PR
jus che AU ÉLUTE h ne er" |
plafond lézardé, jetaient aux épaules une glace de suaire. Dans les coins, d’autres statues, moins encombrantes, des plâtres faits avec passion, exposés, puis revenus là, faute d'acheteurs, grelottaient, le … nez contre la muraille, rangés en une file lugubre d'infirmes, plusieurs déjà cassés, étalant des moignons, tous encrassés de poussière, éclaboussés de terre glaise; et ces misérables nudités ‘traînaient ainsi des années leur agonie, sous les yeux de l’ar-
tiste qui leur avait donné de son sang, conservées d'abord avec une passion jalouse, malgré le peu de “4 place, tombées ensuite à une horreur grotesque de choses mortes, jusqu’au jour où, prenant un marteau, il les achevait lui-même, les écrasait en a plâtras, 5 pour en débarrasser son existence. FRE
— Hein? tu dis que nous avons De reprit Mahoudeau. Eh bien! je vais faire une flambée, ce sera plus prudent.
Alors, en allumant le poêle, il se plaignit, d'une voix de colère. Ah! quel chien de métier que cette sculpture! Les derniers des maçons étaient plus heureux. Une figure que l'administration achetait trois mille francs, en avait coûté près de deux mille, le modèle, la terre, le marbre ou le bronze, toutes sortes de frais; et cela pour rester emmagasinée dans quelque cave officielle, sous le prétexte que la. ee place manquait : les niches des monuments étaient Le vides, des socles attendaient dans les jardins publics, 1588 n'importe! la place manquait toujours. Pas de tra- 'e è vaux possibles chez les particuliers, à peine quelques bustes, une statue bâclée au rabais de loin en loin, pour une souscription. Le plus noble des arts, te plus viril, oui! mais l'art dont on crevait le plus sûrement de faim. TE TS
— Ta machine avance? demanda Claude.
— Sans ce maudit froid, elle serait terminée, ré- pondit- -il. Tu vas la voir.
Il se releva, après avoir écouté ronfler le poêle.
. Au milieu de l'atelier, sur une selle faite d’une caisse d'emballage, consolidée de traverses, se dressait une . statue que de vieux linges emmaillottaient ; et, gelés fortement, d'une dureté cassante de plis, ils la dessi- - naient, comme sous la blancheur d’un linceul. C'était enfin son ancien rêve, irréalisé jusque-là, faute d’ar- gent : une figure debout, la Baigneuse dont plus de 5, dix maquettes traînaient chez lui, depuis des années. Dans une hevre de révolte impatiente, il avait fabri- qué lui-même une armature avec des manches à balai, se passant du fer nécessaire, espérant que le 4 bois serait assez solide. De temps à autre, il la secouait, pour voir; mais elle n’avait pas encore
bougé.
— Fichtre! murmura-t-il, un air de feu lui fera du bien... C’est collé sur elle, une vraie cuirasse. Les linges craquaient sous ses doigts, se brisaient en morceaux de glace. 11 dut attendre que la cha- À Reur les eût dégelés un peu; et, avec mille précautions, il la désemmaillotait, la tête d’abord, puis la | gorge, puisles hanches, heureux de la revoir intacte, souriant en amant à sa nudité de femme adorée. — Hein? qu'en dis-tu?
Claude, qui ne l’avait vue qu’en ébauche, hocha à ; 2 tête, pour ne pas répondre tout de suite. Décidé- ment, ce bon Mahoudeau trahissait, en arrivait à la grâce malgré lui, par les jolies choses qui fleuris- saient de ses gros doigts d’ancien tailleur de pierres. Depuis sa Vendangeuse colossale, il était allé en rape- tissant ses œuvres, sans paraître s'en douter lui-
même, lançant toujours le mot féroce de tempérament, mais cédant à la douceur dont se noyaient AS ses yeux. Les gorges géantes devenaient enfan- Le tines, les cuisses s’allongeaient en fuseaux élé- | gants, c'élait enfin la nature vraie qui perçait sous le dégonflement de l’ambition. Exagérée encore, sa Baigneuse était déjà d’un grand charme, avec son frissonnement des épaules, ses deux bras serrés qui remontaient les seins, des seins amoureux, pétris dans le désir de la femme, qu’exaspérait sa misère; et, forcément chaste, il en avait ainsi fait une chair sensuelle, qui le troublait. | :
— Alors, 4 ne te va pas? reprit-il, l’e air fâché. :
— Oh ! si, . Je crois que tu as raison d' adoucir un peu ton sais, puisque tu sens de la sorte. Et a tu auras du succès avec ça. Oui, c’est évident, Ca à Ke
plaira beaucoup.
Mahoudeau, que des éloges pareils auraient con- % sterné autrefois, sembla ravi. Ilexpliqua qu'ilvoulait conquérir le public, sans rien lâcher de ses convic-: £ « tions. "se »
— Ah! nom d’un chien! ça me soulage, que tu . sois content, car je l’aurais démolie, si tu m'avais dit de la démolir, parole d'honneur! Re de:
jours de travail, et je vendrai ma peau à qui la vou $ ë dra, pour payer le mouleur… Dis? ça va me faire à un fameux salon. Peut-être une médaille ! |
Il riait, s’agitait; et; s’interrompant:
— Puisque nous ne sommes pas pressés, assiedstoi donc... J'attends que les Eners soient dégelés A nue | mp Er
Le poêle commençait à rougir, une grosse chaleur pe se dégageait. Justement, la Baigneuse, placée très près, semblait revivre, sous le souffle tiède co lui
montaitle long de l'échine, des jarrets à la nuque.
ré x — à.
b* RS
Et tous les deux, assis maintenant, continuaient à la regarder de face et à causer d’elle, la détaillant, s’arrêtant à craque partie de son corps. Le sculpteur surtout s’excitait dans sa joie, la Caressait de loin d’un geste arrondi. Hein? le ventre en coquille, et ce johù pli à la taille, qui accusait le renflement de la hanche gauche!
À ce moment, Claude, les yeux sur le ventre, crut avoir une hallucination. La Baigneuse bougeait,
. le ventre avait frémi d’une onde légère, la hanche
__ gauche s'était tendue encore, comme si la jambe
droite allait se mettre en marche.
— Et les petits plans qui filent vers les reins, continuait Mahoudeau, sans rien voir. Ah! c'est ça que
j'ai soigné! Là, mon vieux, la peau, c’est du satin.
- Peu à peu, la statue s’animait tout entière. Les reins roulaient, la gorge se gonflait dans un grand
D pue :-gh a ts AT éste DRE CET Fe
un cri terrible,
soupir, entre les bras desserrés. Et, brusquement, la tête s'inclina, les cuisses fléchirent, elle tombait
d’une chute vivante, avec l'angoisse effarée, l'élan de douleur d’une femme qui se jette. |
Claude comprenait enfin, lorsque Mahoudeau eut — Nom de Dieu! ça casse, elle se fout par terre! En dégelant, la terre avait rompu le bois trop faible
de l’armature. Il y eut un craquement, on entendit
des os se fendre. Et lui, du même geste d'amour dont il s’enfiévrait à la caresser de loin, ouvrit les deux
bras, au risque d’être tué sous elle. Une seconde,
elle oscilla, puis s’abattit d’un coup, sur la face,
coupée aux chevilles, laissant ses pieds collés à la
planche. | Claude s'était élancé pour le retenir.
298 Pre $ ROUGON- MACQUART.
— Bougre! tu vas te faire écraser! AR 5
Mais, tremblant de la voir s'achever sur le sol, Mahoudeau restait les mains tendues. Et elle sembla lui tomber au cou, il la reçut dans son étreinte, serra les bras sur cette grande nudité vierge, qui. s’animait comme sous le premier éveil de la chair. à Il y entra, la gorge amoureuse s 'aplatit contre son . épaule, les cuisses vinrent battre les siennes, tandis que la tête, détachée, roulait par terre. La secousse fut si rude, qu'il se trouva emporté, culbuté jusqu’au À mur;et, sans lâcher ce tronçon de femme, il de-. meura étourdi, gisant près d'elle. : LEE CN
— Ah! bougre! répétait furieusement Claude, qui 2 le croyait mort. EF,
meurtri le Fo “Dé sang coulait d'une de ses s joues, se mêlant à ses larmes. A — Chienne de misère, va! Si ce Ps pas à se ficher à l’eau, que de ne pouvoir seulement acheter . deux tringles!... Et'la voilà, et la voilà. RAT Ses sanglots redoublaient, une lamentation d' agonie, une douleur hurlante d'amant devant le cadavre mutilé de ses tendresses. De ses mains égarées, il en touchait les membres, épars autour de lui, la tête, le torse, les bras qui s'étaient rompus; mais surtout. la gorge défoncée, ce sein aplati, comme opéré | d’un mal affreux, le suffoquait, le faisait revenir toujours là, sondant la plaie, cherchant la fente par laquelle la vie s’en était allée; et ses larmes sanglantes ruisselaient, tachaient de rouge les blessures. | — Aide-moi donc, MR On ne pou ie Jaisser comme Ça. £
mouillaient, eux aussi, dans sa fraternité d'artiste. … J1s’empressa, mais le sculpteur, après avoir réclamé son aide, voulait être le seul à ramasser ces débris, comme s’il eût craint pour eux la brutalité de tout autre. Lentement, il se traînait à genoux, prenait les morceaux un à un, les couchait, les rapprochait sur une planche. Bientôt, la figure fut de nouveau . entière, pareille à une de ces suicidées d'amour, qui . se sont fracassées du haut d’un monument, et qu’on Re recolle, comiques et lamentables, pour les porter à - Ja Morgue. Lui, retombé sur le derrière, devant elle, ne la quittait pas du regard, s’oubliait dans une con- __ templâtion navrée. Pourtant, ses sanglots se cal- maient, il dit enfin avec un grand soupir :
— Je la ferai couchée, que veux-tu! Ah! ma __ pauvre bonne fenime, j'avais eu tant de peine à la mettre debout, et je la trouvais si grande!
Mais, tout d’un coup, Claude s’inquiéta. Et son E | mariage? Il fallut que Mahoudeau changeât de vête- + ments. Comme il n’avait pas d'autre redingote, il dut F: se contenter d’un veston. Puis, lorsque la figure fut E couverte de linges, ainsi qu’une morte sur laquelle ona tiré le drap, tous deux s’en allèrent en courant. Le poêle ronflait, un dégel emplissait d’eau l'atelier, = où les vieux plâtres poussiéreux ruisselaient de boue. Rue de Douai, il n’y avait plus que le petit Jac-
ques, laissé en garde chez la concierge. Christine,
lasse d'attendre, venait de partir avec les trois au- Fe. tres témoins, croyant à un malentendu : peut-être Claude lui avait-il dit qu'il irait directement là-bas, en compagnie de Mahoudeau. Et ceux-ci se remirent - vivement en marche, ne rattrapèrent la jeune femme | et les camarades que rue Drouot, devant la mairie. On monta tous ensemble, on fut très mal reçu par
savaient l’histoire, ils en remâchaient les moindres
l'huissier de service, à cause du retard. D'ailleurs, le | mariage se trouva bâclé en quelques minutes, dans une salle absolument vide. Le maire ânonnait, les deux époux dirent le « oui» sacramentel d’une voix brève; tandis que les témoins s’émerveillaient du mauvais goût de la salle. Dehors, Claude reprit le bras de Christine, et ce fut tout. 1 Il faisait bon marcher, par cette gelée claire. La bande revint tranquillement à pied, gravit la rue des Martyrs, pour se rendre au restaurant du bou- “a
Jlevard de Clichy. Un petit salon était retenu, le
déjeuner fut très amical; et on ne dit pas un mot de la simple formalité qu’on venait de remplir, on parla d'autre chose tout le temps, comme à une de leurs réunions ordinaires, entre camarades. Rs Ce fut ainsi que Christine, très émue au fond, sous son affectation d'indifférence, entendit pendant trois heures son mari et les témoins s’enfiévrer au sujetde ; la bonne femme à Mahoudeau. Depuis que les autres
détails. Sandoz trouvait ça d’une allure stonnamess . + Jory et Gagnière discutaient la solidité des armatures, le premier sensible à la perte d'argent, le ne démontrant avec une chaise qu'on aurait pu main- a tenir la statue. Quant à Mahoudeau, encore ébranlé, : # envahi d’une stupeur, il se plaignait d'une courbature, qu'il n’avait pas sentie d’abord : tous ses membres s’endolorissaient, il avait les muscles froissés,
la peau meurtrie, comme au sortir des bras d'une amante de pierre. Et Christine lui lava l’écorchure
de sa joue de nouveau saignante, et il lui semblait que cette statue de femme mutilée s’asseyait à la x table avec eux, que c'était elle seule qui importait F4 ce jour-là, elle seule qui passionnait Claude, dont
le récit, répété à vingt reprises, ne larissait pas sur son émotion, devant celle gorge et ces hanches d'’argile broyées à ses pieds. ee :
Pourtant, au dessert, il y eut une diversion. Gagnière demanda soudain à Jory :
— À propos, toi, je t'ai vu avec Mathilde, dimanche... Oui, oui, rue Dauphine.
Jory, devenu très rouge, tâcha de mentir; mais # son nez remuait, sa bouche se fronçait, il se mit à rire d'un air bête.
— Oh! une rencontre... Parole d'honneur! je ne sais pas où elle loge, je vous l’aurais dit.
— Comment! c'est toi qui la caches? s ‘écria Mahoudeau. Va, tu peux la garder, personne ne te la redemande.
La vérité était que Jory, rompant avec toutes ses habitudes de prudence et d’avarice, cloîtrait main-
tenant Mathilde dans une petite chambre. Elle le tenait par son vice, il glissait au ménage avec cette __ goule, lui qui, pour ne pas payer, vivait autrefois __ des raccrocs de la rue.
— Bah! on prend son plaisir où on le trouve, dit __ Sandoz, plein d’une indulgence philosophique. | __ — C'est bien vrai, répondit-il SUR E allumant un cigare. … On s'attarda, la nuit tombait, quand on reconduisit Mahoudeau, qui, décidément, voulait se mettre au lit. Et, en rentrant, Claude et Christine, après avoir repris Jacques chez la concierge, trouvèrent l'atelier tout froid, noyé d'une ombre si épaisse, qu'ils tâton- nèrent longtemps, avant de pouvoir allumer la lampe. Il fallut aussi rallumer le poêle, sept heures sonnaient, lorsqu'ils respirèrent enfin à l'aise. Mais ils n'avaient pas faim, ils achevèrent un reste de céHur se 26
PPT, À PP SC LPC RE CR PO PP Ce:
302 LES ROUGON-MACQUART. Rae
bouilli, plutôt pour engager l'enfant à manger sa | soupe ; et, quandils l’eurent couché, ilss’installèrens sous la lampe, ainsi que tous les soirs. | Cependant, Christine n'avait pas mis d'ouvras © devant elle, trop remuée pour travailler. Elle restait. . à, les mains oisives sur la table, regardant Claude, qui, lui, s'était tout de suite enfoncé dans un dessin, un coin de son tableau, des ouvriers du port Saint- . Nicolas déchargeant du plâtre. Une songerie invincible, des souvenirs, des regrets, passaient enelle, -au fond de ses yeux vagues; et, peu à peu, ce fut. 2 une tristesse croissante, une grande douleur muette qui parut l’envahir tout entière, au milieu de cette indifférence, de cette solitude sans borne, où elle tombait, si près de lui. Ilétait bien toujours avecelle, de l’autre côté de la table ; mais comme elle le sentait loin, là-bas, devant la pointe de la Cité, plus loin encore, dans l'infini inaccessible de l’art, si loin maintenant, que jamais plus elle ne le rejoindrait! Plusieurs fois, elle avait tenté de causer, sans le dé- ‘ cider à be Les heures passaient, elle s’engourdissait à ne rien faire, elle finit par tirer son porte-monnaie et par compter son argent. 4 — Tusaiscequenous avonspourentrer en ménage? < 56 Claude ne irva même pas la tête. à — Nous avons neuf sous. Ah! quelle misère! ë Il haussa les épaules, il gronda enfin 5 — Nous serons riches, laisse donc! AT Et le silence recommença, elle n’essaya même plus de le rompre, contemplant les neuf sous alignés | sur la table. Minuit sonnèrent, elle eut un De. ; malade d'attente et de froid.
— Couchons-nous, dis ? murmura-t-elle. Je : D en puis plus.