‹ L'œuvreChapitre 33 sur 68 · AE CE AT AT EL · texte numérisé non relu

AE CE AT AT EL

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MŒUVRE. 249

‘une servante à demeure, elle s’occupait de la cuisine, était fière de certains de ses plats, mettait le

ménage sur un pied de propreté et de gourmandise

bourgeoises.

Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes connaissances.

— Appelle-le Claude, chérie... Et toi, vieux, ap-

pelle-la Henriette... Pas de madame, pas de mon-

sieur, ou je vous flanque chaque fois une amende de

cinq sous.

Ils rirent, et elle s'échappa, réclamée à la cuisine par un plat du Midi, une houillabaisse, dont elle voulait faire la surprise aux amis de Piassans. Elle en tenait la recette de son mari lui-même, elle y avait acquis un tour de main extraordinaire, disait-il. |

— Elle est charmante, ta femme, dit Claude, et elle te gâte.

Mais Sandoz, assis devant sa table, les coudes

parmi les pages du livre en train, écrites dans la ma- tinée, se mit à parler du premier roman de sa série, qu'il avait publié en octobre. Ah! on le lui arran-

geait, son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s’il eût assassiné les gens, à la corne d'un bois. Et il en riait, excité plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles bâclés sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures. : son étude nouvelle de l’homme physiologique, le rôle tout-puissant

950 LES ROUGON-MACQUARA"

rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en * |

création, ia vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l’autre, sans et ni bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de lan-

gage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces bains de force; et surtout l’acte sexuel, l’origine et l’achève- . ment continu du monde, tiré de la honte où on le. cache, remis dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; maisil aurait vouluau

moins qu'on lui fit l'honneur de comprendre et de

se fâcher ROUs ses audaces, non pour les es ù

imbéciles qu’on lui prêtait.

— Tiens! continua-t-il, je crois qu il ÿ a encore plus de niais que de méchants... C’est la forme qui les enrage en moi, la phrase écrite, l'image, la vie

du style. Oui, la haine de la littérature, toutelabour- …

geoisie en crève!

Il se tut, envahi d’une tristesse.

— Bah! dit Claude après un silence, tu es heu- -4

reux, tu travailles, tu produis, toi!

Sandoz s'était levé, il eut un geste de brusque

douleur.

— Ah! oui, je travaille, je pousse mes livres jus- 5 qu’à la dernière page... Mais si tu savais! si je te disais dans quels désespoirs, au milieu de quels … tourments ! Est-ce que ces crétins ne vontpas s'aviser aussi de m'accuser d’ orgueil ! moi que l'imperfection de mon œuvre poursuit jusque dans le som- 24 meil! moi qui ne relis jamais mes pages de la veille, 3 de crainte de les juger si exécrables, que je ne ce | 4 trouver ensuite la force de continuer! Jetravaille, eh! sans donte, je travaille ! je travaille comme je 53

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vis, parce que je suis né pour ça mais, va, je n’en suis pas plus gai, jamais je ne me contente, etilya toujours la grande culbute au bout!

Un éclat de voix l’interrompit, et Jory parut, enchanté de l'existence, racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique, pour avoir sa soirée libre. Presque aussitôt, Gagnière et Mahoudeau, qui s'étaient rencontrés à la porte, arrivèrent en causant. Le premier, enfoncé depuis quelques mois

dans une théorie des couleurs, expliquait à l’autre

son procédé.

— Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du drapeau s'éteint et jaunit, parce qu’il se détache sur le bleu du ciel, dont la couleur complémentaire, l’orangé, se combine avec le rouge.

Claude, intéressé, le questionnait déjà, lorsque la

: bonne apporta un télégramme.

— Bon! dit Sandoz, c’est Dubuche qui s'excuse, il promet de nous surprendre vers onze heures.

A ce moment, Henriette ouvrit la porte toute grande, et annonça elle-même le diner, Elle n'avait plus son tablier de cuisinière, elle serrait gaiement, en maîtresse de maison, les mains qui se tendaient. A table! à table! il était sept heures et demie, la bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remarquer que Fagerolles lui avait juré qu'il viendrait, on ne voulut rien entendre : il devenait ridicule, Fagerolles, à poser pour le jeune mare, accablé de tra-

. vaux!

La salle à manger où l’on passa, était si petile, que, voulant y installer le piano, on avait dû percer une sorte d’alcôve, dans un cabinet noir, réservé jusque-là à la vaisselle. Pourtant, les grands jours, on tenait encore une dizaine autour de la table ronde,

sous la suspension de porcelaine blanche, mais à Ja

condition de condamner le buffet, si bien quelabonne ne pouvait plus y aller chercher une assiette. D'ailleurs, c'était la maîtresse de maison qui servait; … et le maître, lui, se plaçait en face, contre le buffet … bloqué, pour y prendre et passer ce dont on HOT besoin. |

Henrielte avait mis Claude à sa droite, Mskoudese 50 à sa gauche; tandis [que Jory et Gagnière s'étaient assis aux deux côtés de Sandoz.

— Françoise! appela-t-elle. Donnez-moi donc les rôties, elles sont sur le fourneau. F5] = Et, la bonne lui ayant apporté les rôties, elle les … distribuait deux par deux dans les assiettes, puis commençait à verser dessus le bouillon de la bouik labaisse, lorsque la porte s’ouvrit. -

— Fagerolles, enfin! dit-elle. Placez-vous à, près de Claude. ee

Il s'excusa d’un air de galante politesse, allégua un rendez-vous d’affaires. Très élégant maintenant, pincé dans des vêtements de coupe anglaise, ilavait une tenue d'homme de cercle, relevée par la pointe de débraillé artiste qu'il gardait. Tout de suite, en + s'asseyant, il secoua la main de son voisin, il alfecta F3 une vive joie. FU RO CURE

— Ah ! mon vieux Claude! Ilyasi ÉRaene quéier de voulais te voir! Oui, j'ai eu vingt fois l'idée d'aller Be #4 bas; et puis, tu sais, la vie... Fr 7740

Claude, pris de malaise dents protestations.

tâàchait de répondre avec une cordialité pareille. Mais Henriette, qui continuait de servir, le SaUVa, ens im patientant. |

— Voyons, Fagerolles, répondez- moi... Est-c € deux rôties que vous désirez?" Le CRETE

— Certainement, madame, deux rôlies.. Je l'adore, la bouillabaisse. D'ailleurs, vous la faites si bonne! une merveille!

Tous, en effet, se pâmaient, Mahoudeau et Jory surtout, qui déclaraient n’en avoir jamais mangé de meilleure à Marseille; si bien que la jeune femme, ravie, rose encore de la chaleur du fourneau, la grande cuiller en main, ne suffisait que juste à remplir les assiettes qui lui revenaient; et même elle quitta sa chaise, courut en personne chercher à la cuisine le reste du bouillon, car la servante perdait la tête. =:

— Mange donc! lui cria Sandoz. Nous attendrons bien que tu aies mangé.

Mais elle s’entêtait, demeurait debout.

— Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui,

derrière toi, sur le buffet... Jory préfère les tartines,

la mie qui trempe. |

Sandoz se leva à son tour, aida au service, pendant qu'on plaisantait Jorv sur les pâtées qu'il aimait.

Et Claude, pénétré par cette bonhomie heureuse, comme réveillé d’un long sommeil, les regardait tous, se demandait s’il les avait quittés la veille, ou s’il y avait bien quatre années qu’il n'eut dîné là, un jeudi. Ils étaient autres pourtant, il les sentait

changés, Mahoudeau aïgri de misère, Jory enfoncé

dans sa jouissance, Gagnière plus lointain, envolé ailleurs; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles, près de lui, dégageait du froid, malgré l'exagération de sa cordialité. Sans doute, leurs visages avaient vieilli un peu, à l’usure de l’existence ; mais ce n’é-

tait pas cela seulement, des vides paraissaient se

faire entre eux, il les voyait à part, étrangers, bien

qu'ils fussent coude à coude, trop serrés autour de cette table. Puis, le milieu était nouveau :une femme, aujourd’hui, apportait son charme, les calmait par | sa présente. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal des choses qui meurent et se renouvellent, avaitil donc cette sensation de recommencement? pourquoi aurait-il juré qu'il s'était assis à cette place, le jeudi de la semaine précédente? et il crut comprendre enfin: c'était Sandoz qui, lui, n'avait pas bougé, aussi entêté dans ses habitudes de cœur que dans ses “habitudes de travail, radieux de les recevoir à la table de son jeune ménage, ainsi qu'il l'était jadis de partager avec eux son maigre repas de garcon. Un rêve d’éternelle amitié l’immobilisait, des jeudis pareils se succédaient à l'infini, jusqu'aux derniers lointains de l’âge. Tous éternellementensemblel tous partis à la même heure et arrivés dans la même victoire | Il dut deviner la pensée qui rendait Claude muet, il lui dit au travers de la nappe, avec son bonrire de jeunesse : 250 — Hein? vieux, ty voilà encore! Ah! nom d'un chien! que tu nous as manqué! Mais, tu vois, rien ne change, nous sommes tous les mêmes... N’estce pas ? vous autres !- AA Ils répondirent par des hochements de tête. Sans # doute, sans doute! : EU — Seulement, cote épanoui, la cuisine est un peu meilleure que rue d’Enfer... Vous enaije fait mangé, des ratatouilles! Si Après la bouillabaisse, un civet de lièvre avait paru ;et une volaille rôtie, accompagnée d’une salade, termina le diner. Mais on resta longtemps à table, le dessert traîna, bien que la conversation n'eût pas.

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