ŒUVRE: US
Il s'enrageait tellement à son travail, qu’il n’en- tendit pas.
— Dis ? le poële s’est éteint, nous-allons prendre du mal... Couchons-nous.
Cette voix suppliante le pénétra, le fit tressaillir d’une brusque exaspération. | | = — Eh ! couche-toi, si tu veux !... Tu vois bien que je veux achever quelque chose.
Un instant, elle demeura encore, saisie devant cette colère, la face douloureuse. Puis, se sentant importune, comprenant que sa seule présence de femme inoccupée le mettait hors de lui, elle quitta __ Ja table et alla se coucher, en laissant la porte grande ouverte. Une demi-heure, trois quarts d'heure s’écou- - lèrent; aucun bruit, pas même un souffle, ne sortait - de la chambre ; mais elle ne dormait point, allongée __ surle dos, les yeux ouverts dans l'ombre ; et elle se risqua timidement à jeter un dernier appel, du fond de l’alcôve ténébreuse.
— Mon mimi, je t'attends... De grâce, mon mimi, ue. viens te coucher.
Un juron seul répondit. Rien ne botsea plus, elle s'était assoupie peut-être. Dans l'atelier, le froid de glace augmentait, la lampe charbonnée brülait avec une flamme rouge; tandis que lui, penché sur son dessin, ne paraissait pas avoir conscience de la marche lente des minutes.
A deux heures, pourtant, Claude se leva, furieux de ce que la lampe s’éteignait, faute d'huile. Il n'eut que le temps de l’apporter dans la chambre, pourne pas s’y déshabiller à tâtons. Mais son mécontentement grandit encore, en apercevant Christine , sur le dos, les yeux ouverts.
— Comment! tu ne dors pas?
LE 32 k
— Non, je n'ai pas sommeil.
— Ah! je sais, c’est un reproche... Je t'ai dit vingt fois combien ça me contrarie que tu m'attendes.
Et, la lampe morte, il s’allongea près d'elle, dans l'obscurité. Elle ne bougeait toujours pas, il bäilla
deux fois, écrasé de fatigue. Tous deux restaient
éveillés, mais ils ne trouvaient rien, ils ne se disaient rien. Lui, refroidi, les jambes gourdes, glaçait
les draps. Enfin, au bout de réflexions vagues, comme
le sommeil le prenait, il s’écria en sursaut :
— Ce qu’il y a d'étonnant, c’est qu’elle ne se soit pas abîmé le ventre, oh! un ventre d'un joh!
— Qui done ? demanda Christine, effarée.
— Mais la bonne femme à Mahoudeau.
Elle eut une secousse nerveuse, elle se retourna, enfouit la tête dans l'oreiller ; et il fut stupéfait de
l'entendre éclater en larmes.
— Quoi? tu pleures!
Elle étouffait, elle sanglotait si fort, que le matelas en était secoué.
— Voyons, qu'est-ce que tu as? Je ne t'ai rien
dit. Ma chérie, voyons |
A mesure qu'il parlait, il devinait à présent la cause de ce gros chagrin. Certes, un jour comme celui-là, il aurait dû se coucher en même temps qu’elle; mais il était bien innocent, 1l n'avait pas
seulement songé à ces histoires. Elle le connaissait, il devenait une vraie brute, quand il était au travail.
— Voyons, ma chérie, nous ne sommes pas d'hier :
ensemble... Oui, tu avais arrangé ca, dans ta petite
tête. Tu voulais être la mariée, hein ?.. Voyons, ne … pleure plus, tu sais bien que je ne suis pas méchant.
Il l'avait prise, elle s’abandonna. Mais ils eurent beau s’étreindre, la passion était morte. Ils le com-
vèrent étendus côte à côte, étrangers désormais, avec cette sensation d'un obstacle entre eux, d’un autre corps, dont le froid les avait déjà effleurés, certains jours, dès le début ardent de leur liaison. Jamais plus, maintenant, ils ne se pénétreraient..Il
y avait là quelque chose d’irréparable, une cassure,
un vide qui s'était produit. L’épouse diminuait l'a-
… mante, cette formalité du mariage semblait avoir tué - 7 . “4 * =
Claude, qui ne pouvait peindre son grand lables dans le petit atelier de la rue de Douai, résolut de louer autre part quelque hangar, fe espace suffis ta “etil trouva son affaire, en flânant sur la butte Mont-
martre, à mi-côte de la rue Tourlaque, cette rue qui dévale derrière le cimetière, et d'où l’on domine Clichy, jusqu'aux marais de Gennevilliers. C'étai un ancien séchoir de teinturier, une baraque de quinze mètres de long sur dix. % large, dont 1 planches et le plâtre laissaient passer tous les vent du ciel. on lui Jouait ça trois cents ne ns
Dei ce D * Dès lors, il se décida à tie er. ras n
dans s sa fièvre de travail et does Puis
. de reproches et d’alarmes, s’y accoutuma, heureuse du bien-être où elle vivait, cédant à la douceur
d'avoir toujours de l'argent dans la poche. Ce furent quelques années de tiède abandon.
Bientôt, Claude ne vécut plus que pour son tableau. Il avait meublé le grand atelier sommairement : des chaises, son ancien divan du quai de Bourbon, une table de sapin, payée cent sous chez une fripière. La vanité d'une installation luxueuse . Jui manquait, dans la pratique de son art. Sa seule bense fut une échelle roulante, à plate-forme et à marchepied mobile. Ensuite, il s'occupa de sa toile, qu'il voulait longue de huit mètres, haute de cinq; et il s’entêta à la préparer lui-même, commanda le châssis, acheta la toile sans couture, que deux ca-
. marades et lui eurent toutes les peines du monde à
| “nl
Né
Ne.
. ce qui, disait-il, rendait la peinture claire et solide.
de
tendre avec des tenailles ; puis, il se contenta de la
couvrir au couteau d'une couche de céruse, refu-
sant de la coller, pour qu'elle restât its
: Il ne fallait pas songer à un chevalet, on n'aurait - pu y manœuvrer une telle pièce. Aussi imagina- t-il un système de madriers et de cordes, qui la
tenait contre le mur, un peu penchee, sous un jour
frisant. Et, le long de cette vaste nappe blanche,
l'échelle roulait : c'était toute une construction, une :
charpente de cathédrale, devant l'œuvre à bâtir.
Mais, lorsque tout se trouva prêt, il fut pris de
#. ee L'idée qu'il n'avait peut-être pas choisi,
[à-bas, sur nature, le meilleur éclairage, le ee fait. Peut-être un effet de matin aurait-il mieux valu? peut-être aurait-il dû choisir un temps gris? Il retourna au pont des Saints- Pères, il y vécut trois mois encore. |
A touies les heures, par tous les temps, la Cité se
leva devant lui, entre les deux trouées du fleuve.
Sous une tombée de neige tardive, il la vit fourrée
d'hermine, au-dessus de l’eau couleur de boue, se détachant sur un ciel d’ardoise claire. Il la vit, aux premiers soleils, s’essuyer de l'hiver, retrouver une
enfance, avec les pousses vertes des grands arbres
du terre-plein. Il la vit, un jour de fin brouillard, se reculer, s’évaporer, légère et tremblante comme un palais des songes. Puis, ce furent des pluies battantes qui la submergeaient, la cachaïient derrière l’immense rideau tiré du ciel à la terre; des orages, dont les éclairs la montraient fauve, d’une lumière louche
de coupe-gorge, à demi détruite par l’écroulement des grands nuages de cuivre; des vents qui la ba=.
layæient d'une tempête, aiguisant les angles, la découpant sèchement, nue et flagellée, dans le bleu pâli de l'air. D’autres fois encore, quand le soleil se brisait en poussière parmi les vapeurs de la Seine, elle baignait au fond de cette clarté diffuse, sans
une ombre, également éclairée partout, d'une dél-
catesse hs de bijou taillé en plein or fin. Il voulut la voir sous le soleil levant, se dégageant des brumes matinales, lorsque le quai de l’'Horloge rou-
geoie et que le quai des Orfèvres reste appesanti de ténèbres, toute vivante déjà dans le ciel rose par le … réveil éclatant de ses lours et de ses flèches, tandis
que, lentement, la nuit descend des édifices, ainsi qu'un manteau qui tombe. Il voulut la voir à midi,
sous le soleil frappant d'aplomb, mangée de clarté crue, décolorée et muette comme une ville morte, + n'ayant plus que la vie de la chaleur, le frisson dont remuaient les toitures lointaines. Il voulut la VOIr sous le soleil à son déclin, se laissant reprendre par
sr "3 à)
L'ŒUVRE. TRE387 la nuit montée peu à peu de la rivière, gardant aux arêtes des monuments les franges de braise d'un charbon près de s’éteindre, avec de derniers incendies qui se rallumaient dans des fenêtres, de brus- ques flambées de vitres qui lançaient des flammèches et trouaient les façades. Mais, devant ces vingt Cités différentes, quelles que fussent les heures, quél que . fût le temps, il en revenait toujours à la Cité qu'il avait vue la première fois, vers quatre heures, un beau soir de septembre, cette Cité sereine sous le vent léger, ce cœur de Paris battant dans la trans- - parence de l’air, comme élargi par le ciel immense, sn. que traversait un vol de petits nuages.
iaude passait là ses journées, dans l'ombre du pont des Saints-Pères. Il s'y abritait, en avait fait sa demeure, son toit. Le fracas continu des voitures, . semblable à un roulement éloigné de foudre, ne le gênait plus. Installé contre la première culée, au- dessous des énormes cintres de fonte, il prenait des croquis, peignait des études. Jamais il ne se trouvait #4 assez renseigné, il dessinait le même détail à dix re- prises. Les employés de la navigation, dont les bu- reaux étaient là, avaient fini parle connaître ; et même la femme d’un surveillant, qui habitait une sorte de cabine goudronnée, avec son mari, deux enfants et un chat, lui gardait ses toiles fraîches, afin qu'il n’eût pas la peine de les promener chaque jour à travers les rues. C'était une joie pour lui, ce refuge, sous ce Paris qui grondait en l'air, dont il sentait la vie ardente couler sur sa tête. Le port Saint-Nicolas le passionna d’abord de sa continuelle activité de lointain port de mer, en plein quartier de l’Institut : la grue à vapeur, la Sophie, manœuvrait, hissait des blocs de pierre; des tombereaux venaient s'emplir
310 LES ROUGON-MACQUAR#.
de sable; des bêtes et des hommes tiraient, s’es-
soufflaient, sur les gros pavés en pente qui descendaient jusqu'à l’eau, à ce bord de granit où s'amarrait une double rangée de chalands et de péniches; et, pendant des semaines, il s'était appliqué à une étude, des ouvriers déchargeant un bateau de plâtre,
portant sur l'épaule les sacs blancs, laissant derrière
eux un chemin blanc, poudrés de blanc eux-mêmes, tandis que, près de là, un autre bateau, vide de son chargement de charbon, avait maculé la berge d’une large tache d'encre. Ensuite, il prit le profil du bain. froid, sur la rive gauche, ainsi qu'un lavoir à l'autre.
plan, les châssis vitrés ouverts, les een alignées, agenouillées au ras du Courant, tapant leur linge. Dans le milieu, il étudia une barque menée à la godille par un marinier, puis un remorqueur plus.
au fond, un vapeur du touage qui se halait sur sa chaîne et remontait un train de tonneaux et de planches. Les fonds, il les avait depuis longtemps, il en recommença pourtant des morceaux, ies deux
trouées de la Seine, un grand ciel tout seul où ne
s’élevaient que les flèches et les tours dorées de soleil. Et, sous le pont hospitalier, dans ce coin aussi perdu qu’un creux lointain de roches, rarement un curieux le dérangeait, les pêcheurs à la. ligne passaient avec le mépris de leur indifférence, il n’avait guère pour compagnon que le chat du sur. veillant, faisant sa toilette au soleil, paisible dans rie tumulte du monde d’en haut. | >
Enfin, Claude eut tous ses cartons. Il jeta en. + quelques jours une esquisse d'ensemble, et la grande à œuvre fut commencée. Mais, durant tout l'été, il
s'engagea, rue Tourlaque, entre lui et sa toile im-
mense, une première Dafanig es car il s'était obstiné
1e Le.
de - LS :
PRTIVR IE su
à vouloir mettre lui-même sa composition au car- - reau, et il ne s’en tirait pas, empêtré dans de conti- nuelles erreurs, pour la moindre déviation de ce
tracé mathématique, dont il n'avait point l'habitude.
Cela l’indignait. Il passa outre, quitte à corriger plus L tard, il couvrit la toile violemment, pris d’une telle “. fièvre, qu'il vivait sur son échelle les journées en- …. tières, maniant des brosses énormes, dépensant une - force musculaire à remuer des montagnes. Le soir, … il chancelait comme un homme ivre, il s’endormait ‘à la dernière bouchée, HAE YÉS et 1l fallait que sa . femme le couchât, ainsi qu’un enfant, De ce travail ; | ATERSS il sortit une ébauche magistrale, une de 4 ces ébauches où le génie flambe, dans le chaos encore mal débrouillé des tons. Bongrand, qui vint la voir, saisit le peintre dans ses grands bras et le baisa à l’étouffer, les yeux aveuglés de larmes. Sandoz, | # enthousiaste, donna un diner; les autres, Jory, Mahoudeau, Gagnière, lorient dé nouveau l’an- "4 nonce d'un chef-d'œuvre; quant à Fagerolles, il resta un instant immobile, puis éclata en félicitations, “à Ptourapt ça trop beau.
Et Claude, en effet, comme si cette ironie d’un habile homme lui eût porté malheur, ne fit ensuite que gâter son ébauche. C'était sa continuelle histoire, il se dépensait d'un coup, en un élan magnifique; puis, il n’arrivait pas à faire sortir le reste, il ne savait pas finir. Son impuissance recommenca, il vécut deux années sur cette toile, n'ayant d’entrailles
que pour elie, tantôt ravi en plein ciel par des joies folles, tantôt retombé à terre, si misérable, si déchiré de doutes, que les moribonds râlant dans des lits d'hôpital étaient plus heureux que lui. Déjà deux fois, il n'avait pu être prêt pour le Salon; car
TR tres AL Te LR ER fx: .
toujours, au dernier moment, lorsqu'il espérait ter-
miner en quelques séances, des trous se déclaraient, il sentait la composition craquer et crouler sous ses doigts. A l'approche du troisième Salon, il eut une
crise terrible, 1l resta quinze jours sans aller à son :
atelier de la rue Tourlaque; et, quand il y rentra,
ce fut comme on rentre dans une maison vidée par
la mort : il tourna la grande toile contre le mur, il roula l'échelle dans un coin, il aurait tout cassé, tout brûlé, si ses mains défaillantes en avaient trouvé la force. Mais rien n'existait plus, un vent de colère venait de balayer le plancher, il parlait de se mettre
à de petites choses, pris il était HOT des
grands labeurs.
Malgré lui, son premier projet de petit tableau le. ramena là-bas, devant la Cité. Pourquoi n’eñ ferait-
il pas simplement une vue, sur une toile moyenne?
Seulement, une sorte de pudeur, mêlée d’une . étrange jalousie, l’empêcha d'aller s’asseoir sous le:
pont des Saints-Pères : il lui semblait que cette. :
place fût sacrée maintenant, qu'il ne devait pas dé- 2
florer la virginité de la grande œuvre, même morte.
Et il s'installa au bout de la berge, en amont du port Saint-Nicolas. Cette fois, au moins; il travaillait directement ‘sur la nature, il se nt de n'avoir pas à tricher, comme cola était fatal pour les toiles Le de dimensions démesurées. Le petit tableau, très soi- …
gné, plus poussé que de coutume, eut cependant le
sort des autres devant le jury, indigné par cette pein-
ture de balai ivre, selon la phrase qui courut alors les ateliers. Ce fut un soufflet d'autant plus sensible, qu’on avait parlé de concessions, d'avances A faites à l'École pour être récu; et le peintre, ulcéré, pleurant de rage, arracha la toile par: minces lam- &
LR FLEUVRE: 313
beaux et la brûüla dans son poêle, lorsqu'elle lui revint. Celle-ci, il ne suffisait pas de la tuer d’un coup de couteau, il fallait l’anéantir.
Une autre année se passa pour Claude à des besognes vagues. Il travaillait par habitude, ne finissait rien, disait lui-même, avec un rire douloureux, qu'il s'était perdu et qu'il se cherchait. Au fond, la
conscience tenace de son génie lui laissait un espoir … indestructible, même pendant les plus longues crises … d'abattement. Il souffrait comme un damné roulant l’éternelle roche qui retombait et l’écrasait; mais = l'avenir lui restait, la certitude de la soulever de ses deux poings, un jour, et de la lancer dans les étoiles. __ On vit enfin ses yeux se rallumer de passion, on sut qu'il se cloîtrait de nouveau rue Tourlaque. Lui qui, autrefois, était toujours emporté, au delà de l’œuvre présente, par le rêve élargi de l’œuvre future, se heurtait le front maintenant à ce sujet de la Cité. C'était l’idée fixe, la barre qui fermait sa vie. Et, a bientôt, il en reparla librement, dans une nouvelle flambée d'enthousiasme, criant avec des gaietés - d'enfant qu'il avait trouvé et qu'il était certain du triomphe.
Un matin, Claude, qui jusque- Là n'avait pas rouvert sa porte, voulut bien laisser entrer Sandoz. Celui-ci tomba sur une esquisse, faite de verve, sans modèle, admirable encore de couleur. D'ailleurs, le sujet restait lemême : le port Saint-Nicolas à gauche, l’école de natation à droite, la Seine et la Cité au fond. Seulement, il demeura stupéfait en apercevant, à la place de la barque conduite par un marinier, une autre barque, très grande, tenant tout Je milieu de la composition, et que trois femmes occupaient : une, en costume de bain, ramant; une | 21
Pr #=
N nor ue ls Le:
autre,assise au bord, les jambes dans l’eau, son corsage à demi arraché montranti épaule; la troisième, toute droite, toute nue à la proue, d’une nudité si éclatante, qu’elle rayonnait comme un soleil.
— Tiens! quelle idée! murmura Sandoz. Que font-
elles là, ces femmes?
— Mais elles se baignent, répondit tranquillement
Claude. Tu vois bien qu’elles sont sorties du bain
froid, ça me donne un motif de nu, une trouvaille, fente . Est-ce que ca te choque ?
Son vieil ami, qui le connaissait, trembla de lo
rejeter dans ses doutes.
— Moi, oh! non! Seulement, j'ai peur que le
public ne comprenne pas, cette fois encore. Ce n’est
guère vraisemblable, cette femme nue, au beau
milieu de Paris.
Il s’'étonna naïvement.
— Ah! tu crois... Eh bien! tant pis! Qu'est-ce que
ça fiche, si elle est bien peinte, ma bonne femme?
J’ai besoin de ça, vois-tu, pour me monter.
NYAPREE D rre
Les jours suivants, Sandoz revint avec douceur
sur cette étrange composition, plaidant, par un be-
soin de sa nature, la cause de la logique outragée. Comment un peintre moderne, qui se piquait de ne
peindre que des réalités, pouvait-il abâtardir une œuvre, en y introduisant des imaginations pareilles? Si Il était si aisé de prendre d’autres sujets, où s’impo- > sait la nécessité.du nu! Mais Claude s’entêtait, don-
nait des explications mauvaises et violentes, car il
ne voulait pas avouer la vraie raison, une idée à lui, si peu claire, qu'il n'aurait pu la dire avec netteté, | le tourment d’un symbolisme secret, ce vieux. regain de romantisme qui lui faisait incarner dans
cette nudité la chair même de Paris, Ja ville nue et
Te
- passionnée, resplendissante d'une beauté de femme.
Et il y mettait encore sa propre passion, son amour
des beaux ventres, des cuisses et des gorges fécon-
des, comme il brûlait d'en créer à pleines mains, pour les enfantements continus de son art.
Devant l'argumentation pressante de son ami, il feignit pourtant d’être ébranlé.
— Eh bien! je verrai, je l’habillerai plus tard, ma bonne femme, puisqu'elle te gêne... Mais je vais | toujours la faire comme Ça. Hein? ü comprends, elle m'amuse, Jamais il n’en reparla, d’une obstination sourdé, se contentant de gonfler le dos et de sourire d’un air embarrassé, lorsqu'une allusion disait l’étonnement
de tous, à voir cette Vénus naître de l’écume de la 1 Seine, triomphale, parmi les omnibus des quais et les débardeurs du port Saint-Nicolas.
On était au printemps, Claude allait se remettre à son grand tableau, lorsqu'une décision, prise en un
7 jour de prudence, changea la vie du ménage. Parfois,
Christine s'inquiétait de tout cet argent dépensé si vite, des sommes dont ils écornaient sans cesse le
capital. On ne comptait plus, depuis que la source Le inépuisable. Puis, après quatre années, ils s'étaient épouvantés un matin, lorsque, ayant demandé des comptes, ils avaient appris que, sur les
vingt mille francs, il en restait à peine trois mille. Tout de suite, ils se jetèrent à une réaction d'éco-
. nomie excessive, rognant sur le pain, projetant de couper court même aux besoins nécessaires; et ce
fut ainsi que, dans ce premier élan de sacrifice, ils
quittèrent le logement de la rue de Douai. À quoi
bon deux loyers? il y avait assez de place dans l’ancien séchoir de la rue Tourlaque, encore éclaboussé
des eaux de teinture, pour qu’on y pût caser l'existence de trois personnes. Mais l'installation n’en fut pas moins laborieuse, car cette halle de quinze mètres sur dix ne leur donnait qu'une pièce, un hangar de bohémiens faisant tout en commun. Il fallut que le peintre lui-même, devant la mauvaise grâce du propriétaire, la coupa, dans un bout, d’une cloison de planches, derrière laquelle il ménagea. une cuisine et une chambre à coucher. Cela les enchanta, malgré les crevasses de la toiture, où souf- . flait le vent: les jours de gros orages, ils étaient obligés de mettre des terrines sous les fentes trop iarges. C'était d’un vide lugubre, leurs quatre meubles dansaient le long des murailles nues: Et ils se. montraient fiers d'être logés si à l'aise, ils disaient. aux amis que le petit Jacques aurait au moins de l’espace, pour courir un peu. Ce pauvre Jacques, malgré ses neuf ans sonnés, ne poussait guère vite; sa tête seule continuait de grossir, on ne pouvait . l'envoyer plus de huit jours de suite à l’école, d’où : il revenait hébété, malade d’avoir voulu apprendre; si bien que, le plus. souvent, ils le laissaient vivre à quatre pattes autour d'eux, se trainant dans les Coins. Fe 2 Alors, Christine, qui, depuis mare n'était plus mêlée au travail quotidien de Claude, vécut de nouveau avec lui chaque heure des longues séances. Elle l’aida à gratter el à poncer l'ancienne toile, elle lui donna des conseils pour la rattacher au mur plus solidement. Mais ils constatèrent un désastre : l’6chelle roulante s'était détraquée sous l'humidité nes toit; et, de crainte d'une chute, il dut la consolider par une traverse de chêne, pendant que, un à un, elle lui passait les clous. Tout, une seconde fois, était
prêt. Elle le regarda mettre au carreau la nouvelle . esquisse, debout derrière lui, Jusqu'à défaillir de fatigue, se laissant ensuite glisser par terre, restant là, accroupie, à regarder encore.
Ah! comme elle aurait voulu le reprendre à cette peinture qui le lui avait pris! C'était pour cela qu’elle - se faisait sa servante, heureuse de se rabaïsser à des … travaux de manœuvre. Depuis qu'elle rentrait dans … son travail, côte à côte ainsi tous les trois, lui, elle - ét cette toile, un espoir la ranimait. S'il lui avait . échappé, lorsqu'elle pleurait toute seule rue de Douai, et qu’il s’attardait rue Tourlaque, acoquiné et épuisé comme chez une maîtresse, peut-être allaitelle le reconquérir, maintenant qu’elle était là, elle aussi, avec Sa passion. Ah! cette peinture, de quelle haine jalouse elle l’exécrait! Ce n'était plus son ancienne révolte de petite bourgeoise peignant l'aquarelle, contre cet art libre, tre et brutal. Non, elle l'avait compris peu à peu, rapprochée % d'abord par sa tendresse pour le peintre, gagnée ensuite par le régal de la lumière, le charme ori- ginal des notes blondes. Aujourd'hui, elle avait tout accepté, les terrains lilas, les arbres bleus. Même un respect commençait à la faire trembler devant ces œuvres qui lui avaient paru si abominables jadis. Elle les voyait puissantes, elle les traitait en rivales dont on ne pouvait plus rire. Et sa rancune grandissait avec son admiration, elle s ru d'assister à cette diminution d'elle-même, à cet autre amour qui la souffletait dans son ménage. | | Ce fut d’abord une lutte sourde, de toutes les mi- nutes. Elle s'imposait, glissait à chaque instant ce * qu'elle pouvait de son corps, une épaule, une main, entre le peintre et son tableau. Toujours, elle de- AT
L'ile 2
< NE àr-
meurait là, à l’envelopper de son haleine, à lui rap- ; peler qu'il était sien. Puis, son ancienne idée repoussa, peindre elle aussi, l'aller retrouver au fond même de sa fièvre d'art: pendant un mois, elle mit une blouse, travailla ainsi qu’une élève près du : maître, dont elle copiait docilement une étude; et elle ne lâcha qu'en voyant sa tentative tourner contre son but, car il achevait d'oublier la femme en elle, comme trompé par cette besogne commune, sur un pied de simple camaraderie, d'homme à homme. Aussi revint-elle à son unique force.
Souvent, déjà, pour camper les petites figures de ses derniers tableaux, Claude avait pris d’après Christine des indications, une tête, un geste des bras, une allure du corps. Il lui jetait un manteau aux épaules, il la saisissait dans un mouvement et lui criait de ne plus bouger. C’étaient des servicesqu’elle se montrait heureuse de lui rendre, répugnant pour- … tant à se dévêtir, blessée de ce métier de modèle, . maintenant qu’elle était sa femme. Un jour qu'il avait besoin de l’attache d’une cuisse, elle refusa, … puis consentit à retrousser sa robe, honteuse, après avoir fermé la porte à double tour, de peur que, sachant le rôle où elle descendait, on ne la cherchât nue dans tous les tableaux de son mari. - Elle entendait encore les rires insultants des cama-. rades et de Claude lui-même, leurs plaisanteries grasses, lorsqu'ils parlaient des toiles d’un peintre qui se servait ainsi uniquement de sa femme, d’aimables nudités proprement léchées pour les bourgeois, et dans lesquelles on-la retrouvait sous toutes les faces, avec des particularités bien connues, la chute des reins un peu longue, le ventre trop haut; ce qui la promenait sans chemise au travers de Pa=
ris goguenard, quand elle passait habillée, cuiras-
sée, serrée jusqu’au menton par des robes sombres, qu elle portait justement très montantes.
Mais, depuis que Claude avait établi largement, au fusain, la grande figure de femme debout, qui allait tenir le milieu de son tableau, Christine regardait cette vague silhouette, songeuse, envahie d'une pensée obsédante, devant laquelle s’en allaient un à un ses scrupuüles. £t, quand il parla de prendre un mo-
dèle, elle s’offrit.
— Comment, toi! Mais tu te fâches, dès que je te
demande le bout de ton nez!
Elle souriait, pleine d’embarras.
— Oh! le bout de mon nez! Avec ça que je ne t'ai pas posé la figure de ton Plein air, autrefois, et
lorsqu'il n’y avait rien eu encore entre nous!... Un
modèle va te coûter sept francs par séance. Nous ne
- sommes pas si riches, autant économiser cet argent.
Cette idée d'économie le décida tout de suite. — Je veux bien, c’est même très gentil à toi d’ avoir
- ce courage, car tu sais que ce n’est pas un amuse- ment de fainéante, avec moi. simparts! avoue-le
donc, grande bête ! tu as peur qu'une Autre femme
n'entre ici, tu es jalouse.
Jalouse ! oui, elle l'était, et à en agoniser de souffrance. Mais elle se moquait bien des autres femmes,
tous les modèles dé Paris pouvaient retirer là leurs Jupons! Elle n'avait qu'une rivale, cette peinture préférée, qui lui volait son amant. Ah! jeter sa robe,
jeter jusqu’au dernier linge, et se donner nue à lui
pendant des jours, des semaines, vivre nue sous ses
regards, et le reprendre ainsi, et l'emporter, lors- P - P ,
qu'il retomberait dans ses bras! Avait-elle donc à offrir autre chose qu'elle-même ? N'était-ce pas légi-