usure mélancolique de l'habitude! comme l’éternelle nature avait l’air de se faire vieille, dans cette satiété lasse des mêmes horizons! Mais le pis était que, en lui, le peintre se dégoûtait de la contrée, ne trouvant plus un seul motif qui l’enflammät, battant les champs d’un pas morne, ainsi qu'un domaine vide désormais, dont il aurait épuisé la vie, sans y laisser l'intérêt d’un arbre ignoré, d’un coup de lumière imprévu. Non, c'était fini, c'était glacé, il ne ferait plus rier de bon, dans ce pays de chien!
Octobre arriva, avec son ciel noyé d'eau. Un des | 19
premiers soirs de pluie, Claude s’emporta, parce que le dîner n’était pas prêt. Il flanqua cette oie de Mélie à la porte, il gifla Jacques qui se roulait dans ses
jambes. Alors, Christine, pleurante, Fembrassa, en
disant :
— Allons-nous-en, oh! retournons à Paris!
Il se dégagea, il cria d’une voix de colère :
— Encore cette histoire! Jamaïs, entends-tu !
— Fais-le pour moi, reprit-elle ardemmeént. C’est moi qui te le demande, c’est à moi que tu feras plaisir.
— Tu t’ennuies donc ici ?
— Oui, j'y mourrai, si nous restons. Et puis, je
veux que tu travailles, je sens bien que ta place est
là-bas. Ce serait un crime, de t’enterrer davantage.
— Non, laisse-moil!
Il frémissait, Paris l’appelait à l'horizon, le Paris d'hiver qui s’allumait de nouveau. Il y entendait le grand effort des camarades, il y rentrait pour qu'on ne triomphât pas sans lui, pour redevenir le chef,
puisque pas un n'avait la force ni l’orgueil de l'être.
Et, dans cette hallucination, dans le besoin qu'il éprouvait de courir là-bas, il s’obstinait à refuser d'y aller, par une contradiction involontaire, qui
montait du fond de ses entrailles, sans qu'il se . l’expliquât lui-même. Etait-ce la peur dont tremble la chair des plus braves, le débat sourd du bonheur “
contre la fatalité du destin?
-— Écoute, dit violemment Christine, je fais les
malles et je t'emmène.
Cinq jours plus tard, ils partaient pour Paris, après ; avoir tout emballé et tout envoyé au chemin de fer. Claude était déjà sur la route, avec le petit J acques, :
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lorsque Christine s'imagina qu'elle oubliait quelque
ehose. Elle revint seule dans la maison, elle la trouva
complètement vide et se mit à pleurer: c'était une sensation d'arrachement, quelque chose d’elle-même qu'elle laissait, sans pouvoir dire quoi. Comme elle serait volontiers restéel quel ardent désir elle avait de vivre toujours là, elle qui venait d'exiger ce départ, ce retour dans la ville de passion, où elle
sentait une rivale! Pourtant, elle continuait à cher-
cher ce qui lui manquait, elle finit par cueillir une
rose, devant la cuisine, une dernière rose, rouillée es par le froid. Puis, elle ferma la porte sur le deeuin désert,
Lorsqu'il se retrouva sur le pavé de Paris, Claude
fut pris d’une fièvre de vacarme et de mouvement, du besoin de sortir, de battre la ville, d'aller voir les camarades. Il filait dès son réveil, il laissait Christine installer seule l'atelier qu'ils avaient loué rue de Douai, près du boulevard de Clichy. Ce fut de la
sorte que, le surlendemain de sa rentrée, il tomba
chez Mahoudeau, à huit heures du matin, par un petit jour gris et glacé de novembre, qui se levait à peine.
Pourtant, la boutique de la rue du Gherche-Midi,
que le sculpteur occupait toujours, était ouverte; et celui-ci, la face blanche, mal réveillé, enlevait les
volets en grelottant.
— Ah! c’est toi! Fichtre ! tu étais matinal, à la
campagne... Est-ce fait? es-tu de retour?
— Oui, depuis avant-hier. 7 — Bon! on va se voir... Entre donc, ça commence
à piquer, ce matin.
Mais Claude, dans la Roniahe eut plus froid que dans la rue. Il garda le collet de son patio relevé, il 5
L'ŒUVRE. sil
fourra les mains au fond de ses poches, saisi d’un frisson devant l'humidité ruisselante des murailles nues, la boue des tas d'argile et les continuelles flaques d’eau qui trempaient le sol. Un vent de misère avait soufflé là, vidant les planches des moulages antiques, cassant les selles et les baquets, raccommodés avec des cordes. C'était un coin de gâchis et de désordre, une cave de maçon tombé en déconfiture. Et, sur la vitre de la porte, barbouillée de craie, il y avait, comme par dérision, un grand soleil rayonnant, dessiné à coups de pouce, agrémenté d’un visage au centre, dont la bouche en demi-cercle éclatait de rire.
— Attends, reprit Mahoudeau, on allume du feu.
Ces sacrés ateliers, avec l’eau des linges, ça se refroidit tout de suite.
- Alors, en se retournant, Claude aperçut Chaîne -agenouillé près du poêle, achevant de dépailler un vieux tabouret pour enflammer le charbon. Il lui dit bonjour; mais il n’en tira qu'un sourd grognement, sans le décider à lever la tête.
— Et que fais-tu, en ce moment, mon vieux? demanda-t-il au sculpteur.
— Oh! pas grand’chose de propre, va ! Une fichue année, plus mauvaise encore que la dernière, qui n'avait rien valu! Tu sais que les bons dieux traversent une crise. Oui, il y a baisse sur la sainteté; et, dame ! jai dû me serrer le ventre... Tiens! en at- tendant, j'en suis réduit à ça. | Il débarrassait un buste de ses linges, il montra une figure longue, allongée encore par des favoris,
. monstrueuse de prétention et d'infinie bêtise.
— C’est un avocat d’à côté... Hein? est-il assez répugnant, le coco ! Et ce qu il m'embête à vouloir que
je soigne sa bouche!.….Maisilfautmanger,n’est-ce pas?
Il avait bien une idée pour le Salon, une figure debout, une Baigneuse, tâtant l’eau de son pied, dans cette fraîcheur dont le frisson rend si adorable la : chair de la femme; et il en montra une maquette déjà fendillée à Claude, qui la regarda en silence, surpris et mécontent des concessions qu'il y remarquait : un épanouissement du joli sous l'exagération persistante des formes, une envie naturelle de plaire, sans trop lâcher encore le parti pris du colossal. Seulement, il se désolait, car c'était une histoire qu’une figure debout. Il fallait des armaiures de fer, qui coûlaient bon, et une selle qu'il n'avait pas, et tout. un attirail. Aussi allait-il sans doute se décider à la :. coucher au bord de l’eau. AIT
— Hein? qu'en dis-tu ?... Comment la trouves-tu? …
— Pas mal, répondit enfin le peintre. Un peu romance, malgré ses cuisses de bouchère; mais ça ne se jugera qu’à l'exécution... Et debout, mon vieux, debout, autrement tout fiche le camp! ; #
Le poêle ronflait, et Chaîne, muet, .se releva. Il rôda un instant, entra dans l’arrière-boutique noire, où se trouvait le lit qu’il partageait avec Mahoudeau; puis, il reparut, le chapeau sur la tête, plus silencieux encore, d'un silence volontaire, accablant. Sans hâte, de ses doigts gourds de paysan, il prit un. morceau de fusain, il écrivit sur le mur : « Je vais . acheter du tabac, remets du charbon dans le poêle. » x il sortit. | |
Stupéfait, Claude l'avait regardé faire. Il se tourna vers l’autre.
— Quoi donc ?
— Nous ne nous parlons plus, nous nous écrivons, 2 dit tranquillement le sculpteur. È
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