‹ L'œuvreChapitre 60 sur 68 · MER · texte numérisé non relu

MER

st

— Hein? des cèpes? finit par répéter le sculpteur. Non, merci. |

Et il continua.

— Le drôle, c’est que Naudet poursuit Fagerolles. Parfaitement! il est en train de le faire saisir... Ah! ce que je rigole, moi! Nous allons en voir, un nettoyage, avenue de Villiers, chez tous ces petits peintres à hôtel. La bâtisse sera pour rien, au printemps... Donc, Naudet, qui avait forcé Fagerolles à bâtir, et qui l'avait meublé comme une catin, a voulu reprendre ses bibelots et ses tentures. Mais l’autre a emprunté dessus, paraît-il... Vous voyez l'histoire :

le marchand l’accuse d’avoir gàché son affaire en. exposant, par une vanité d’étourdi; le peintre répond qu ‘il entend ne plus être volé; et À vont se manger,

j'espère bien!

La voix de Gagnière s’éleva, une voix inexorable et douce de rêveur éveillé. :

— Rasé, Fagerolles!.., D'ailleurs, il n’a JE eu de succès.

On se récria.. Et sa vente annuelle de cent mille

francs, et ses médailles, et sa croix? Mais lui, obstiné, souriait d’un air mystérieux, comme si les faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l’audelà. Il hochait la tête, plein de dédain.

— Laissez-moi donc tranquille! Jamais il n’a su.

ce que c'était qu’une valeur.

Jory allait défendre le talent de Fagerolles, qu'il regardait comme son œuvre, lorsqr'Henriette leur demanda un peu de recueillement pour les raviolis. I y eut une courte détente, au milieu du bruit cristallin des verres et du léger cliquetis des four-

chettes. La table, dont la belle symétrie se débandait à déjà, semblait s'être allumée davantage, au feu âpre

de la querelle. Et Sandoz, gagné d'une inquiétude, . s’étonnait : qu'avaient-ils donc à l’attaquer si durement? n'avait-on pas débuté ensemble, ne devait-on . pas arriver dans la même victoire? Un malaise, pour la première fois, troublait son rêve d’élernité, cette joie de ses jeudis qu'il voyait se succéder, tous pareils, tous heureux, jusqu'aux derniers lointains de l’âge. Mais ce ne fut encore qu'un frisson à fleur de

peau. Il dit en riant :

— Claude, ménage-toi, voici les gelinottes... Eh!

Claude, où es-tu?

- Depuis qu'on se taisait, Claude était retourné dans son rêve, les regards perdus, reprenant des raviolis, sans savoir ; et Christine, qui ne disait rien, triste et charmante, ne le quittait pas des yeux. Il eut un - sursaut, il choisit une cuisse parmi les morceaux de

emplissait la pièce d'une odeur de résine.

— Hein! sentez-vous ça? cria Sandoz, amusé. On croirait qu'on avale toutes les forêts de la Russie.

Mais Claude revint à sa préoccupation.

— Alors, vous dites que Fagerolles aura la salle du Conseil municipal?

Et cette parole suffit, Mahoudeau et Gagnière, remis sur la piste, repartirent. Ah! un joli badigeonnage à l’eau claire, si on la lui donnait, cette salle; et il faisait assez de vilenies pour l'avoir. Lui, qui, autrefois, affectait de cracher sur les commandes, en grand artiste débordé par les amateurs, il assiégeait administration de ses bassesses, depuis que

sa peinture ne se vendait plus. Connaissait-on quelque chose d’aussi plat qu’un peintre devant un fonc- tionnaire, et les courbettes, et les concessions, et les lâchetés? une honte, une école de domesticité,

gelinottes, qu'on servait, et dont le fumet violent

CS ENARETR

que cette dépendance de l’art, sous le bon vouloir imbécile d’un ministre! Ainsi, Fagerolles, pour sûr, à ce diner officiel, était en train de lécher consciencieusement les bottes de quelque chef de bureau, quelque crétin à empailler!

— Mon Dieul dit Jory, il fait ses affaires, et il a

raison... Ce n’est pas vous qui paierez ses dettes.

— Des dettes, est-ce que j'en ai, moi qui ai crevé

la faim? répondit Mahoudeau d’un ton rogue. Est-ce qu’on se fait bâtir un palais, est-ce qu’on a des maïtresses comme cette Irma, qui le ruine?

Gagnière, de nouveau, l'interrompit, de son étrange voix d'oracle, lointaine et fêlée.

— Irma, mais c’est elle qui le paie!

On se fâchait, on plaisantait, le nom d'Irma volat par-dessus la table, lorsque Mathilde, réservée et muette jusque-là, par une affectation de bon genre,

s'indigna vivement, avec des gestes effarés, une

bouche prude de dévote qu’on violente.

— Oh! messieurs, oh! messieurs. Devant nous, cette fille... Pas cette fille, de grâce!

Dès lors, Henriette et Sandoz, consternés, assis-

tèrent à la déroute de leur menu. La salade de truffes, la glace, le dessert, tout fut avalé sans joie, dans la colère montante de la querelle; et le cham-

bertin, et le vin de la Moselle, passèrent comme de

l’eau pure. Vainement, elle souriait, tandis que lui, bonhomme, s’efforçait de les calmer, en faisant la part des infirmités humaines. Pas un ne lâchait

prise, un mot les rejetait les uns sur les autres, acharnés. Ce n'était plus l'ennui vague, la satiété. somnolente qui attristait parfois les anciennes réu-

aions ; c'était maintenant de la férocité dans la lutte, un besoin de se détruire. Les bougies de la suspen-

sion brülaient très hautes, les faïences des murs

épanouissaient leurs fleurs peintes, la table semblait

s'être incendiée, avec la débâcle de son couvert, sa violence de causerie, ce saccage qui les enfévrait R, depuis deux heures. |

Et Claude, au milieu du bruit, dit enfin, lorsqu'Henriette se décida à se lever, pour les faire taire :

— Ah! l'Hôtel-de-Ville, si je l'avais, moi, et si je pouvais! C'était mon rêve, les murs de Paris à couvrir ! |

On retourna au salon, dont le petit lustre et les appliques venaient d’être allumés. On y eut presque froid, en: comparaison de l’étuve d’où l’on sortait;

et le café calma un instant les convives. Personne,

du reste, n'était attendu, en dehors de Fagerolles. C'était un salon très fermé, le ménage n'y racolait pas des clients littéraires, n'y muselait pas la presse à coups d'invitations® La femme exécrait le monde, le mari disait en riant qu'il lui fallait dix ans pour

aimer quelqu'un, et l'aimer toujours. N’était-ce pas

le bonheur, irréalisable? quelques amitiés solides, un coin d'affection familiale. On n’y faisait jamais de musique, et jamais on n’y avait lu une page de littérature.

Ce jeudi-là, la soirée parut longue, dans la sourde irritation qui persistait. Les dames, devant le feu mourant, s'étaient mises à causer ; et, comme le do-

mestique, après avoir Ôôté le couvert, rouvrait la salle

voisine, elles restèrent seules, les hommes allèrent

y fumer, en buvant de la bière, :

Sandoz et Claude, qui ne fumaient pas, revinrent bientôt S’asseoir côte à côte sur un canapé, près de la porte. Le premier, heureux de voir son vieil ami excité et bavard, lui rappelait des souvenirs de

Plassans, à propos d’une nouvelle apprise la veille: oui, Pouillaud, l’ancien farceur du dortoir, devenu

un avoué si grave, avait des ennuis, pour s'être laissé .

pincer avec des petites gueuses de douze ans. Ah! l'animal de Pouillaud! Mais Claude ne répondait plus, l'oreille aux aguets, ayant entendu prononcer son nom dans la salle à manger, et tâchant de comprendre.

C'étaient Jory, Mahoudeau et Gagnière, qui avaient recommencé le massacre, inassouvis, les dents longues. Leurs voix, d’abord chuchotantes, s’élevaient peu à peu. Ils en arrivaient à crier.

— Oh! l’homme, je vous abandonne l'homme,

disait Jory en parlant de Fagerolles. Il ne vaut pas

cher... Et il vous a roulés, c’est vraï, ah! ce qu'il vous a roulés, en rompant avec vous et en se fai-

sant un succès sur votre Does Aussi vous n’avez

guère été malins. Eva Mahoudeau furieux répondit :

— Pardi! il suffisait d’être avec Glande pour être

flanqué à la porte de partout.

— C'est Claude qui nous a tués, affirma carré-

ment Gagnière.

Etils continuèrent, A auquel > ils reprochaient son aplatissement devant les jour.

naux, son alliance avec leurs ennemis, ses câlineries à des baronnes sexagénaires, tapant désormais sur Claude devenu le grand coupable. Mon Dieu! l’autre

après tout n’était qu'une simple gueuse, comme il y en à tant, parmi les artistes, quirascrochent le pu- … blic au coin des rues, qui lâchent et déchirentles camarades, pour faire monter le bourgeois chez eux. Mais Claude, ce grand peintre raté, cet impuissant

incapable de mettre une figure debout, malgré son

orgueil, les avait-il assez compromis, assez fichus dedans! Ah! oui, le succès était dans la rupture!

S'ils avaient pu recommencer, c’étaient eux qui

n'auraient pas eu la bêtise de s’entêter à des his-

toires impossibles! Et ils l’accusaient de les avoir

paralysés, de les avoir exploités, parfaitement! exploités, et d'une main si maladroite et si lourde,

. qu'il n’en avait lui-même tiré aucun parti.

— Enfin, moi, reprit Mahoudeau, ne m'a-t-il pas

rendu idiot un moment? Quand je songe à ça, je me

tâte, je ne comprends plus pourquoi je m'étais mis

de sa bande. Est-ce que je lui ressemble? Est-ce

qu'il y avait quelque chose de commun entre nous ?.. Hein ? c’est exaspérant de s’en apercevoir si tard! — Et à moi donc, continua Gagnière, il m'a bien volé mon originalité ! Croyez-vous que ça m'amuse, d'entendre, à chaque tableau, répéter derrière moi, depuis quinze ans : C’est un Claude! Ah! non, j'en ai assez, jaime mieux ne plus rien faire. N'empêche que si j'avais vu clair, autrefois, je ne

a J'aurais pas fréquenté.

C'était le sauve-qui-peut, les derniers liens qui se rompaient, dans la stupeur de $e voir tout d'un coup étrangers et ennemis, après une longue jeunesse de fraternité. La vie les avait débandés en chemin, et les profondes dissemblances apparaissaient, il ne leur restait à la gorge que l’amertume deleur ancien rêve enthousiaste, cet espoir de bataille et de victoire côte à côte, qui maintenant aggravait léur rancune.

— Le fait est, ricana Jory, que Fagerolles ne s’est pas laissé piller comme un niais.

Mais, vexé, Mahoudeau se fâcha.

— Tu as tort de rire, toi, car tu es aussi un joli

lâcheur... Oui, tu nous disais toujours que tu nous

donnerais un coup demain, quand tu aurais un Journal à toi...

— Ah! permets, permets...

Gagnière se joignit à Mahoudeau.

— C'est vrai, ça! Tu ne vas plus raconter qu'on te coupe ce que tu écris sur nous, puisque tu es le maitre... Et jamais un mot, tu ne nous as pas seule- .ment nommés, dans ton dernier Salon.

Gêné et bégayant, Jory s'emporta à son tour.

— Eh! c’est la faute de ce bougre de Claude !.… Je n'ai pas envie de perdre mes abonnés, pour vous

être agréable. Vous êtes impossibles, là, comprenez-

vous! Toi, Mahoudeau, tu peux te décarcasser à faire des petites choses gentilles; toi, Gagnière, tu auras beau même ne plus rien faire du tout : vous avez une étiquette dans le dos, il vous faudra dix ans d'efforts avant de la décoller; et encoreon en a vu qui ne se décollaient jamais. Le public s'amuse, . vous savez! il n'y avait que vous pour croire au génie de ce grand toqué ridicule, qu’ on enfermera un de ces quatre matins.

Alors, ce fut terrible, tous les trois parlèrent à la fois, en arrivèrent aux reproches abominables, avec des éclats tels, des coups si durs de. mâchoires, qu'ils semblaient se mordre.

Sur le canapé, Sandoz, troublé "he les gais : sou- 2 venirs qu'il évoquait, avait dû lui-même ‘prêter l'o- .,

reille à ce tumulte, qui lui rat par la porte ouverte. Fe De — Tu entends, lui dit Claude très bas, avecun

sourire de Re ils m'arrangent bien! Non,

non, reste là, je ne veux pas que tu les fasses st J'ai mérité Ça, puisque je n'ai pas réussi. ET Et Sandoz, pâlissant, continua d'écouter cet enra-

gement dans la lutte pour la vie, cette rancune des personnalités aux prises, qui emportait sa chimère d'éternelle amitié. | Henriette, heureusement, s’inquiétait de la violence des voix. Elle se leva et alla faire honte aux fumeurs d'abandonner ainsi les dames, pour se quereller. Tous rentrèrent dans le salon, suant, soufflant, gardant la secousse de leur colère. Et, comme elle disait, les yeux sur la pendule, qu'ils n'auraient décidément pas Fagerolles ce soir-là, ils se remirent à ricaner, en échangeant un regard. Ah! il avait bon nez,

lui! ce n'était pas lui qu’on prendraitàse rencontrer

avec d'anciens amis devenus gênants, et qu'il exécrait! En effet, Fagerolles ne vint pas. La soirée s’acheva

péniblement. On était retourné dans la salle à man- ger, où le thé se trouvait servi sur une nappe russe,

brodée en rouge d’une chasse au cerf; et il y avait,

sous les bougies rallumées, une brioche, des assiettes

de sucreries et de gâteaux, tout un luxe barbare de liqueurs, whisky, genièvre, kummel, raki de Chio. Le domestique apporta:encore du punch, et il s’empressait autour de la table, pendant que la maitresse de la maison remplissait la théière au samo-

var, bouillant en face d’elie. Mais ce bien-être, cette

joie des yeux, cette odeur fine du thé, ne déten-

daient pas les cœurs. La conversation était retombée

sur le succès des uns et la mauvaise chance des

autres, Par exemple, n’était-ce pas une honte, ces

médailles, ces croix, toutes ces récompenses qui déshonoraient l’art, tant on les distribuait mal? Est-ce qu’on devait rester d'éternels petits garçons en classe ? Toutes les platitudes venaient de là, cette docilité et cette lâcheté devant les pions, pour avoir des bons points !

Puis, dans le salon de nouveau, comme Sandoz désolé en arrivait à souhaiter ardemment de les voir -partir, il remarqua Mathilde et Gagnière, assis côte à côte sur un canapé, parlant musique avec langueur,au milieu des autres exténués, sans salive, les mâchoires mortes. Gagnière, en extase, philosophait et poétisait. Mathilde, cette vieille gaupe engraissée, exhalant sa senteur louche de pharmacie, faisait les yeux blancs, se pâmait sous le chatouillement d’une aile invisible. Ils s'étaient aperçus, le dernier dimanche, aux concerts du Cirque, et ils se communiquaient leur jouissance, en phrases alternées, envolées, lointaines. :

— Ah! monsieur, ce Meyerbeer, cette ouverturede | Struensée, cette phrase funèbre, et puis cette danse de paysans si emportée, si colorée, et puis la phrase de mort qui reprend, le duo des violoncelles... Ah! monsieur, les violoncelles, les violoncelles… |

— Et, madame, Berlioz, l'air de fête de Roméo. Oh ! le solo des clarinettes, les femmes aimées, avec l'accompagnement des harpes ! Un ravissement, une blancheur qui monte... La fête éclate, un Véronèse, 3 4 la magnificence tumultueuse des Noces de Cana; et ” le chant d'amour recommence, oh! combien doux! oh ! toujours plus haut, toujours plus haut... 7

— Monsieur, avez-vous entendu, dans la DEN a nie en {a de Beethoven, ce glas qui revient toujours, « qui vous bat sur le cœur?... Oui, je le vois bien, vous sentez comme moi, c’est une communion que la musique... Beethoven, mon Dieu! qu'il est triste et bon d’être deux à le comprendre, et de défaillir.…

— Et Schumann, madame, et Wagner, madame...

La rêverie de Schumann, rien que les instruments

à cordes, une petite pluie tiède sur les feuilles des * 5

“acacias, un rayon qui les essuie, à peine une larme dans l’espace... Wagner, ah! Wagner, l'ouverture du Vaïsseau fantôme, vous l’aimez, dites que vous L J'aimez! Moi, ça m'écrase. Il n’y a plus rien, plus rien, on meurt.

Leurs voix s’éteignaient, ils ne se regardaient même pas, anéantis coude à coude, leur visage en l'air, noyé.

__ Surpris, Sandoz se demanda d'où Mathilde pou- vaittenir ce jargon. D'un article de Jory, peut-être. D'ailleurs, il avait remarqué que les femmes causaient très bien musique, sans en connaître une note. Et lui, que l’aigreur des autres n'avait fait que chagriner, s’exaspéra de cette pose langoureuse. Non, non, c'en était assez! qu'on se déchirât, passe encore! mais quelle fin de soirée, cette farceuse sur le retour, roucoulant et se chatouillant avec du Bee- . thoven et du Schumann!

. Gagnière, heureusement, se leva tout d’un coup. es " savait l'heure au fond de son extase, il n'avait que juste le temps de reprendre son train de nuit. Et, après des poignées de main molles et silencieuses, il s’en alla coucher à Melun.

— Quel raté! murmura Mahoudeau. La musique a tué la peinture, jamais il ne‘fichera rien. 3 Lui-même dut partir, et à peine la porte s'était- elle refermée sur son dos, que Jory déclara : — Avez-vous vu son dernier presse-papier? I] finira par sculpter des boutons de manchette... En voiià un qui à raté la puissance!

Mais déjà, Mathilde était debout, saluant Christine d’un petit geste sec, affectant une familiarité mondaine à l'égard d’Henriette, emmenant son mari, qui l’habilla dans l’antichambre, humble et terrifié des

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