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L'ŒUVRE. k 45Q
noir sur l’eau braisillante. Puis, au delà, tout se
noyait, l’île tombait au néant, il n’en aurait pas même retrouvé la place, si des fiacres attardés n'’a-
valent promené, par moments, le long du Pont Neuf, ces étincelles filantes qui courent encore dans les charbons éteints. Une lanterne rouge, au ras du barrage de la Monnaie, jetait dans l’eau un filet de sang. Quelque chose d'énorme et de lugubre, un corps à
# la dérive, une péniche détachée sans doute, descen-
dait avec lenteur au milieu des reflets, parfois en- trevue, et reprise aussitôt par l'ombre. Où avait donc sombré l’île triomphale? Etait-ce au fond de ces flots
incendiés? Il regardait toujours, envahi peu à peu
par le grand ruissellement de la rivière dans la nuit.
Il se penchaït sur ce fossé si large, d’une fraicheur d'abîme, où dansait le mystère de ces flammes. Et le
. gros bruit triste du courant l’attirait, il en écoutait l'appel, désespéré jusqu'à la mort.
Christine, cette fois, sentit, à un élancement de
son cœur, qu'il venait d'avoir la pensée terrible. Elle tendit ses mains vacillantes, que flagellait la bise. Mais Claude était resté tout droit, luttant contre
cette douceur de mourir ; et il ne bougea pas d’une heure encore, n'ayant plus la conscience du temps,
les regards toujours là-bas, sur la Cité, comme si,
par un miracle de puissance, ses yeux allaient faire
de la lumière et l'évoquer pour la revoir.
Lorsque enfin Claude quitta le pont d’un pas qui
trébuchait, Christine dut le dépasser et courir, afin
d’être rentrée rue Tourlaque avant lui.
AÏI
Cette nuit-là, par cette bise aigre de novembre qui soufflait au travers de leur chambre et du vaste atelier, ils se couchèrent à près de trois heures. Christine, haletante de sa course, s'était glissée vivement sous la couverture, pour cacher qu'elle venait de le suivre ; et Claude, accablé, avait quitté ses vêtements … un à un, Sans une parole. Leur couche, depuis de longs mois, se glaçait : ils s'y allongeaient, côte à côte, en étrangers, après une lente rupture des liens de leur chair : volontaire abstinence, chasteté théorique, où il devait aboutir pour donner à la peinture toute sa virilité, et qu’elle avait acceptée, dans une douleur fière et muette, malgré le tourment de sa 2 passion. Et jamais encore, avant cette nuit-là, des n'avait senti entre eux un tel obstacle, un pareil froid, comme si rien désormais ne pouvait les ré- o chauffer et les remettre aux bras l’un de l’autre. ;
Pendant près d’un quart d'heure, elle lutta contr le os CARRE Elle était très lasse, une tor- 5
. quille, elle attendait chaque soir qu'il s’endormit avant elle. Mais il n'avait pas éteint la bougie, il res- tait les yeux ouverts, fixés sur cette flamme qui l’aveuglait. À quoi songeait-il donc ? était-il demeuré » Jà-bas, dans la nuit noire, dans cette haleine humide des quais, en face de Paris criblé d'étoiles, comme “un ciel d'hiver? et quel débat intérieur, quelle réso: lution à prendre convulsait ainsi son visage? Puis, __ invinciblement, elle succomba, elle tomba au néant __ des grandes fatigues. Kad Une heure plus tard, la sensation d’un vide, l’an- - goisse d’un malaise, l'éveilla dans un tressaillement brusque. Tout de suite, elle avait tâté de la main la place déjà froide, à côté d'elle : il n’était plus là, elle l'avait bien senti en dormant. Et elle s'effarait, mal réveillée, la tête lourde et bourdonnante, lors- qu’elle aperçut, par la porte entr'ouverte de la chambre, une raie de lumière qui venait de l'atelier. Elle se rassura, elle pensa qu'il y était allé chercher quelque livre, pris d'insomnie. Ensuite, comme il ne reparaissait pas, elle finit par se lever doucement, pour voir. Mais ce qu’elle vit la bouleversa, la planta sur le carreau, pieds nus, dans une telle surprise, qu’elle n'osa d’abord se montrer.
Claude, en manches de chemise malgré la rude température, n'ayant mis dans sa hâte qu'un panta- lon et des pantoufles, était debout sur sa grande échelle, devant son tableau. Sa palette se trouvait à * ses pieds, et d’une main il tenait la bougie, tandis que de l’autre il peignaïit. Il avait des yeux élargis : de somnambule, des gestes précis et raides, se bais- sant à chaque instant, pour prendre de la couleur, ee se relevant, projetant contre le mur une grande om- bre fantastique, aux mouvements cassés d’automate.
Et pas un soufile, rien autre, dans li mense pièce obscure, qu'un effrayant silence.
Frissonnante, Christine Re. C'était l'obsession, l'heure passée là-bas, sur le pont des Saints Pères, qui lui rendait le sommeil impossible, et qui. l'avait ramené en face de sa toile, dévoré du besoin de la revoir, malgré la nuit. Sans doute, il n'était monté sur l'échelle que pour s’emplir les yeux de plus près. Puis, torturé de quelque ton faux, malade de cette tare au point de ne pouvoir attendre le jour, il avait saisi une brosse, d’abord dans le désir d'une simple retouche, peu à peu emporté ensuite de cor- … rection en correction, arrivant enfin à peindre comme 2 un halluciné, la bougie au poing, dans cette clarté. 5 pâle que ses gestes effaraient. Sa rage impuissante Ê de création l'avait repris, il s’épuisait en dehors de l'heure, en dehors du monde, il voulait ere k. vie à son œuvre, tout de suite. | à Ah ! quelle pitié, et de quels yeux trempés de larmes Christine le regardait ! Un instant, elle eutla pensée de le laisser à cette besogne folle, comme on à Jaissè un maniaque au plaisir de sa A Ce.
tableau, jamais il ne le finirait, c'était bien certain maintenant. Plus il s’ÿ acharnait, et plus l'incohé= rence augmentait, un empâtemént de tons lourds, un effort épaissi ét fuyant du dessin. Les fonds eue mêmes, le groupe des débardeurs surtout, autrefois. +3 solides, se gâtaient; et il se butait là, il s'était ob-. stiné à vouloir biner tout, avant de repeindre la figure centrale, a Femme nue, qui demeurait la à
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vertige qui l’âchèverait, le jour où il re encore de la faire vivante. Depuis des mois, il ny donnait plus un coup de pinceau; et c'était ce qui
tranquillisait Christine, ce qui la rendait tolérante
et pitoyable, dans sa rancune jalouse : tant qu’il ne
retournait pas à cette maîtresse désirée et redoutée, elle se croyait moins trahie.
Les pieds gelés par le carreau, elle faisait un mou-
vement pour regagner le lit, lorsqu'une secousse
la ramena. Elle n'avait pas compris d’abord, elle voyait enfin. De sa brosse trempée de couleur, il
arrondissait à grands coups des formes grasses, le
geste éperdu de caresse; et il avait un rire immobile aux lèvres, et il ne sentait pas la cire brülante de la bougie qui lui coulait sur les doigts; tandis que,
silencieux, le va-et-vient passionné de son bras re-
muait seul contre la muraille : une confusion énorme et noire, une étreinte emméêlée de membres dans un accouplement brutal. C'était à la Femme nue qu'il
| travaillait.
Alors, Christine ouvrit la porte et s’avança. Une
révolte invincible, la colère d’une épouse souffletée chez elle, trompée pendant son sommeil, dans la
pièce voisine, la poussait. Oui, il était bien avec
autre, il peignait le ventre et les cuisses en visionnaire affolé, que le tourment du vrai Jetait à l’exaltation de l'irréel; et ces cuisses se doraient en co-
lonnes de tabernacle, ce ventre devenait un astre, éclatant de jaune et de rouge purs, splendide et
hors de la vie. Une si étrange nudité d’ostensoir, où des pierreries semblaient luire, pour quelque adoration religieuse, acheva de la fâcher. Elle avait trop
* souffert, elle ne voulait plus tolérer cette trahison.
Pourtant, d’abord, elle se montra simplement désespérée e‘ suppliante. Ce n'était que la mère qui sermonnait son grand fou d'artiste.
—— Claude, que fais-tu là?.. Claude, est-ce raison-
Ra LES ROUGON-MACQUART. CNET
nable, d’avoir des idées pareilles? Je t'en prie, reviens te coucher, ne reste pas sur cette échelle, où tu vas prendre du mal. |
Il ne répondit pas, il se baissa encore pour trempér son pinceau, et fit flamboyer les aines, qu ac cusa de deux traits de vermillon vif.
— Claude, écoute-moi, reviens avec moi, de.
grâce. Tu sais que je t'aime, tu vois l'inquiétude où tu m'as mise... Reviens, oh! reviens, si tu ne veux pas que j'en meure, moi aussi, d'avoir si froid et de t’attendre. CONS
Hagard, il ne la regarda pas,'il lâcha seulement À d’une voix étranglée, en fleurissant de carmin le. nombril : : 8
__ Fous-moi la paix, hein ! Je travaille.
Un instant, Christine resta muette. Elle se redres- Ë sait, ses yeux s’allumaient d’un feu sombre, toute : une rébellion gonflait son être doux et charmant. Puis, elle éclata, dans un grondement d esclave #3 poussée à bout. | *i
— Eh bien! non, je ne te foutrai pas la paix! ns + voilà assez, je te da ce qui m'étouffe, ce qui me 3 tue, ne que Je e GORDÈESS 4h] cette RÉREESE