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ne are, de SAT
plement Sandoz. Ahl mes amis, quelle paire de
gifles en rentrant Lui-même demanda l'addition. Toutes les tables se
dégarnissaient, il n’y avait plus qu'un saccage dos,
et de croûtes. Deux garçons lavaient les marbres à. l'éponge, tandis qu’un autre, armé d'un râteau, grat- * tait le sable, trempé de crachats, sali de miettes. Et, derrière la draperie de serge brune, c'était mainte-. nant le personnel qui déjeunait, des bruits de mâchoires, des rires empâtés, toute la mastication forte d’un campement de bohémiens, en train de torcher les marmites. |
Claude et Sandoz firent le tour du jardin, et ils découvrirent une figure de Mahoudeau, très mal placée, dans un coin, près du vestibule de l'Est. C'était enfin la Baigneuse debout, mais rapetissée
encore, à peine grande comme une fillette de dix ans, et d’une élégance charmante, les cuisses fines, la
gorge toute petite, une hésitation exquise de bouton naissant. Un parfum s’en dégageait, la grâce que
rien ne donne et qui fleurit où elle veut, la grâce …
invincible, entêtée et vivace, repoussant quand même de ces gros doigts d’ouvrier, qui s’ignoraient
au point de l’avoir si longtemps méconnue, Sandoz ne put s'empêcher de sourire. = — Et dire que ce gaillard a tout fait pour gâter son.
ER
talent! S'il était mieux. placé, iPure un gros ; à
succès.
— Oui, un gros succès, répéta Claude. C'est FeCS joli.
Justement, ils aperçurent Mahoudeau, AS sous |
Le LUN
le vestibule, se dirigeant vers l'escalier. IIS dl = lèrent, ils coururent, et tous trois restèrent à cau- -
ser quelques minutes. La galerie du rez-de-chaussée …
… s’étendait, vide, sablée, éclairée d’une clarté blafarde par ses grandes fenêtres rondes; et l’on aurait pu - se croire sous un pont de chemin de fer : de forts pe piliers soutenaient les charpentes métalliques, un froid de glace soufflait de haut, mouillant le sol, où … les pieds enfonçaient. Au loin, derrière un rideau 2 déchiré, s’alignaient des statues, les envois reà fusés de la sculpture, les plâtres que les sculpteurs à pauvres ne reliraient même pas, une Morgue blême, . d’un abandon lamentable. Mais ce qui surprenait, ce qui faisait lever la tête, c'était le fracas continu, le piétinement énorme du public sur le plancher des salles. Là, on en était assourdi, cela roulait déme- surément, comme si destrains interminables, lancés à toute vapeur, avaient ébranlé sans fin les solives de fer. Quand on l'eut complimenté, Mahoudeau dit à Claude qu'il avait vainement cherché sa toile : au | ë hoc de quel trou l'avait-on fourrée? Puis, il s’inquiéta - de Gagnière et de Dubuche, dans un attendrissement du passé. Où étaient les Salons d'autrefois, lorsqu'on y débarquait en bande, les courses rageuses à travers les salles, comme en pays ennemi, les violents dédains de la sortie ensuite, les discussions qui enflaient les langues et vidaient les crânes! Personne ne voyait plus Dubuche. Deux ou trois fois par mois, Gagnière arrivait de Melun, effaré, pour un concert; et il se désintéressait tellement de la peinture, qu'il n'était même pas venu au Salon, où il avait pourtant son paysage ordinaire, le bord de Seine qu'il envoyait depuis quinze ans, d’un joli ton gris, con- sciencieux et si discret, que le public ne l'avait jamais remarqué. | __—J'allais monter, DRE Mahoudeau. Montez-vous avec moi?
Claude, pàli d'un malaise, levait les yeux, à chaque |
seconde. Ah! ce grondement terrible, ce galop dévorateur du monstre, dont il sentait la secousse jusque dans ses membres! |
Il tendit la main sans parler.
— Tu nous quittes? s’écria Sandoz. Fais encore
un tour avec nous, et nous partirons ensemble.
Puis, une pitié lui serra le cœur, en le voyant si
las. Il le sentait à bout de courage, désireux de solitude, pris du besoin de fuir ‘ape pour cacher sa blessure.
— Alors,adieu, mon vieux... Demain, j'irai chez toi. Claude, chancelant, poursuivi par la tempête d'en haut, disparut derrière les massifs du jardin.
Et, deux heures plus tard, dans la salle de l'Est,
Sandoz, qui, après avoir perdu Mahoudeau, venait de le retrouver avec Jory et Fagerolles, -aperçut Æ€Claude, debout devant sa toile, à la place même où il l’avait rencontré la première fois. Le misérable, au moment de partir, était remonté là, malgré lui, attiré, obsédé. |
C'était l’étouffement embrasé de cinq heures, lorsque la cohue, épuisée de tourner le long des salles,
saisie du vertige des troupeaux lâchés dans un parc,
s'effare et s'écrase, sans trouver la sortie. Depuis le
petit froid du matin, la chaleur des corps, l'odeur
.des haleines avaient alourdi l’aïr d’une vapeur rousse; et la poussière des parquets, volante, montait en
un fin brouillard, dans cette exhalaison de litière
humaine. Des gens s'emmenaient encore devant des
tableaux, dont les sujets seuls frappaientetretenaient
le public. On s’en allait, on revenait, on piétinait sans fin. Les femmes surtout-s’entêtaient à ne pas lâcher
pied, à en être jusqu'au moment où les gardiens les …
L'ŒUVRE. 413 pousseraient dehors, dès le premier coùp de six . heures. Degrosses damess’étaientéchouées. D'autres, n'ayant pas découvert le moindre petit coin pour s’asseoir, s’'appuyaient fortementsur leursombrelles, défaillantes, obstinées quand même. Tous les yeux, inquiets et suppliants, guettaient les banquettes chargées de monde. Et il n’y avait plus, flagellant cès milliers de têtes, que ce dernier coup de la fatigue, qui délabrait les jambes, tirait la face, rava- 4 geait le front de migraine, cette migraine spéciale des Salons, faite de la cassure continuelle de la nuque et de la danse aveuglante des couleurs. Seuls, sur le pouf où ils se contaient déjà leurs histoires, dès midi, les deux messieurs décorés causaient toujours tranquillement, à cent lieues. Peutêtre y étaient-ils revenus, peut-être n'en avaient-ils pas même bougé.
#8 — Et, comme ça, disait le gros, vous êtes entré, ï É en affectant de ne pas comprendre?
Æ Fi Parfaitemeut, répondait le mince, je les ai repa. gardés et j'ai ôté mon chapeau... Hein? c'était clair. 1 D, — Étonnant ! vous êtes étonnant, mon cher amil
“2 Mais Claude n’entendait que les sourds battements de son cœur, ne voyait que l’£nfant mort, en l'air, près du plafond. Il ne le quittait pas des yeux, il subissait ia fascination qui le clouait là, en dehors de Ë son vouloir. La foule, dans sa nausée de lassitude, É tournoyait autour de lui; des pieds écrasaient les … siens, il était heurté, emporté; et, comme une chose 4 inerte, il s'abandonnait, flottait, se retrouvait à la même place, sans baisser la tête, ignorant ce qui se passait en bas, ne vivant plus que là-haut, avec son - œuvre, son petit Jacques, enflé dans la mort Deux à grosses larmes, im mobiles entre ses paupières, l’em- 2} PRE "HE 88
OVPTE SR,
q14 LES ROUGON-MACQUART. | pêchaient de bien voir. I] lui semblait que jamais 1h n'aurait le temps de voir assez.
Alors, Sandoz, dans sa pitié profonde, feignit de ne pas avoir aperçu son vieil ami, comme sil eût: voulu le laisser seul, sur la tombe de sa vie manquée.
. De nouveau, les camarades passaient en bande, Fagerolles et Jory filaient en avant; et, justement, Mahoudeau lui ayant demandé où était le tableau de Claude, Sandoz mentit, l’écarta, l'emmena. Touss’en allèrent.
Le soir, Christine n'obtint de Claude que des paroles brèves : tout marchait bien, le public ne se fâchait pas, le tableau faisait bon effet, un peu haut peut-être. Et, malgré cette tranquillité froide, ilétait F si étrange, qu'elle fut prise de peur. F4
Après le diner, comme elle revenait de porter des assiettes à la cuisine, elle ne le trouva plus devant la table. Il avait ouvert une fenêtre qui donnait sur un terrain vague, ilétait là, tellement penché, qu'elle. ne le voyait pas. Puis, terrifiée, elle se précipita, elle le tira violemment par son veston.
— Claude! Claude! que fais-tu?
Il s'était retourné, d’une pâleur de linge, les yeux fous. 1 ee PRE re,
— Je regarde. #1 AGCENS
Maiselle ferma la fenêtre de ses mains tremblantes, : et elle en garda une telle ansoIse qu'elle ne JEUX mait plus la nuit.
Dès le lendemain, Claude s'était remis au travail, et les jours s’écoulèrent, l'été se passa, dans une tranquillité lourde. Il avait trouvé une besogne, des petits tableaux de fleurs pour l'Angleterre, dont l’argent suffisait au pain quotidien. Toutes ses heures
__ disponibles étaient de nouveau consacrées à sa
grande toile : il n'y montrait plus les mêmes éclats de colère, il semblait se résigner à ce labeur éternel,
F . l'air calme, d’une application entêtée et sans espoir.
Mais ses yeux restaient fous, on y voyait comme une mort de la lumière, quand ils se fixaient sur l'œuvre manquée de sa vie. | Vers cette époque, Sandoz, lui aussi, eut un grand chagrin. Sa mère mourut, toute son existence
__ fut bouleversée, cette existence à trois, si intime, où
ne pénétraient que quelques amis Il avait pris en haine le pavillon de la rue Nollet. D'ailleurs, un brusque succès s'était déclaré, dans la vente jusque-là pénible de ses livres; et le ménage, comblé de cette richesse, venait de louer rue de Londres un vaste appartement, dont l'installation l'occupa pendant
des mois. Son deuil avait encore rapproehé Sandoz
de Claude, dans un dégoût commun des choses. Après le coup terrible du Salon, il s'était inquiété de son vieux camarade, devinant en lui une cassure irréparable, quelque plaie par où la vie coulait, invisible. Puis, à le voir si froid, si sage, il avait fini par se rassurer un peu. |
Souvent, Sandoz montait rue Tourlaque, et quand il lui arrivait de n’y rencontrer que Christine, il la questionnait, comprenant qu’elle aussi vivait dans l'effroi d'un malheur, dont elle ne parlait jamais. Elle avait la face tourmentée, les tressaillements
nerveux d’une mère qui veille son enfant et qui
tremble de voir la mort entrer, au moindre bruit: Un matin de juillet, 1l lui demanda :
— Eh bien! vous êtes contente? Claude est ne
quille, il travaille bien.
Elle jeta vers le tableau son regard accoutumé, .
un regard oblique de terreur et de haine,
— Oui, oui, il travaille... Il veut tout finir, avant de se remettre à la femme...
Et, sans avouer la crainte qui lobsédait, elle :
ajouta plus bas :
— Mais ses yeux, avez-vous remarqué ses veux? ee Il a toujours ses mauvais yeux. Moi, je sais bien
qu'il ment, avec son air de ne pas se fâcher... Je vous
en prie, venez le prendre, emmenez-le pour le distraire. [l n’a plus que vous, aidez-moi, aidez-moi! Dès lors, Sandoz inventa des motifs de promenade,
arriva dès le matin chez Claude et l'enleva de force —
au travail. Presque toujours, il fallait l’arracher de
son échelle, où il restait assis, même quand il ne peignait pas. Des lassitudes l'artétaient une Lorpeur | qui l’engourdissait pendant de longues minutes, Sans
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qu'il donnât un coup de pinceau. À ces moments de contemplation muette, son regard revenait avec
une ferveur religieuse sur la figure de femme, à laquelle il ne touchait plus : c'était comme le désir hésitant d'une volupté mortelle, l’infinie tendresse et l’effroi sacré d’un amour qu'il se refusait, dans la certitude d'y laisser la vie. Puis; il se remettait aux autres figures, aux fonds du tableau, la sachant tou-
jours là pourtant, l’œil vacillant lorsqu'il la rencon-
irait, seulement maître de son vertige, tant qu'il ne
retournerait point à sa chair et qu’elle ne refermerait pas ies bras sur lui.
Un soir, Christine, qui était reçue maintenant chez Sandoz, et qui ne manquait plus un jeudi, dans l’espérance de voir s’y égayer son grand enfant malade d'artiste, prit à part le maître de la maison, en le bolent de tomber le lendemain chez eux. Et, le lendemain, Sandoz, ayant justement des notes à
chercher pour un roman, de l’autre côté de la butte Montmartre, alla violenter Claude, l'emporta, le dé- | baucha j jusqu’à la nuit.
Ce jour-là ,comme ils étaient descendus à la porte de a Bucoutt où se tenait une fête perpétuelle,
des chevaux de bois, des tirs, des guinguettes, ils eurent la stupeur de se trouver brusquement en
face de Chaîne, trônant au milieu d’une vaste et riche baraque. C'était une sorte de chapelle très ornée : quatre jeux de tournevire s’y alignaient, des ronds chargés de porcelaines, de verreries, de bibelots dont le vernis et les dorures luisaient dans un éclair, avec des tintements d’harmonica, quand la main d’un joueur lançait le plateau, qui grinçait contre la plume; même un lapin vivant, le gros lot, noué de faveurs roses, valsait, tournait sans fin, ivre d’épou-
Times. pi RE da) AN LL Cle due mA D ae Dit nt A ee Set CRT MEN PET A SE
vante. Et ces richesses s’encadraient dans des tentures rouges, des lambrequins, des rideaux, entre lesquels, au fond de la boutique, comme au saint des saints d'un tabernacle, on voyait pendus trois tableaux, les trois chefs-d'œuvre de Chaîne, qui le suivaient de foire en foire, d’un bout à l’autre de Paris : la Femme adultère au centre, la copie du Mantegna à gauche, lé poële de Mahoudeau à droite. Le soir, quand les lampes à pétrole flambaient, que les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des astres, rien n’était plus beau que ces peintures, dans la pourpre saignante des étoffes; et le Eur béant s’attroupait.
Une pareille vue arr acha une exclamation à CU) ds.
— Ah! mon Dieu! Mais elles sont très Dee ces toiles! elles étaient faites pour ça. TPS
Le Mantegna surtout, d'une sécheresse si naïve, avait l'air d’une image d’Épinal décolorée, clouée là pour le plaisir des gens simples; tandis que le poêle minutieux et de guingois, en pendant avec le Christ de pain d'épices, prenait une gaieté inattendue.
Mais Chaîne, qui venait d’apercevoir les deux amis, leur tendit la main, comme s'il les avait quittés
la veille. Il était calme, sans orgueil ni honte de sa
boutique, et il n’avait pas vieilli, toujours en cuir, le
nez complètement disparu entre les deux joues, la bouche empâtée de silence, enfoncéé dans la barbe.
— Hein?on seretrouve! dit gaiement Sandoz. Vous savez qu'ils font rudement de l'effet, vos tableaux. — Ce farceur! ajouta Claude, il a son petit Salon à lui tout seul. C'est très malin, ça! — La face de Chaîne resplendit, et il lècha son mot : Sa — Bien sûr! | pe Puis, dans le réveil de son orgueil d'artiste, Nes
ue ŒUVRE.
: Hot on ne tirait guère que des grognements, il pro- __ nonça toute une phrase.
— Ah! bien sûr que si j'avais eu de l’argent comme Yous, je serais arrivé comme vous, tout de même.
C'était sa conviction. Jamais il n'avait mis son talent en doute, il lâchait simplement la partie, parce qu’elle ne nourrissait pas son homme. Au Louvre, devant les chefs-d'œuvre, il était uniquement per- suadé qu'il fallait du temps. | . — Allez, reprit Claude redevenu sombre, n'ayez . point de regrets, vous seul avez réussi... (a marche, n'est-ce pas? le commerce.
2 Mais Chaîne mâchonna des paroles amères. Non, non, rien ne marchait, pas même les tournevires. Le peuple ne jouait plus, tout l'argent filait chez les . marchands de vin. On avait beau acheter des rebuts et donner le coup de paume sur la table, pour que la plume ne s’arrétät pas aux gros lots : c'était à peine s’il y avait désormais de l’eau à boire. Puis, comme du monde s'était approché, il s’interrompit, il cria / d’une grosse voix que les deux autres ne lui connais-
saient point, et qui les stupéfia.
— Voyez, voyez le jeu... A tous les coups l’ on gagne!
= Un ouvrier, qui avait dans ses bras une petite fille souffreteuse, aux grands yeux avides, lui fit jouer deux coups. Les plateaux grinçaient, les bibelots dansaient dans un éblouissement, le lapin en vie . tournait, tournait, les oreilles rabattues, si rapide, - qu'il s’effaçait et n’était plus qu’un cercle blanchâtre. Il y eut une forte émotion, la fillette avait failli le gagner.
Alors, après avoir serré la main de Chaîne encore tremblaut, les deux amis s’éloignèrent.
— Il est heureux, dit Claude au bout d’une cinquantaine de pas, faits en silence. |
— Lui! s'écria Sandoz, il croit qu'il a raté l’Institut, et il en meurt!
À quelque temps de là, vers le milieu d'août, Sandozimagina la distraction d’un vrai voyage, toute une partie qui devait leur prendre une journée entière. Il avait rencontré Dubuche, un Dubuche ravagé, morne, qui s était montré plaintif et affectueux, remuant le passé, invitant ses deux vieux camarades à déjeuner à la Richaudière, où il se trouvait seul pour quinze Jours encore, avec ses deux enfants. Pourquoi n'irait-on pas le surprendre, puisqu'il semblait si désireux de renouer? Mais Sandoz répétait en vain qu'il lui avait fait jurer d'amener Claude, ce.ui-ci refusait obstinément, comme s’il était saisi de peur, à l'idée de revoir Bennecourt, la Seine, les îles, toute cette campagne où des années heureuses étaient défuntes et ensevelies. {l fallut que Christine s’en mêlât, et il finit par céder, plein de répugnance. Justement, la veille du jour convenu, il avait travaillé très tardàa son tableau, repris de fièvre. Aussi, le matin, un dimanche, dévoré de l'envie de peindre, s’en alla-t-il avec peine, dans une sorte d’arrachement doulou- reux. À quoi bon retourner là-bas? C'était mort, ça n'existait plus. Rien n'existait que Paris, et encore, … dans Paris, il n’existait qu’un horizon, la pointe de la Cité, cette vision qui le hantaït toujours et partout, Es ce coin unique où il laissait son cœur. a
Dans le wagon, Sandoz, en le voyant nerveux, les yeux à la portière, comme s’il eût quitté pour des années la ville peu à peu décrue etnoyée de sapeurs, s efforça de l’occuper et lui conta ce qu'il savait de la situation vraie de Dubuche. D’ abord, le père Mar-
deterres cuites et de faïences, les grands dégagements
L'ŒUVRE 4 Lt
gaillan, glorieux de son gendre médaillé, l'avait pro- :
mené, présenté en tous lieux, à titre d’associé et de
successeur. En voilà un qui allait mener les affaires rondement, construire moins cher et plus beau, car le gaillard avait pâli sur les livres ! Maïs la première idée de Dubuche fut déplorable : il inventa un four à briques et l’installa en Bourgogne, sur des terrains à son beau-père, dans des conditions si désastreuses, d’après un plan si défectueux, que la tentative se Solda par une perte sèche de deux cent mille franes. I se rabattit alors sur les constructions, où il pré-
tendait vouloir appliquer des vues personnelles, un
ensemble très müûri, qui renouvellerait l’art de bâtir. C'étaient les anciennes théories qu'il tenait des camarades révolutionnaires de sa jeunesse, tout ce qu'il avait promis de réaliser quand il serait libre, mais mal digéré, appliqué hors-de propos, avec la lourdeur du bon élève sans flamme créatrice : les décorations
vitrés, surtout l'emploi du fer, les solives de fer, les
escaliers de fer, les combles de fer; et, comme ces
matériaux augmentent les frais, il avait de nouveau
abouti à une catastrophe, d'autant plus qu'il était un
administrateur pitoyable et qu'il perdait la tête de-
‘puis sa fortune, épaissi encore par l'argent, gâté, dé-
sorienté, ne retrouvant même pas son application au travail. Cette fois, le père Marguiïllan se fâcha, lui qui,
depuis trente ans, achetait les terrains, bâtissait, re- vendait, en établissant d'un coup d'œil les devis des maisons de rapport : tant de mètres de construc-
tion, à tant le mètre, devant donner tant d'apparte-
ments, à tant de loyer. Qui est-ce qui lui avait fichu
un gaillard qui se trompait sur la chaux, la brique,
la meulière, qui mettait du chêne où le sapin devait
suffire, qui ne se résignait pas à couper un étage,
comme un pain bénit, en autant de petits carrés qu'il.
le fallait! Non, non, pas de ça! 1l se révoltait contre l'art, après avoir eu l’ambition d’en introduire un
peu dans sa routine, pour satisfaire un vieux tour-. ment d'ignorant. Et, dès lors, les choses allèrent de
mal en pis, des querelles terribles éclatèrent entre le
gendre et le beau-père, l’un dédaigneux, se retran-
chant derrière sa science, l’autre criant que le dernier des manœuvres, décidément, en savait davantage qu'un architecte. Les millions périclitaient. Margaillan, un beau jour, jeta Dubuche à la porte de ses bu-
reaux, en lui défendant d'y remettre les pieds, puis-
qu'il n'était pas même bon à conduire un chantier
de quatre hommes. Un désastre, une faillite lamen-
table, la banqueroute de l'École devant un maçon !
Claude, qui s'était mis à écouter, demanda :
— Alors, que fait-il, maintenant?
— Je ne sais pas, rien sans doute, répondit San-
doz. Il m'a dit que la santé de ses snants l'inquiétait
et qu'il les soignait.
Madame Margaillan, cette femme pâle, en lame de
couteau, était morte phtisique; et c'était le mal héré-
ditaire, la dégénérescence, car sa fille, Régine, tous-. sait elle-même depuis son mariage. En ce moment, elle faisait une cure aux eaux du Mont-Dore, où elle n'avait point osé emmener ses enfants, qui s'étaient
trouvés très mal, l’année précédente, d'une saison dans cet air trop vif pour leur débilité. Cela expli-
quait l’'éparpillement de la famille : la mère là-bas, avec une seule femme de chambre; le grand-père à Paris, où il avait repris ses grands travaux, se battant. au milieu de ses quatre cents ouvriers, accablant de … son mépris les paresseux et les incapables; et le père …
+ an — ES .