‹ L'œuvreChapitre 31 sur 68 · EME · texte numérisé non relu

EME

— Nom de Dieu! que c 'est lourd! Ni postes jy Jaisserai la peau, plutôt que de dégringoler ! ri il reprit sa palette, se calma dès le premier coup de pinceau, arrondissant ses épaules de brave homme, avec sa nuque large, où il restait de La carrure obstinée du paysan, dans le croisement de finesse bourgeoise dont il était le produit. ; ‘à Un silence s'était fait. Jory, les yeux toujours sur le tableau, demanda : 13 — C'est vendu ? 0 Le peintre répondit sans hâte, en artiste qui travaillait à ses heures et qui n'avait pas le souci du gain. ; CSS — Non. Côr me paralyse, quand jaiun tete dans le dos. & Et, sans cesser de travailler, il continua, mais goguenard à présent. 23 — Ah! on commence à en faire un négoce, avec la peinture! Positivement, je n’ai jamais vu ça, moi qui tourne à l’ancêtre… Ainsi, vous, l’aimable journaliste, leur en avez-vous flanqué des fleurs aux jeunes, dans cet article où vous me nommiez! Ils étaient - deux ou trois cadets là dedans qui avaient tout bon 273 nement du génie. e va __ Jory se mit à rire.

— Dame! quand on a un journal, c'est pour en. user. Et puis, le public aime ça, qu’ on lui découvre des grands hommes. : Late es É — Sans doute, la bêtise du public est infinie, je veux bien que vous l’exploitiez.. Seulement, je me rappelle nos débuts, à nous autres. Fichtre! nous. n'étions pas gâtés, nous avions devant nous dix ans de travail et de lutte, avant de pouvoir imposer grand comme ça de peinture. Tandis que, maintenant, le

LERCTE

premier godelureau sachant camper un bonhomme, fait retentir toutes les trompettes de la publicité. Et quelle publicité ! un charivari d’un bout de la France à l’autre, de soudaines renommées qui poussent du soir au matin, et qui éclatent en coups de foudre, au milieu des populations béantes. Sans parler des œuvres, ces pauvres œuvres annoncées par des salves d'artillerie, attendues dans un délire d’impatience, enrageant Paris pendant huit jours, puis tombant à l'éternel oubli! |

— C'est le procès à la presse d’informations que vous faites là, déclara Jory, qui était allé s’allonger sur le divan, en allumant un nouveau cigare. Il y a du bien et du mal à en dire, mais il faut être de son

temps, que diable!

. Bongrand secouait la tête ; et il repartit, dans une hilarité énorme:

— Non! non! on ne peut plus lâcher la moindre croûte, sans devenir un jeune maître... Moi, voyez-vous, ce qu'i ils m'amusent, vos UE mai- - tres!

Mais, comme si une association d'idées s'était produite en lui, il s’apaisa, il se tourna vers Claude, pour poser cette question :

— À propos, et Fagerolles, avez-vous vu son tableau ?

— Oui, répondit simplement le jeune homme.

Tous deux continuaient de se regarder, un soure invincible était monté à leurs lèvres, et Bongrand ajouta enfin :

— En voilà un qui vous pille ! | Jory, pris d’un embarras, avait baissé les yeux, se demandant s’il défendrait Fagerolles. Sans doute, il lui sembla profitable de le faire, car il loua le ta-

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bleau, cette actrice dans sa loge, dont une reproduction gravée avait alors un grand succès aux étalages. Est-ce que le sujet n’était pas moderne ? est-ce que ce n'était pas joliment peint, dans la gamme claire de l’école nouvelle? Peut-être aurait-on pu désirer plus de force; seulement, il fallait laisser sav nature à chacun ; puis, Ça ne traînait pas dans les rues, le charme et la distinction. - 4 Penché sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne lâchait que des éloges paternels sur les jeunes, frémissait, faisait un visible effort pour ne pas éclater. Mais l'explosion eut lieu malgré lui. , — Fichez-nous la paix, hein! avec votre Fage- is rolles ! Vous nous croyez donc plus bêtes que na- Ê turé!.. Tenez! vous voyez le grand peintre ici présent. Oui, ce jeune monsieur-là, qui est devant vous! Eh bien ! tout le truc consiste à lui voler son origi- w nalité et à l'accommoder à la sauce veule de l’École M à des Beaux-Arts. Parfaitement! on prend du moderne, 4 on peint clair, mais on garde le dessin banal ét Cor É | rect, la composition agréabie de tout le monde,enfin la formule qu’on enseigne là-bas, pour l'agrément des. 4 bourgeois. Et l’on noie ça de facilité, oh! de cette facilité exécrable des doigts, qui sculpteraient aussi à bien des noix de coco, de cette facilité coulante, plai- sante, qui fait le succès et qui devrait ètre punie du | bagne, entendez-vous! += Il brandissait en l’air sa palette et ses brosses, dans ses deux poings fermés. | — Vous êtes sévère, dit Claude gèné. Fageroll vraiment qe qualités de finesse. ;

passer un traité . avantageux avec Nate RE Ce nom, jeté ainsi dans la conversation, détendit -

une fois encore Bongrand, qui répéta, en dodelinant des épaules : 4

— Ah! Naudet... ah! Naudet.…. :

Et il les amusa beaucoup, avec Naudet, qu'il connaissait bien. C'était un marchand, qui, depuis quelques années, révolutionnait le commerce des ta-

bleaux. Il ne s'agissait plus du vieux jeu, la redingote

crasseuse et le goût si fin du père Malgras, les toiles

des débutants guettées, achetées dix francs pour être revendues quinze, tout ce petit train-train de connaisseur, faisant la moue devant l’œuvre convoitée

pour la déprécier, adorant au fond la peinture, gagnant sa pauvre vie à renouveler rapidement ses quelques sous de capital, dans des opérations pru-

dentes. Non, le fameux Naudet avait des allures de

te gentilhomme, jaquette de fantaisie, brillant à la

cravate, pommadé, astiqué, verni; grand train d’ail-

leurs, voiture au mois, fauteuil à l'Opéra, table ré- servée chez Bignon, fréquentant partout où il était décent de se montrer. Pour le reste, un spéculateur, un boursier, qui se moquait radicalement de la bonne

peinture. Il apportait l'unique flair du succès, il de-

vinait l'artiste à lancer, non pas celui qui promettait

le génie discuté d’un grand peintre, mais celui dont le talent menteur, enflé de fausses hardiesses, allait faire prime sur le marché bourgeois. Et c'était ainsi qu'il bouleversait ce marché, en écartant l’ancien

amateur de goût et en ne traitant plus qu'avec l’ama-

teur riche, qui ne se connaît pas en art, qui achète

un tableau comme une valeur de Bourse, par vanité ou dans l'espoir qu’elle montera.

Là, Bongrand, très farceur, avec un vieux fond de cabotin, se mit à jouer la scène. Naudet arrive chez Fagerolles. — Vous avez du génie, mon cher. Ah!

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