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la fièvre ni les violences d'autrefois : chacun parlait de lui, finissait par se taire, en voyant que personne
ne l’écoutait. Au fromage, cependant, lorsqu'on eut
goûté d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet, dont le ménage s'était risqué à faire venir une pièce, sur les droits d'auteur du premier roman, les voix s’élevèrent, on s’anima.
— Alors, tu as traité avec Naudet ? demanda Ma-
houdeau, dont le visage osseux d’affamé s'était creusé encore. Est-ce vrai qu'il t’assure cinquante mille
franes la première année?
Fagerolles répondit du bout des lèvres :
— Oui, cinquante mille... Mais rien n’est fait, je me tâte, c'est raide de s'engager ainsi. Ah! c'est moi
qui ne m'emballe pas!
— Fichtre! murmura le sculpteur, tu es difficile.
Pour vingt francs par jour, moi, je signe ce qu’on
voudra.
Tous, maintenant, écoutaient Fagerolles, qui jouait l’homme excédé par le succès naissant. Il avait toujours sa jolie figure inquiétante de gueuse ; mais un certain arrangement des cheveux, la coupe de la
barbe, lui donnaient une gravité. Bien qu'il vint
encore de loin en loin chez Sandoz, il se séparait de la bande, se lançait sur les boulevards, fréquentait les cafés, les bureaux de rédaction, tous les lieux
de publicité où il pouvait faire des connaissances utiles. C’était une tactique, une volonté de se tailler son triomphe à part, cette idée maligne que, pour
réussir, il ne fallait plus avoir rien de commun avec
ces révolutionnaires, ni un marchand, ni les relations,
ni les habitudes. Et l’on disait même qu'il mettait
les femmes de deux ou trois salons dans sa chance,
non pas en mâle brutal comme Jory, mais en vicieux
# ME rene ès ?
supérieur à ses passions, en simple chatouilleur de
niais, lorsqu'il était si facile de conquérir la foule.
lentes.
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baronnes sur le retour.
Justement, Jory lui signala un article, dans l'unique but de se donner une importance, car il avait | la prétention d'avoir fait Fagerolles, comme il pré-= tendait jadis avoir fait Claude.
— Dis donc, as-tu lu l'étude de Vernis sur toi?
En voilà un encore qui me répète! | Me
— Ah!il en a, lui, des sus soupira Mahoudent, ee ci Fagerolles eut un geste insouciant de la main ; : mais il souriait, avec le mépris caché de ces pauvres diables si peu adroits, s’entêtant à une rudesse de
Ne lui suffisait-il pas de rompre, après les avoir pillés? Il bénéficiait de toute la haine qu'on avait | contre eux, on couvrait d'éloges ses toiles adoucies, pour achever de tuer leurs œuvres Pre vio- "4
"As-tu lü, “10, l'article de Vernier répéta Jory 4 à Gagnière. N'est-ce pas qu'il dit ce que j'ai dit ? | Depuis un instant, Gagnière s’absorbait dans la contemplation de son verre sur la nappe blanche, que le reflet du vin tachait de rouge. Il sursauta. — Hein! l’article de: Vernier?" ae — Oui, enfin tous ces articles qui paraissent su Fe Fagerolles. | . Stupéfait, il se tourna vers céHbe -Ci. | — Tiens ! on écrit des articles sur toi... Jen’ensais rien, je ne les ai pas vus. SEL on écrit ns articles sur toi! pourquoi donc ? À Un fou rire s’éleva, Fagerolles seul ricanait d mauvaise grâce, croyant à une farce méchante. Mai Gagnière était d'une absolue bonne et ils étonnai
qu'on püt faire un succès à un peintre qui n'obser-
vait seulement pas la loi des valeurs. Un succès à ce truqueur-là, jamais de la vie! Que devenait la conscience ?
Cette gaieté bruyante hauts la fin du diner. On ne mangeait plus, seule la maîtresse de maison voulait encore remplir les assiettes.
— Mon ami, veille donc, répétait-elle à Sandoz, très excilé au milieu du bruit. Allonge la main, les biscuits sont sur le buffet.
On se récria, tous se levèrent. Comme on passait ensuite la soirée là, autour de la table, à prendre du thé, ils se tinrent debout, continuant de causer contre les murs, pendant que la bonne tait le couvert. Le ménage aidait, elle remettant les salières
dans un tiroir, lui donnant un coup de main pour plier la nappe.
__ — Vous pouvez fumer, dit Henriette. Vous savez que ça ne me gêne nullement,
Fagerolles, qui avait attiré Claude dans l’embrasure de la fenêtre, lui offrit un cigare, jee celui-ci refusa. "
— Ah! c'est vrai, tu ne fumes pas. Et, dis donc, j'irai voir ce que tu rapportes. Hein ? des choses très intéressantes. Tu sais, moi, ce que je pense de ton talent. Tu es le plus fort...
Il se montrait très humble, sincère au fond, laissant remonter son admiration d'autrefois, marqué pour : toujours à l'empreinte de ce génie d’un autre, qu'il reconnaissait, malgré les calculs compliqués de sa malice. Mais son humilité s’aggravait d’une gêne, bien rare chez lui, du trouble où le jetait le silence que le maître de sa jeunesse gardait sur son tableau. Et il se décida, les lèvres tremblantes.
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‘— Est-ce que tu as vu mon actrice, au | Salon? | Aimes-tu ça, franchement ?
Claude hésita une seconde, puis en bon: Ccamarade” \ — Go ‘il y a des choses très bien. 775 Déjà, Fagerolles saignait d’avoir posé cette ques- 3 tion stupide ; et il achevait de perdre pied, il s'excu sait maintenant, tâchait d'innocenter ses emprunts, et de plaider ses compromis. Lorsqu'il s’en futtiréà « . grand’peine, exaspéré contre sa maladresse, ilredevint un instant le farceur de jadis, fit rire aux larmes Claude lui-même, les amusa tous. Puis, il tendit la À main à Henriette, pour prendre congé. DR — Comment! vous nous quittez si vite? ee 4 — Hélas! oui, chère madame. Mon père traite ce soir un chef de bureau, qu'il travaille pour la déco e ration. Et, comme je suis un de ses titres, j'ai dû ; jurer de paraître. E Lorsqu'il fut parti, Henriette, qui avait échangé quelques mots tout bas avec Sandoz, disparut; et l'on entendit le bruit léger de ses pas au premier 2 étage : depuis le mariage, c'était elle qui soignait la 4 vieille mère infirme, s’absentant ainsi à plusieurs reprises dans la soirée, comme le fils autrefois. Du reste, pas un des convives n'avait remarqué sa sortie. Mahoudeau et Gagnière causaient de Fagerolles, se montraient d’une aigreur sourde, sans attaque directe. Ce n'était encore que des regards Es. ironiques de l’un à l’autre, deshaussements d'épaules, « tout le muet mépris de garçons qui ne veulent pas. exécuter un camarade. Etils se rabattirent sur Claude ils se prosternèrent, l’'accablèrent des espérances qu'ils mettaient en lui. Ah! il était temps qu'il re: vint, car lui seul, avec ses dons de grand peintre,
sa poigne solide, pouvait être le maître, le chef reconnu. Depuis le Salon des Refusés, l’école du plein air s'était élargie, toute une influence croissante se faisait sentir; malheureusement, les efforts s’éparpillaient, les nouvelles recrues se contentaient d'ébauches, d’impressions bâclées en trois coups de pinceau ; et l’on attendait l’homme de génie nécessaire, celui qui incarnerait la formule en chefsd'œuvre. Quelle place à prendre! dompter la foule, ouvrir ue siècle, créer un art! Claude les écoutait, les yeux à terre, la face envahie d’une pâleur. Oui, c'était bien là son rêve inavoué, l'ambition qu'il n'osait se confesser à lui-même. Seulement, il se mêlait à la joie de la flatterie une étrange angoisse, une peur de cet avenir, en les entendant le hausser à ce rôle de dictateur, comme s’il eût triomphé déjà. — Laissez donc! finit-il par crier, il y en a qui me valent, je me cherche encore!
Jory, agacé, fumait en silence. Brusquement, comme les deux autres s’entêtaient, il ne put retenir cette phrase :
— Tout ça, mes petits, c’est parce que vous êtes embêtés du succès de Fagerolles.
- Ils se récrièrent,éclatèrent en protestations. Fagerolles ! le jeune maître! quelle bonne farce! © — Oh! tu nous lâches, nous le savons, dit Mahoudeau. Il n’y a pas de danger que tu écrives deux lignes sur nous, maintenant.
— Dame! mon cher, répondit Jory vexé, tout ce
que j'écris sur vous, on me le coupe. Vous vous faites exécrer partout... Ah! si j'avais un journal à moi ! |
Henriette reparut, et .les yeux de Sandoz ayant cherché les siens, elle lui répondit d'un regard, elle
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eut ce sourire tendre et discret, qu'il avait lui-même jadis, quand il sortait de la chambre de sa mère. Puis, elle les appela tous, ils se rassirent autour de la table, tandis qu’elle faisait le thé et qu'elle le versait dans les tasses. Mais la soirée s’attrista, engour: die d’une lassitude. On eut beau laisser entrer Bertrand, le grand chien, qui se livra à des bassesses ee on le sucre, et qui alla se coucher contre le poêle, où il ronfla comme un homme. Depuis la discussion sur Fagerolles, des silences régnaient, une Ta sorte d’ennuiirrité s’alourdissait dans la fumée épaissie des pipes. Mème Gagnière, à un moment, quitta 1 Ja table, pour se mettre au piano, où il estropia en sourdine des phrases de Wagner, avec les doigts raides : d’un amateur qui fait ses premières gammes àtrente ans. Fe D de, Vers onze heures, Dubuche, arrivant enfin, acheva de glacer la réunion. Il s'était échappé d’un bal, désireux de remplir envers ses anciens camarades € qu’il regardait comme un dernier devoir; et son habit, sa cravate blanche, sa grosse face pâle expri maient à la fois la contrariété d'êlre venu, l'importance qu'il donnait à ce sacrifice, la peur qu'il avait de compromettre sa fortune nouvelle. Il évitait de parler de sa femme, pour ne pas avoir à l'amener. -chez Sandoz. Quand il eut serré la main de Claude 1 sans plus d'émotion que s’il l'avait rencontré la veille il refusa une tasse de thé, il parla lentement, en gonflant les joues, des tracas de son installation dans une maison neuve dont il essuyait les plâtres, du travail qui l’accablait, a qu il So n
près de parc Monceau. A & Alors, Claude sentit nettement quelque chose
rompre. La vie avait-elle donc emporté déjà les soi-
rées d'autrefois, si fraternelles dans leur violence,
où rien ne les séparait encore, où pas un d'eux ne
réservait sa part de gloire ? Aujourd'hui, la bataille commençait, chaque affamé donnait son coup de dents. La fissure était là, la fente à peine visible, qui
avait fêléles vieilles amitiés jurées, et qui devaient les
faire craquer, un jour, en mille pièces.
. Mais Sandoz, dans son besoin d’éternité, ne s’apercevait toujours de rien, les voyait tels que rue d'Enfer, aux bras les uns des autres, partis en conquérants. Pourquoi changer ce qui était bon ? est-ce que le bonheur n'était pas dans une joie choisie entre toutes, puis éternellement goûtée? Et, une heure
plus tard, lorsque les camarades se décidèrent à s’en
aller, somnolents sous l’égoïsme morne de Dubuche qui parlait sans fin de ses affaires, lorsqu'on eut ar-
raché du piano Gagnière hypnotisé, Sandoz, suivi de
sa femme, malgré la nuit froide, voulut absolument
les accompagner jusqu’au bout du jardin, à la grille.
1] distribuait des poignées de main, il eriait :
— À jeudi, Claude!... A jeudi, tous!... Hein? venez tous! | |
— À jeudi! répéta Henriette, qui avait pris la lan-
terne et qui la haussait, pour éclairer l'escalier.
Et, au milieu des rires, Gagnière et Mahoudeau répondirent en plaisantant :
— À jeudi, jeune maître! Bonne nuit, jeune maître!
Dehors, dans la rue Nollet, Dubuche appela tout de suite un fiacre, qui l’'emporta. Les quatre autres remontèrent ensemble jusqu’au boulevard extérieur, presque sans échanger un mot, l'air étourdi d’être depuis si longtemps ensemble. Sur le boulevard,
une fille ayant passé, Jory se lança derrière ses jupes, après avoir prétexté des épreuves, qui l’attendaientau 1 journal. Et, comme Gagnière arrêtait machinalement Claude devant le café Baudequin, dont le gaz flambait encore, Mahoudeau refusa d'entrer, s’en AS seul, roulant des idées tristes, là-bas, jusqu’à la rue. du CRE Midi. ; Claude se trouva, sans l'avoir voulu, assis à leur ancienne table, en face de os silencieux. Le ! café n'avait pas changé, on s’y réunissait toujours le dimanche, une ferveur s'était déclarée même, depuis ; que Sade habitait le quartier; mais la bande sy s. noyait dans un flot de nouveaux venus, on était peu : à peu submergé par la banalité montante des élèves E du plein air. A cette heure, du reste, le café sevidait; trois jeunes peintres, que Claude ne connaissait pas, « vinrent, en se retirant, lui serrer la main; et ilny 4 eut plus qu'un petit rentier du voisinage, endormi 4 devant une soucoupe. TS Gagnière, très à l’aise, comme chez lui, indifférent aux tement de l'unique garçon qui s’étirait dan la salle, regardait Claude sans le voir, les yeux vagues. — À propos, demanda ce dernier, qu ’expliquais-tu donc à Mahoudeau, ce soir? Oui, le rouge du drapeau qui tourne au jaune, dans le bleu du ciel... Hein? tu " pioches la théorie des couleurs complémentaires. “ne Mais l’autre ne répondit pas. Il prit sa chope, Ja reposa sans avoir bu, finit par murmure”, avec un 4 sourire d’extase: a Le — Haydn, c’est la grâce rhétoricienne, une petite 2 musique chevrotante de vieille aïeule poudrée… Mo: zart, c’est le génie précurseur, le premier qui . donné à l'orchestre une voix individuelle... Et i existent surtout, ces deux-là, pare ER ils on fait
Beethoven... Ah! Beethoven, la puissance, la force dans la douleur sereine, Michel-Ange au tombeau des Médicis! Un logicien héroïque, un pétrisseur de cervelles, car ils sont tous partis de la symphonie avec chœurs, les grands d'aujourd'hui!
Le garcon, las d'attendre, se mit à éteindre les becs de gaz, d'une main paresseuse, en traînant les pieds. Une mélancolie envahissait la salle déserte, salie de crachats et de bouts de cigare, exhalant l'odeur de ses tables poissées par les consommations ; tandis que, du boulevard assoupi, ne venaient plus que les sanglots perdus d’un ivrogne.
Gagnière, au loin, continuait à suivre la chevauchée de ses rêves.
— Weber passe dans un paysage romantique, con-
duisant la ballade des morts, au milieu des saules
éplorés et des chênes qui tordent leurs bras... Schubert le suit, sous la lune pâle, le long des lacs d’argent... Et voilà Rossini, le don en personne, si gai, si naturel, sans souci de l'expression, se moquant du monde, qui n’est pas mon homme, ah! non, certes! mais si étonnant tout de même par l’abondance de son invention, par les effets énormes qu'il tire de l'accumulation des voix et de la répétition enflée du même thème... Ces trois-là, pour aboutir à Meyerbeer, un malin qui a profité de tout, mettant après Weber la symphonie dans l'opéra, donnant l'expression dramatique à la formule inconsciente de Rossini. Oh ! des souffles superbes, la pompe féodale, le mysticisme militaire, le frisson des légendes fantastiques, un cri de passion traversant l’histoire !
Et des trouvailles, la personnalité des instruments, le récitatif dramatique accompagné symphonique-
ment à l'orchestre, la phrase typique sur laquelle