‹ L'œuvreChapitre 54 sur 68 · NET · texte numérisé non relu

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réfugié à la Richaudière, commis à la garde de sa fille

… et de son fils, interné là, dès la première lutte, ainsi

qu'un invalide dela vie. Dans un instant d'expansion, Dubuche avait même laissé entendre que, sa femme ayant failli mourir à ses secondes couches, et s’évanouissant d’ailleurs au moindre contact trop vif, il s'était fait un devoir de cesser tous rapports conjugaux avec elle. Pas même cette récréation.

—- Un beau mariage, dit simplement Sandoz, pour conclure. |

Il était dix heures, quand les deux amis sonnèrent à la grille de la Richaudière. La propriété, qu'ils ne connaissaient point, les émerveilla : une futaie su-

perbe, un jardin français avec des rampes et des

perrons qui se déroulaient royalement, trois serres immenses, surtout une cascade colossale, une folie

de rocs rapportés, de ciment et de conduites d’eau, . où le propriétaire avait englouti une fortune, par ‘une vanité d’ancien gâcheur de plâtre. Et ce quiles frappa plus encore, ce fut le désert mélancolique de

ce domaine, les avenues ratissées, sans une trace de

pas, les lointains vides que traversaient les rares

silhouettes des jardiniers, la maison morte dont toutes les fenêtres étaient closes, sauf deux, entrebâillées à peine.

Pourtant, un valet de chambre, qui s'était décidé à paraître, les interrogea; et, quand il sut qu'ils ve-

maïent pour monsieur, il se montra insolent, il ré-

pondit que monsieur était derrière la maison, au gymnase. Puis, il rentra.

Sandoz et Claude suivirent une allée, débouchèrent,

en face d’une pelouse, et ce qu'ils virent, les arrêta

un instant. Dubuche, debout devant un trapèze, le-

vait les bras, pour y maintenir son fils Gaston, un

pauvre être malingre, qui avait, à dix ans, les petits membres mous de la première enfance; tandis que, assise dans une voiture, la fillette, Alice, attendait son tour, venue avant terme celle-là, si mal finie, qu'elle ne marchait pas encore, à six ans. Le père,

absor55, continua d'exercer les membres grêles du

petit zarcon, le Saiança, tâcha vainement de le faire se hausser sur les poignets; puis, comme ce léger Sffort avait suffi pour le mettre en sueur, il l’empofta et le roula dans une couverture : tout cela en

silence, isolé sous le ciel large, d’une pitié navrée au milieu de ce beau parc. Mais,-en se relevant, 1l apercut.

les deux amis. |

— Comment! c’est vous !... Un dimanche, et sans m'avoir prévenu !

Il avait eu un geste désolé, 1} expliqua tout de suite que, le dimanche, la femme de chambre, la seule femme à qui il osât confier les enfants, allait à Paris,

et que, dès lors, il lui était impossible de quitter

Alice et Gaston une minute.

— Je parie que vous veniez déjeuner?

Sur un regard suppliant de Claude, Sandoz se hâta de répondre :

— Non, non. Justement, nous ne pouvions que te serrer la main... Claude a dû se rendre dans le pays, pour des affaires. Tu sais, il a vécu à Bennecourt. Et,

comme je l’ai accompagné, nous avons eu l’idée de

pousser jusqu'ici. Mais on nous attend, ne te dérange pas. : |

Alors, Dubuche, soulagé, affecta de les retenir. Ils Êe avaient bien une heure, que diable! Ettoustrois causèrent. Claude le regardait, étonné de leretrouver si vieux : je visage bouffi s'était ridé, d’un jaune veiné de rouge, comme si la bile avait éclaboussé la.

. L'ŒUVRE. - 493 peau ; tandis que les cheveux et les moustaches gri- sonnaient déjà. En outre, le corps semblait s'être tassé, une lassitude amère appesantissait chaque geste. Les défaites de l'argent étaient donc aussi lourdes que celles de l’art? La voix, le regard, tout chez ce vaincu disait la dépendance honteuse où il devait vivre, la faillite de son avenir qu'on lui jetait à la face, la continuelle accusation d’avoir mis au contrat un talent qu'il n’avait point, l'argent de la

famille qu'il volait aujourd'hui, ce qu'il mangeait,

les vêtements qu'il portait, les sous de poche qu'il lui fallait, la continuelle aumône enfin qu’on lui faisait, comme à un vulgaire filou dont on ne pouvait se débarrasser.

— Attendez-moi, reprit Dubuche, j'en ai encore pour cinq minutes avec l’un de mes pauvres mimis, et nous rentrons.

Doucement, avec des précautions infinies de mère, il tira la petite Alice de la voiture, la souleva jusqu'au trapèze; et là, en bégayant des chatteries, en lui faisant risette, il l’encouragea, la laissa deux mi- nutes accrochée, pour Pr ses muscles; mais il restait les bras ouverts, à suivre chaque mouve: ment, dans la crainte‘de . voir se briser, si elle làchait de fatigue ses frêles mains de cire. Elle ne disait rien, elle avait de grands yeux pâles, obéissante pourtant malgré sa terreur de cet exercice, d’une telle légèreté pitoyable, qu’elle ne tendait pas les cordes, pareille à un de ces petits oiseaux étiques qui tombent des branches, sans les plier.

A.ce moment, Dubuche, ayant jeté un coup d'œil sur Gaston, s’affola, en remarquant que la couverture avait glissé et que les AUS de l'enfant se trouvaient découvertes.

« CRUE 3 VAS ENOPE Ma NP

— Mon Dieu! mon Dieu! le voilà qui va prendre froid, dans cette herbe ! Et moi qui ne puis bouger!..

Gaston, mon mimi! Tous les jours, c’est la même.

chose : tu attends que je sois occupé avec ta sœur. Sandoz, recouvre-le, de grâce!... Ah! merci, rabats encore la couverture, n'aie pas peur |

C'était ça que son beau mariage avait fait de la chair de sa chair, c’étaient ces deux êtres inachevés, vacillants, que le moindre souffle du ciel menagçait de tuer comme des mouches. De la fortune épousée, il ne lui restait que ca, le continuel chagrin de voir son sang se gâter et s’endolorir, dans ce fils, dans cette

fille lamentables, qui allaient pourrir sa race, tombée

à la déchéance dernière de la scrofule et de la phtisie. Et, chez ce gros garçon égoïste, un père s'était révélé, admirable, un cœur enflammé d'une passion

unique. Il n’avait plus que la volonté de faire vivre |

ses enfants, il luttait heure par heure, les sauvait chaque matin, avec l’effroi de les perdre chaque soir.

Maintenant, eux seuls existaient, au milieu de sonexistence finie, dans l’amertume des reproches in-

sultants de son beau-père, des jours maussades et des nuits glacées que lui apportait sa triste femme;

et il s’'acharnait, il achevait de les mettre au monde,

par un continuel miracle de tendresse. ï

— Là, mon mimi, c'est assez, n’est-ce pas? Tu

verras comme tu deviendras grande et’hellel=# Il replaça Alice dans la voiture, il prit Gaston, tou-

jours enveloppé, sur l’un de ses bras; et, comme ses amis voulaient l’aider, il refusa, il se mit à pousser

la petite fille de sa main restée libre. ++ ’

— Merci, j'ai l'habitude. Ah! les pauvres mignons, ; ils ne sont pas lourds... Et puis, avec les domes-

tiques, on n "est jamais sûr.

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