‹ L'œuvreChapitre 36 sur 68 · RP PT PE DR LE NEO · texte numérisé non relu

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Enfin, Christine donna un dernier coup de plu-

. meau, et ils furent installés. Cet atelier de la rue de : Douai, petit et incommode, était accompagné seulement d'une étroite chambre et d’une cuisine grande comme une armoire : il fallait manger dans l'atelier, le ménage y vivait, avec l'enfant toujours en travers des jambes. Et elle avait eu bien du mal à tirer parti de leurs quatre meubles, car elle voulait éviter la dépense. Pourtant, elle dut acheter un vieux lit d’occasion, elle céda même au besoin luxueux d’avoir des rideaux de mousseline blanche, à sept sous le mètre. Dès lors, ce trou lui parut charmant, elle se mit à le tenir sur un pied de propreté bourgeoise, ayant résolu de faire tout en personne et de se passer de servante, pour ne pas trop charger leur vie, qui

allait être difficile.

# Claude vécut ces premiers mois dans une excitation croissante. Les courses au milieu des rues tumultueuses, les visites chez les camarades enfiévrées de

discussions, toutes les colères, toutes les idées chaudes qu’il rapporlait ainsi du dehors, le faisaient

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atelier. S'il avait eu seulement l’ancien comble du

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se passionner à voix haute, jusque dans son on ER Paris l’avait repris aux moelles, violemment; et, en pleine flambée de cette fournaise, c'était une seconde | jeunesse, un enthousiasme et une ambition à désirer tout voir, tout faire, tout conquérir. Jamais il ne. Re s'était senti une telle rage de travail, ni un tel espoir, se . : comme s’il lui avait suffi d'étendre la main, pour créer les chefs-d'œuvre qui le mettraient à son rang, 2 au premier, Quand il traversait Paris, il découvrait des tableaux partout, la ville entière, avec ses rues, ses carrefours, ses ponts, ses horizons vivants, se déroulait en fresques immenses, qu'il jugeait toujours trop petites, pris de l'ivresse des besognes colos- Sales. Et il rentrait frémissant, le crâne bouillonnant de projets, jetant des croquis sur des bouts de. s papier, le soir, à la lampe, sans pouvoir décider en où il entamerait la série des grandes. pages qu il révail. LR

Un obstacle sérieux lui vint de la petitesse de son

“quai de Bourbon, ou bien même la vaste salle à manger de Bennecourt! Mais que faire, dans cette pièce en longueur, un couloir, que le propriétaire avait l’effronterie de louer quatre cents francs à des … peintres, après l'avoir couvert d’un vitrage? Et le pis #10 était que ce vitrage, tourné au nord, resserré entre deux murailles hautes, ne laissait tomber qu'une lu- £ mière verdâtre de cave. Il dut donc remettre à à plus tard ses grandes ambitions, il résolut de s'attaquer d’abord à des toiles moyennes, en se disant que la dimension des œuvres ne fait point le génie. 4

Le moment lui paraissait si bon pour le. succès d'un artiste brave, qui apporterait enfin une. note d'originalité et de franchise, dans la débäcle des

vieilles écoles! Déjà, les formules de la veille se trouvaient ébranlées, Delacroix était mort sans élèves, Courbet avait à peine derrière lui quelques imitateurs

maladroits; leurs chefs-d'œuvre n’allaient plus être que des morceaux de musée, noircis par l’âge, simples témoignages de l’art d'une époque; et il semblait

aisé de prévoir la formule nouvelle qui se dégagerait

des leurs, cette poussée du grand soleil, cette aube

limpide qui se levait dans les récents tableaux, sous

: l'influence commençante de l’école du plein air. C'était indéniable, les œuvres blondes dont on avait tant ri au Salon des Refusés, travaillaient sourde-

ment bien des peintres, éclaircissaient peu à peu toutes les palettes. Personne n’en convenait encore, mais le branle était donné, une évolution se décla-

__rait, qui devenait de plus en plus sensible à chaque Salon. Et quel coup, si, au milieu de ces copies in-

conscientes des impuissants, de ces tentatives peu-

reuses et sournoises des habiles, un maître se révélait, réalisant la formule avec l'audace de la force, sans

ménagements, telle qu'il fallait la plänter, solide et entière, pour qu'elle fût la vérité de cette fin de siècle!

Dans cette première heure de passion et d'espoir, Claude, si ravagé par le doute d'habitude, crut en

son génie. Il n'avait plus de ces crises, dont l'angoisse

le lançait pendant des jours sur le pavé, en quête de

son courage perdu. Une fièvre le raidissait, il tra- yaillait avec l’obstination aveugle de l'artiste qui

s'ouvre la chair, pour en tirer le fruit dont il est

tourmenté. Son long repos à la campagne lui avait

donné une fraîcheur de vision singulière, une joie

ravie d'exécution; il lui semblait renaître à son mé- 4tier, dans une facilité et un équilibre qu'il n'avait

jamais eus; et c'était aussi une certitude de progrès, ; un profond contentement, devant des morceaux réussis, où aboutissaient enfin d’anciens efforts stériles. Comme il le disait à Bennecourt, il tenait son plein air, cette peinture d’une gaieté de tons chantante, qui étonnait les camarades, quand ils le ve- à naient voir. Tous admiraient, convaincus qu'il n’au- nr. rait qu’à se produire, pour prendre sa place, très haut, avec des œuvres d’une notation si personnelle, E où pour la première fois la nature baignait dans de. la vraie lumière, sous le jeu des reflets et la conti- . nuelle décomposition des couleurs: RE Et, durant trois années, Claude lutta sans faiblir, fouetté par les échecs, n’abandonnant rien de ses. idées, marchant droit devant Je avec > la rudesse dé la foi. FI | D'abord, la première année, il alla, pendant les L neiges de décembre, se planter quâtreheureschaque jour derrière la butte Montmartre, à l’angle d’un ter-. rain vague, d’où il peignait un fond de misère, des masures basses, dominées par des cheminées d'usine; et, au premier plan, il avait mis dans la neige ie fillette et un voyou en loques, qui dévoraient des pommes volées. Son obstination à peindre sur lire à compliquait terriblement son travail, l'embarrassait de difficultés presque insurmontables. Pourtant, il termina cette toile dehors, il ne se permit à son atelier qu'un nettoyage. L'œuvre, quand elle fut nes sous la clarté morte du vitrage, l’étonna lui-même par sa brutalité : c'était comme une porte ouverte sur la rue, la neige aveuglait, les deux figures se détachaient, lamentables, d’ un gris. boueux. Tout

quand même au Salon. Après avoir juré qu'il ne

tenterait jamais plus d'exposer, il établissait maintenant en principe qu’on devait toujours présenter quelque chose au jury, uniquement pour le mettre dans son tort, et il reconnaissait du reste l'utilité du Salon, le seul terrain de bataille où un artiste pouvait

se révéler d'un coup. Le jury refusa le tableau.

La seconde année, il chercha une opposition. Il

choisit un bout du square des Batignolles, en mai : de gros marronniers jetant leur ombre, une fuite

de pelouse, des maisons à six étages, au fond; tan-

dis que, au premier plan, sur un banc d’un vertcru,

s’alignaient des bonnes et des petits bourgeois du quartier, regardant trois gamines en train de faire des pâtés de sable. Il lui avait fallu de l’héroïsme, la permission obtenue, pour mener à bien son travail, au milieu de la foule goguenarde. Enfin, il s'était décidé à venir, dès cinq heures du matin, peindre les fonds; et, réservant les figures, il avait dû se résoudre à n'en prendre que des croquis, puis à finir dans l'atelier. Cette fois, le tableau lui parut moins rude,

la facture avait un peu de l'adoucissement morne

qui tombait du vitrage. Il le crut recu, tous les amis

crièrent au chef-d'œuvre, répandirent le bruit que

le Salon allait en être révolutionné. Et ce fut de la stupeur, de l'indignation, lorsqu'une rumeur annonça un nouveau refus du jury. Le parti pris n’était plus niable, il s'agissait de l’étranglement systématique d'un artiste original. Lui, après le premier emportement, tourna sa colère contre son ‘tableau, qu'il déclarait menteur, déshonnèête, exécrable. C’était une leçon méritée, dont il se souviendrait : estce qu'il aurait dû retomber dans ce jour de cave de l'atelier? est-ce qu'il retournerait à la sale cuisine

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bourgeoise des bonshommes faits de chic? Quans 1e toile lui revint, il prit un couteau et la fendit. Aussi, la troisième année, s’enragea-t-il sur une œuvre de révolte. Il voulut le plein soleil, ce soleil de Paris, qui, certains jours, chauffe à blanc le pavé, dans la réverbération éblouissante des façades : nulle part il ne fait plus chaud, les gens des pays brûlés s’épongent eux-mêmes, on dirait une terre d'Afrique, sous la pluie lourde d’un ciel en feu. Le. sujet qu'il traita, fut un coin de la place du Carrousel, à une heure, lorsque l’astre tape d'aplomb. Un fiacre cahotait, au cocher somnolent, au cheval en eau, Ja tête basse, vague dans la vibration de la chaleur; des passants semblaient ivres, pendant que, seule, une jeune femme, rose et gaillarde sous son ombrelle, » marchait à l’aise d’un pas de reine, comme dans l’élément de flamme où elle devait vivre. Mais ce qui, surtout, rendait ce tableau terrible, c'était l'étude | - nouvelle de la lumière, cette décomposition, d'une observation très exacte, et quicontrecarraittoutesles habitudes de l’œil, en accentuant des bleus, des … jaunes, des rouges, où personne n'était accoutumé d’en voir. Les Tuileries, au fond, s’évanouissait en nuée d’or; les pavés saignaient, les passants n° étaient plus que des indications, des taches sombres mangées 3 par la clarté trop vive. Cette fois, les camarades, tout en s’exclamant encore, restèrent génés, saisis d'une même inquiétude : le martyre était au bout d'une peinture pareille. Lui, sous leurs éloges, comprit © très bien la rupture qui s’opérait; et, URI le Jury, as de nouveau, lui eut fermé le Salon, il s’écria douloureusement, dans une minute de lucidité : Fc NES .— Allons! c "est RM EULt «J'en crèverai!

raissait grandir, il retombait pourtant à ses doutes dautrefo';, “avagé par la lutte qu'il soutenait contre a nature. Toute toiie qui revenait, lui semblait mau- vaise, incomplète surtout, ne réalisant pas l'effort tenté. C'était cette impuissance qui l’exaspérait, plus encore que les refus du jury. Sans doute, il ne pardonnait pas à ce dernier : ses œuvres, même embryonnaires, valaient cent fois les médiocrités reçues;

. mais quelle souffrance de ne jamais se donner entier, . dans le chef-d'œuvre dont il ne pouvait accoucher son * génie! Il y avait toujours des morceaux superbes, il était content de celui-ci, de celui-là, de cet autre. -Alors, pourquoi de-brusques trous? pourquoi des parties indignes, inaperçues pendant le travail, tuant le tableau ensuite d’une tare ineffacable? Et il se sentait incapable de correction, un mur se dressait

à un moment, un obstacle infranchissable, au delà duqguelillui était défendu d'aller. S'il reprenait vingt fois le morceau, vingt fois il aggravait le mal, tout se brouillaitet glissait au gâchis. Il s’énervait, ne voyait plus, n’exécutait plus, en arrivait à une véritable paralysie de la volonté Étaient-ce donc ses yeux, étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le progrès des lésions anciennes, qui l'avait inquiété déjà? Les crises se multipliaient, 1l recommençait à vivre des semaines abominables, se dévorant, éternellement secoué de l'incertitude à l’espérance ;etl’uniquesoutien, pendant ces heures mauvaises, passées à s’acharner sur l’œuvre rebelle, c’était le rêve consolateur de l'œuvre future, celle où il

se satisferait enfin, où ses mains se délieraient pour … Ja création. Par un phénomène constant, son besoin de créer allait ainsi plus vite que ses doigts, il ne travaillait jamais à une toile, sans concevoir la toile

suivante. Une seule hâte lui restait, se débarrasser du travail en train, dont il agonisait; sans doute, ca ne. vaudrait rien encore, il en était aux concessions fe 3 tales, aux tricheries, à tout ce qu’ un artiste doit M ; donner de sa conscience; mais ce qu'il ferait ensuite, ah! ce qu’il ferait, il le voyait superbe et héroïque, | + inattaquable, indestructible. Perpétuel mirage qui. fouette le courage des damnés de l'art, mensonge | de tendresse et de pitié sans lequel la production | 2 serait impossible, pour tous ceux qui se meurent de ne pouvoir faire de la vie! LUS

Et, en dehors de cette lutte sans cesse renaissante | avec lui-même, les difficultés matérielles s accumulaient. N'était-ce donc point assez de ne pas arriver 2 à sortir ce qu'on avait dans le ventre? Il fallait er ‘4 outre se battre contreles choses! Bien qu'il refusât d 27 le confesser, la peinture sur nature, au plein air, … devenait impossible, dès que la toile dépassait certaines dimensions. Comment s'installer dans les. rues, au milieu des foules? comment obtenir, pour chaque personnage? les heures de pose suffisantes, à Cela, évidemment, n’admettait que certains sujets. déterminés, des paysages, des coins restreints de ville, où les figures ne sont que des silhouettes. faites après coup. Puis, 1l y avait les mille contrariétés du temps, le vent qui emportait le chevalet, la pluie qui arrêtait les séances. Ces jours-là, il rentrait hors di lui, menaçant du poing le ciel, accusant la naiure de se défendre, pour ne pas être prise et vaincue. l se plaignait amèrement de n'être pas riche, car il rêvait d'avoir des ateliers mobiles, une. voiture. Paris, un bateau sur la Seine, dans lesquels il aur vécu comme un bohémien de l art. ne rien ne le

Christine, alors, souffrit avec Claude. Elle avait partagé ses espoirs, très brave, égayant l'atelier de son activité de ménagère; et, maintenant, elle s’asseyait, découragée quand elle le voyait sans force. A chaque tableau refusé, elle montrait une douleur plus vive, blessée dans son amour-propre de femme, ayant cet orgueil du succès qu'elles ont toutes.

- L’amertume du peintre l’aigrissait aussi, elle épou-

sait ses passions, identifiée à ses goûts, défendant sa peinture qui était devenue comme une dépendance d'elle-même, la grande affaire de leur vie, la seule importante désormais, celle dont elle espérait son bonheur. Chaque jour, elle devinait bien que cette peinture lui prenait son amant davantage ; et elle n’en était pas encore à la lutte, elle cédait, se laissait emporter avec lui, pour ne faire qu'un, au fond du même efforf. Mais une tristesse montait de ce commencement d’abdication, une crainte de ce qui l’attendait là-bas. Parfois, un:frisson de recul la glaçait jusqu’au cœur. Elle se sen-

tait vieillir, tandis qu'une pitié immense la boule- versait, une envie de pleurer sans cause, qu’elle

contentait dans l'atelier Ingubre, pendant des heures, quand elle y était seule.

A cette époque, son cœur s’ouvrit, plus large, et une mère se dégagea de l’amante. Cette maternité pour son grand enfant d'artiste était faite de la pitié vague et infinie qui l’attendrissait, de la faiblesse illogique où elle le voyait tomber à chaque heure, des pardons continuels qu’elle était forcée de lui accorder. Il commençait à la rendre malheureuse, elle n’avait plus de lui que ces caresses d’habitude, données ainsi qu'une aumôûône aux femmes dont on se détache ; et, comment l'aimer encore, quand il

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passion d'autrefois. À mesure qu'elle l'avait vu gran-

s’échappait de ses bras, qu'il montrait un air d’en nui dans les étreintes Are dont elle lé touffait toujours? comment l'aimer, si elle ne l'aimait pas de cette autre affection de chaque minute, en adoration devant lui, s'immolant sans cesse ? Au fond d’elle, tante amour grondait, elle demeurait la. chair de passion, la sensuelle aux lèvres fortes dans je la saillie (ètue des mâchoires. C'était une douceur triste, alors, Dre les chagrins secrets de la nuit, de n'être plus qu'une mère jusqu'au soir, de tte une dernière et pâle jouissance dans la bonté, dans 4 le bonheur qu’elle tâchait de lui faire, au milieu de De 4 leur vie gâtée maintenant. À Ra Seul, le petit Jacques eut à pâtir de ce déplac ment de tendresse. Elle le négligeait davantage, la chair restée muette pour lui, ne s'étant éveillée à 1 maternité que par l'amour. C'était l'homme adoré, désiré, qui devenait son enfant ; et l’autre, le pauvre être, demeurait un simple témoignage de leur grande -

dir et ne plus demander autant de soins, elle s'était Re mise à le sacrifier, sans dureté au fond, simplement parce qu’elle sentait ainsi. A table, elle ne lui don- < nait que les seconds morceaux; ns meilleure place près du poêle, n'était pas pour sa petite chaise ; ; si peur d’un accident la secouait, le premier cri, le premier geste de protection n'allait jamais vers sa faiblesse. Et sans cesse elle le reléguait, le pret « Jacques, tais-toi, tu fatigues ton père! os

L’ ne s'accommodait mal de Dee Fit .

avait eu la campagne vaste Fous se rouler en liberté,

. Ses belles couleurs rouges pâlissaient, il ne poussait plus que chétif, sérieux comme un petit homme, les yeux élargis sur les choses. Il venait d’avoir cinq

ans, sa tête avait démesurément grossi, par un phénomène singulier, qui faisait dire à son père : « Le gaillard à la caboche d'un grand homme ! » Mais, au contraire, il semblait que l'intelligence diminuât, à

mesure que le crâne augmentait. Très doux, crainif, l'enfant s'absorbait pendant des heures, sans sa-

ne voir répondre, l'esprit en fuite ; et, s’il sortait de cette immobilité, c'était dans des crises folles de sauts et

de cris, comme une jeune bête joueuse que l'in- stinct emporte. Alors, les «tiens-toi tranquille !» pleu-

vaient, Car la mère ne pouvait comprendre ces vacarmes subits, bouleversée de voir le père s'irriter à son chevalet, se fâchant elle-même, courant vite rasseoir le petit dans son coin. Calmé tout d’un coup,

avecle frisson peureux d’un réveil trop brusque, il se

rendormait, les yeux ouverts, si paresseux à vivre,

à que les jouets, des bouchons, des images, de vieux tubes de couleur, lui tombaient des mains. Déjà, elle avait essayé de lui apprendre ses lettres. Il s'était

débattu avec des larmes, et l’on attendait un an ou deux encore pour le De à l’école, où les ÉNUIE sauraient bien le faire travailler.

Christine, enfin, commençait à s’effrayer, devant la misère menaçante. À Paris, avec cet enfant qui

.. poussait, la vie était plus chère, et les fins de mois

devenaient terribles, malgré ses économies de toutes sortes. Le ménage n'avait d’assurés que les mille francs de rente; et comment vivre avec cinquante francs par mois, lorsqu'on avait prélevé les quatre cents francs du loyer? D'abord, ils s'étaient tirés

- d’embarras, grâce à quelques toiles vendues, Claude

fui

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ayant retrouvé l’ancien amateur de Caire un de

ces bourgeois détestés, qui ont des âmes ardentes d'artistes, dans les habitudes maniaques où ils s’enferment; celui-ci, M. Hue, un ancien chef de bureau, n’était malheureusement pas assez riche pouracheter toujours, et il ne pouvait que se lamenter sur P aveu 1 glement du public, qui laissait une fois de plus le génie mourir de faim; car lui, convaincu, frappé par £ la grâce dès le premier coup d'œil, avait choisi les” œuvres les plus rudes, qu'il pendait à côté de ses Delacroix, en leur prophétisant une fortune égale. Le pis était que le père Malgras venait de se retirer, après fortune faite : une très modeste aisance d'ailleurs, une rente d’une dizaine de mille franes, qu'il s'était décidé à

à manger dans une petite maison de Bois-Colombes, en homme prudent. Aussi faHait-i l'entendre parler du fameux Naudet, avec le dédain des millions que remuait cet agioteur, des millions. qui lui retomberaient sur le nez, disait-il. Claude, à la suite d’une rencontre, ne réussit qu’à lui vendre une dernière toile, pour lui, une de ses académies de l'atelier Boutin, la superbe étude de ventre que l’ancien marchand n'avait pu revoir sans un regain de passion au cœur. C'était donc la misère prochaine, . les débouchés se fermaient au lieu de s'ouvrir, une légende inquiétante se créait peu à peu autour de ; cette peinture continuellement repoussée du Salon: sans compter quil aurait suffi, pour effrayer largent, d’un art si incomplet et si révolutionnaire, où. l'œil effaré ne retrouvait aucune des conventions a mises. Un soir, ne sachant comment acquitter une note de couleurs, le peintre s'était écrié qu'il vivrait sur le capital de sa rente, plutôt que de descendre F4 la production basse des tableaux 1e commerce. M

Christine, violemment, s'était opposée à ce moyen extrême : elle rognerait encore sur les dépenses,

De enfin elle préférait tout à cette folie, qui les jetterait

| ensuite au pavé, sans pain.

Après le refus de son troisième re l'été fut si miraculeux, cette année-là, que Claude sembla y à puiser une nouvelle force. Pas. un nuage, des journées limpides sur l’activité géante de Paris. Il s'était remis à courir la ville, avec là volonté de chercher un

coup, comme il le disait : quelque chose d’énorme,

de décisif, il ne savait pas au juste. Et, jusqu’à septembre, il ne trouva rien, se passionnant pendant une semaine pour un sujet, puis déclarant que ce n'était pas encore ça. Il vivait dans un continuel frémissement, aux aguets, toujours à la minute de mettre

la main sur cette réalisation de son rêve, qui fuyait toujours. Au fond, son intransigeance de réaliste ca-

chait des superstitions de femme nerveuse, il croyait TER des influences compliquées et secrètes : tout al- laitdépendre de l'horizon choisi, néfaste ou heureux. . Une après-midi, par un des derniers beaux jours F de la saison, Claude avait emmené Christine, laissant le petit Jacques à la garde de la concierge, une vieille brave femme, comme ils faisaient d'ordinaire, quand ils sortaient ensemble. C'était une envie soudaine de promenade, un besoin de revoir avec elle

des coins chéris autrefois, derrière lequel se cachait

le vague espoir qu’elle lui porterait chance. Et ils descendirent ainsi jusqu'au pont Louis-Philippe, res-

tèrent un quart d'heure sur le quai aux Ormes, si- Jencieux, debout contre le parapet, à regarder en

face, de l’autre côté de la Seine, le vieil hôtel du - Martoy, où ils s'étaient aimés. Puis, toujours sans une parole, ils refirent leur ancienne course, faite

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tant de fois: ils filèrent le long des quais, sous les platanes, eo à chaque pas se lever le passé; et tout se déroulait, les ponts avec la découpure de. leurs arches sur le satin de l’eau, la Cité dans l’ombre que dominaient les tours jaunissantes de Notre Dame, la courbe immense de la rive droite, noyée. de. soleil, terminée par la silhouette perdue du pavillon de Flore, et les larges avenues, les monuments des deux rives, et la vie de la rivière, les lavoirs, les bains, les péniches. Comme jadis, l’astre à son déclin les suivait, roulant sur les toits des maisons lointaines, s’écornant derrière la CORROIE de l’Ins-. titut : un coucher éblouissant, tel qu'ils n’en avaient È pas eu de plus beau, une lente descente au milieu de petits nuages, qui se changèrent en un treillis de pourpre, dont toutes les mailles lâchaient des flots d’or. Mais, de ce passé qui s'évoquait, rien ne venait qu'une mélancolie invincible, la sensation de l’éternelle fuite, l'impossibilité de remonter et derevivre. Ces antiques pierres demeuraient froides, ce continuel courant sous les ponts, cette eau qui avait coulé, leur semblait avoir emporté un peu d'eux-mêmes, le charme du premier désir, la joie de l'espoir. Maintetenant qu'ils s’appartenaient, ils ne goûtaient plu ce simple bonheur de sentir la pression tiède de leu bras, pendant qu'ils marchaient doucement, comm enveloppés dans la vie énorme de Paris. |

Au pont des Saints-Pères, Claude, Fe. on s'arrêta. Il avait quitté le bras dé Christine, il s'était R: retourné vers la pointe de la Cité. Elle sentait le détachement qui s'opérait, elle devenait très trist et, le voyant s'oublier là, elle voulut le reprend

— Mon ami, rentrons, il est l’ heure. Jacques n attend, tu sais. A A

Mais il s’'avança jusqu’au milieu du pont. Elle dut . le suivre. De nouveau, il demeurait immobile, les yeux toujours fixés là-bas, sur l’île continuellement à l'ancre, sur ce berceau et ce cœur de Paris, où

depuis des siècles vient battre tout le sang de ses

artères, dans la perpétuelle poussée des faubourgs qui envahissent la plaine. Une flamme était montée à son visage, ses yeux s'allumaient, il eut enfin un geste large. |

— Regarde! regarde !

D'abord, au premier plan, au-dessous d'eux, c'était le port Saint-Nicolas, les cabines basses des bureaux

- de la navigation, la grande berge pavée qui descend,

encombrée de tas de sable, de tonneaux et de sacs, bordée d’une file de péniches encore pleines, où

grouillait un peuple de débardeurs, que dominait le bras gigantesque d'une grue de fonte; tandis que, de

l’autre côté de l'eau, un bain froid, égayé par les éclats des derniers baigneurs de la saison, laissait flotter au vent les drapeaux de toile grise qui lui servaient de toiture. Puis, au milieu, la Seine vide montait, verdâtre, avec des petits flots dansants, fouettée de blanc, de bleu et de rose. Et le pont des Arts établissait un second plan, très haut sur ses charpentes de fer, d'une légèreté de dentelle noire, animé du perpétuel va-et-vient des piétons, une chevauchée de fourmis, sur la mince ligne de son tablier. En dessous, la Seine continuait, au loin ; on voyait les

. ft vieilles arches du Pont-Neuf, bruni de la rouille des

pierres; une trouée s’ouvrait à gauche, jusqu’à l'ile

Saint-Louis, une fuite de miroir d’un raccourci aveu-

-glant; et l’autre bras tournait court, l'écluse de la

. Monnaie semblait boucher la vue de sa barre d’écume.

Le long du Pont-Neuf, de grands omnibus jaunes, des

tapissières bariolées, défilaient avec une régularité mécanique de jouets d’enfant. Tout le fond s’encadrait là, dans les perspectives des deux rives : surla rive droite, les maisons des quais, à demi cachées : 20 par un bouquet de grands arbres, d’où émergeaient, à l'horizon, une encoignure de l'Hôtel-de-Ville et le. clocher de de Saint-Gervais, perdus dans une confusion de faubourg ; sur la rive gauche, une aile de l’Institut, la façade plate de la Monnaie, des arbres encore, en enfilade. Mais ce qui tenait le centre de l'immense tableau, ce qui montait du fleuve, se | haussait, occupait le ciel, c'était la Cité, cette proue de l’antique vaisseau, éternellement dorée par le couchant. En bas, les peupliers du terre-plein verdissaient en une masse puissante, cachant la statue Plus haut, le soleil opposait les deux faces, éteignant dans l’ombre les maisons grises du quai de l'Horloge, éclairant d’une flambée les maisons vermeilles du quai des Orfèvres, des files de maisons irrégulières, si néttes, que l'œil en distinguait les moindres détails, les boutiques, les enseignes, jusqu'aux rideaux des fenêtres: Plus haut, parmi la dentelure des cheminées, derrière |’ échiquier oblique des petits toits, les poivrières du Palais et les combles de la PRÉREUUEE étendaient des ee d os

flèche de la cathédrale, s sur la mor la flèche . Sainte-Chapelle, d'une élégance si fine, qu elles: blaient frémir à la brise, hautaine mature du vai

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