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à genoux devant la bêtise publique! Pas un gaillard qui flanque une gifle aux bourgeois! Tiens! le père Ingres, tu sais s’il me tourne sur le cœur, celui-là, avec sa peinture glaireuse? Eh bien! c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de tout, il
avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait ava-.
ler de force aux idiots qui croient aujourd'hui le comprendre... Après ca, entends-tu ! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est de la fripouille… Hein? le vieux lion romantique, quelle fière allure! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle poigne! Il aurait couvert les murs de Paris,
si on les lui avait donnés : sa palette bouillait et dé- 5
bordait. Je sais bien, ce n’était que de la fantasma-
gorie; mais, tant pis! ça me gratte, il fallait ça, pour incendier l'Ecole... Puis, l’autre est venu, un rude ouvrier, le plus vraiment peintre du siècle, et d'un
métier absolument classique, ce que pas un de ces crétins n’a senti. Ils ont hurlé, parbleu! ils ont crié
à la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux réalisme n'était guère que dans les sujets; tandis que
la vision restait celle des vieux maîtres et que la fac-
ture reprenait et continuait les beaux morceaux de
nos musées... Tous les deux, Delacroix et Courbet, se
sont produits à l'heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant. Et, maintenant, oh! maintenant.
Il se tut, se recula pour juger l'effet, s'absorba une
minute dans la sensation de son œuvre, puis repartit: …
— Maintenant, il faut autre chose. Ah! quoi? je ne sais pas au juste! Si je savais et si je pouvais, je serais très fort. Oui, il n'y aurait plus que moi. .Mais ce que je sens, c'est que le grand décor romantique
de Delacroix craque et s “effondre ; et c'est encore a ea
la peinture noire de Courbet empoisonne déjà le renfermé, le moisi de l'atelier où le soleil n’entre jamais. Comprends-tu, il faut peut-être le soleil, il faut le plein air, une peinture claire et jeune, les. choses et les êtres tels qu'ils se comportent dans dela vraie lumière, enfin je ne puis pas dire, moi! notre peinture à nous, la peinture que nos PILE d'aujour- d'hui doivent faire et regarder.
Sa voix s'éteignit de nouveau, il bégayait, n'arrivait pas à formuler la sourde éclosion d'avenir qui . montait en lui. Un grand silence tomba, pendant qu'il achevait d'ébaucher le veston de velours, fré-
missant.
= Sandoz l'avait écouté, sans lâcher la pose. Et, le dos tourné, comme s'il eût parlé au mur, dans un - rêve, il dit alors à son tour :
— Non, non, on ne sait. pas, il faudrait savoir... Moi, chaque fois: qu'un professeur a voulu m'imposer une vérité, j'ai eu une révolte de défiance, en songeant : «Il se trompe ou il me trompe.» Leurs idées m'exaspèrent, il me semble que la vérité est plus large... Ah! que ce serait beau, si l'on donnait son existence entière à une œuvre, où l’on tâcherait de mettre les choses, les bêtes, les hommes, l'arche immense! Et pas dans l’ ordre des manuels de philosophie, selon la hiérarchie imbécile dont notre orgueil se berce; mais en pleine coulée de la vie universelle, un monde où nous ne serions qu'un accident, où le chien qui passe, et jusqu’à la pierre des chemins, nous complèteraient, nous expliqueraient; enfin, le. grand fout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu'il fonctionne... Bien sûr, c'est à la science que doivent s'adresser les romanciers et les poètes, elle est aujourd'hui l'unique source possible. Mais, .
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50 LES ROUGON-MACQUAR.
voilà ! que lui prendre, comment marcher avec elle? Tout de suite, je sens que je patauge .. Ah! si je savais, si je savais, quelle série de bouquins je lancerais à la tête de la foule!
Il se tut, lui aussi. L'hiver précédent, il avait publié son premier livre, une suite d’esquisses aimables, rap. portées de Plassans, parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules le révolté, le passionné de vérité et de puissance. Et, depuis, il tâtonnait, il. s’interrogeait, dans le tourment des idées, confuses encore, qui battaient son crâne. D'abord, épris des besognes géantes, il avait eu le projet d'une genèse de l'univers, en trois phases : la création, rétablie d’après la science ; l'histoire de l'humanité, arrivant à son heure jouer son rôle, dans la chaîne des êtres ; l'avenir, les êtres se succédant toujours, achevant de créer le monde, par le travail sans fin de la wie. Mais il s'était refroidi devant les hypothèses trop hasardées de cette troisième phase; et il cherchait un cadre plus resserré, plus humain, où il ferait tenir pourtant sa vaste ambition.
— Ah! tout voir et tout peindre! reprit Claude, après un long intervalle. Avoir des lieues de murailles à couvrir, décorer les gares, les halles, les mairies, tout ce qu’on bâtira, quand les tie ne .
plus des crétins ! Et il ne faudra que des muscles et une tête solides, car ce ne sont pas les sujets qui.
manqueront.. Hein? la vie telle qu’elle passe dans les * rues, la vie des pauvres et des riches, aux marchés, “e aux courses, sur les boulevards, au Pr des ruelles & populeuses ; et tous les métiers en branle; et toutes les passions remises debout, sous le plein jour; et les paysans, et les bêtes, et les campagnes. On ane vn verra, si je ne suis pas une brute! J'en ai des four-
D DE jte So PE DUT DRE pute: 2:55 mr h
millements dans les mains. Oui! toute la vie moderne ! Des fresques hautes comme le Panthéon! Une sacrée suite de toiles à faire éclater le Louvre!
Dès qu'ils étaient ensemble, le peintre et l'écrivain en arrivaient d'ordinaire à cette exaltation. Ils se fouettaient mutuellement, ils s'affolaient de gloire; et il y avait là une telle envolée de jeunesse, une telle pas-
sion du travail, qu’eux-mêmes souriaient ensuite de ces grands rêves d’orgueil, ragaillardis, comme entre-
tenus en souplesse et en force.
. Claude, qui se reculait maintenant jusqu'au mur, y demeura adossé, s’abandonnant. Alors, Sandoz, brisé
par la pose, quitta le divan et alla se mettre près de lui. Puis, tous deux regardèrent, de nouveau muets. Le monsieur en veston de velours était ébauché entiè-
rement; la main, plus poussée que le reste, faisait
dans l'herbe une note très intéressante, d'une jolie fraîcheur de ton ; et la tache sombre du dos s’enlevait avec tant de vigueur, que les petites silhouettes du . fond, les deux femmes luttant au soleil, semblaient s'être éloignées, dans le frisson lumineux de la clai- rière; tandis que la grande figure, la femme nue et couchée, à peine indiquée encore, flottait toujours, ainsi qu'une chair de songe, une Eve désirée naissant de la terre, avec son visage qui souriait, sans regard, les paupières closes.
— Décidément, comment Fur -tu ça? demanda Sandoz.
y — Plein ar, répondit Claude d’une voix brève.
Mais ce titre parut bien technique à l'écrivain, qui, is lui, était parfois tenté d'introduire de la littérature dans la peinture. S
— Plein air, ça ne dit rien. j — (a n’a besoin de rien dire... Des femmes et un
homme se reposent dans une forêt, au soleil. Est-ce
que ça ne suffit pas ? Va, il y en a assez LESUR faire un ;
chef-d'œuvre. ut Il renversa la tête, il ajouta entre: ses denis
— Nom d’un chien, c’est encore noir! J'ai ce sacré. Delacroix dans l'œil. Et ça, tiens! cette main-là, c'est
du Courbet... Ah! nous y trempons tous, dans la sauce
romantique. Notre jeunesse y a trop barboté, nous en sommes barbouillés jusqu’au menton. [Il nous faudra une fameuse lessive.
Sandoz haussa désespérément les épaules : lui
aussi se lamentait d’être né au confluent d'Hugo et de ! |
Balzac. Cependant, Claude restait satisfait, dans l’ex-
citation heureuse d’une bonne séance. Si son ami.
pouvait lui donner deux ou trois dimanches pareils, -
le bonhomme y serait, et carrément. Pour cette fois,
il y en avait assez. Tous deux plaisantèrent, car d'ha-
bitude il tuait ses modèles, neleslâchant qu'évanouis,
morts de fatigue. Lui-même attendait de tomber, les jambes rompues, le ventre vide. Et, comme cinq heures sonnaient au coucou, il se jeta sur son reste
de pain, il le dévora. Épuisé, il le cassait de ses doigts tremblants, ïl le mâchait à peine, revenu
devant son tableau, repris par son idée, au point qu Ÿ Se
ne savait même pas qu'il mangeait.
— Cinq heures, dit Sandoz qui s’étirait,les De en, : l'air, Nous allons diner... Justement, voici Dubuche. LS On frappait, et Dubuche entra. C'était un gros gar- <on brun, au visage correct et bouffi, les cheveuxras, les moustaches déjà fortes. Il donna des poignées de main, il s’arrêta d’un air interloqué devant le tableau.
Au fond, cette peinture déréglée le bousculait, dans
la pondération de sa nature, dans son respect de bon + élève pour les formules établies; et sa vieille amitié. e
seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette
fois, tout son être se révoltait, visiblement. — Eh bien! quoi donc? ça ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait.
— Si, si, oh! très bien peint. Seulement...
. — Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne? — Seulement, c’est ce monsieur, tout habillé, 1à,
au milieu de ces femmes nues... On n'a jamais vu ça.
Du coup, les deux autres éclatèrent. Est-ce qu’au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composés de la
sorte? Et puis, si l’on n'avait jamais vu ça, on le ver-
rait. On s’en fichait bien, du public!
. Sans se troubler sous la furie de ces réponses, Dubuche répétait tranquillement :
— Le public ne comprendra pas. Le public trou-
vera Ça cochon. Oui, c’est cochon.
- — Sale bourgeois! cria Claude exaspéré. Ah!ils te
crétinisent raide à l'École, tu n'étais pas si bête!
C'était la plaisanterie courante de ses deux amis,
depuis qu'il suivait les cours de l'École des Beaux- Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence que prenait là querelle ; et il se sauva, en tapant sur les peintres. Ca, on avait raison de le dire, les peintres étaient de jolis crétins, à l’École. Mais,
pour les architectes, la question changeait. Où voulait-on qu'il fit ses études? Il se trouvait bien forcé de passer par là. Plus tard, ça ne l’empêcherait pas
| d’avoir ses idées à lui. Et il affecta une allure très
révolutionnaire.
— Bon! dit Sandoz, du moment que tu fais des excuses, allons diner.
Mais Claude, machinalement, avait repris un pin-
ceau, et il s'était remis au travail. Maintenant, à côté
du monsieur en veston, la figure de la femme ne te-
nait plus. Énervé, impatient, il la cernait à un trait: vigoureux, pour la rétablir au plan qu’elle devait occuper.
— Viens-{u ? répéta son ami.
— Tout à l'heure, que diable! rien ne presse... Laisse-moi indiquer ça, et jé suis à vous.
Sandoz hocha la tête; puis, dénpenene de peur de l’exaspérer nt
— Tu as tort de t’acharner, mon vieux... Oui, tu . es éreinté, tu crèves de faim, et tu vas encore gâter ton affaire, comme l’autre jour. |
D'un geste irrité, le peintre lui coupa la parole. C'était sa continuelle histoire : il ne pouvait lâcher à temps la besogne, il se grisait de travail, dans le besoin d’avoir une certitude immédiate, de se prouver. qu'il tenait enfin son chef-d'œuvre Des doutes venaient de le désespérer, au milieu de sa joie d'une bonne séance : avait-il eu raison de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la note éclatante qu’il voulait pour sa figure nue? Et ile
serait plutôt mort là, que de ne pas savoir tout de
suite. Il tira fiévreusement la tête de Christine du carton où il l’avait cachée, compare s'aidant de ce document pue sur nature. “ — Tiens! s’écria DUPUEes où as-tu dessiné ga? Qui est-ce? es Claude, saisi de cette LL ne répondit OL puis, sans raisonner, lui qui leur disait tout, ilmentit, : cédant à une pudeur singulière, au sentiment délicat de garder. pour lui seul son aventure.
— Hein! qui est-ce? répétait l'architecte. es — Oh! personne, un modèle. fe — Vrai, un modèle! Toute jeune, n'est-ce pas?
Elle est très bien... Tu devrais me donner à adresse
RO à | L'ŒUVRE. | 55
pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche une Psyché. Est-ce que tu as l'adresse, là? |
Et Dubuche s'était tourné vers un pan du mur grisâtre, où se trouvaient, écrites à la craie, jetées . dans tous les sens, des adresses de modèles. Les femmes surtout laissaient là, en grosses écritures d'enfant, leurs cartes de visite. Zoé Piédefer, rue
Campagne-Première, 7, une grande brune dont le ventre s'abimait, coupait en deux la petite Flore Beau-
champ, rue de Laval, 32, et Judith Vaquez, rue du Ro-
cher, 69, une juive, l’une et l’autre assez fraiches, mais trop maigres.
— Dis, as-tu l'adresse?
Alors, Claude s’emporta.
Pie Eh! fiche-moi la paix !... Est-ce que je sais? Tu es agaçant, à vous déranger toujours, quand on travaille !
Sandoz n'avait rien dit, étonné d’abord, puis souriant. Il était plus subtil que DruURe, il lui fit un signe d'intelligence, et ils se mirent à plaisanter. … Pardon ! excuse ! du moment que monsieur la gardait pour son usage intime, on ne lui demandait pas de la prêter. Ah! le gaillard, qui se payait les belles filles! Et où l’avait-il ramassée? Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place Maubert?
De plus en plus gêné, le peintre s’agitait.
— Que. vous êtes bêtes, mon Dieu! Si vous saviez comme vous êtes bêtes!.. En voilà assez, vous me faites de la peine.
Sa voix était si altérée, que les deux autres, immédiatement, se turent ; et lui, après avoir gratté de nouveau la tête de la figure nue, la redessina et la | repeignit, d’après la tête de Christine, d’une main emportée, mal assurée, qui s’égarait. Puis, il attaqua
la gorge, indiquée à peine sur l'étude. Son excitation augmentait, c'était sa passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudités désirées et jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à
créer de cette chair autant qu'il rêvait d’en étreindre,
de ses deux bras éperdus. Ces filles qu’il chassait de
son atelier, illes adorait dans sestableaux, il les cares-
sait et les violentait, désespéré jusqu'aux larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes.
— Hein! dix minutes, n'est-ce pas? répéta-t-1l. J’établis les épaules pour demain, et nous descendons.
Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y avait pas à
l'empêcher de se tuer ainsi, se résignèrent. Le se-
cond alluma une pipe et s'étala sur le divan : lui seul.
fumait, les deux autres ne s'étaient jamais bien ac-
coutumés au tabac, toujours menacés d’une nausée, -
pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos,
les regards perdus dans les jets de fumée qu’il souf- 2 flait, il parla de lui, longuement, en phrases monotones. Ah!'ce sacré Paris, comme il fallait s’y user la
peau, pour arriver à une position ! Il rappelait ses
quinze mois d'apprentissage, chez son patron, le … célèbre Dequersonnière, l’ancien grand prix, aujour-
d’hui architecte des bâtiments civils, officier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut, dont le chef-. d'œuvre, l'église Saint-Mathieu, tenait du moule à pâté -et de la pendule empire : un bon hômme au
fond, qu'il blaguait, tout en partageant son respect
des vieilles formules classiques. Sans les camarades,
d’ailleurs, il n'aurait pas appris grand chose à leur. ;
atelier de la rue du Four, où le patron passait en. courant, trois ch par semaine; des ss féroces,
Gnre au Lu mais qui au moins lui avaient enseigné à coller un châssis, à dessiner et à laver un projet. Et que de déjeuners faits d'une tasse de chocolat et d’un petit pain, pour pouvoir donner les vingt-cinq francs au massier ! et que de feuilles barbouillées péniblement, que d'heures passées chez lui sur des bouquins, avant d’oser se présenter à l'École! Avec ça, il avait failli être retoqué, maigré son effort de gros travailleur : l'imagination lui manquait, son . épreuve écrite, une cariatide et une salle à manger d'été, très médiocres, l'avaient classé tout au bout ; ilest vrai qu'il s'était relevé à l'oral, avec son calcul de logarithmes, ses épures de géométrie et l'examen d'histoire, car il était très ferré sur la partie scien- tifique. Maintenant qu'il se trouvait à l'École, comme élève de seconde classe, il devait se décarcasser pour enlever son diplôme de première classe. Quelle - chienne de vie! Jamais ça ne finissait!
Il écarta les jambes, très haut, sur les coussins, 2 fuma plus fort, régulièrement.
. — Cours de pérspective, cours de géométrie des- criptive, cours de stéréotomie, cours de construction, histoire de l’art, ah! ils vous en font noircir du papier, à prendre des notes... Et, tous les mois, un concours d'architecture, tantôt une simple esquisse, tantôt un projet. Il n’y a point à s'amuser, si l’on. veut passer ses examens et décrocher les mentions nécessaires, surtout lorsqu’ on doit, en dehors de ces besognes, trouver le temps de Feuèr son pain. Moi, j'en crève...
Un coussin ayant La par terre, il le repêcha à l'aide de ses deux pieds.
— Tout de même, j'ai de la chance. I ya Re de | camarades qui cherchent à faire la place, sans rien
Ladl
dénicher! Avant-hier, j'ai découvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur, oh! non, on n’a pas idée d'un architecte de cette ignorance : un vrai goujat, incapable de se tirer d’un décalque; et il me donne vingt-cinq sous de l'heure, je lui remets ses maisons debout... Ça tombe joliment bien, la mère m'avait signifié qu'elle était complètement à sec. Pauvre mère, en ai-je de l’argent à lui rendre! Comme Dubuche parlait évidemment pour lui, remâchant ses idées de tous les jours, sa continuclle préoccupation d’une fortune prompte, Sandoz ne prenait pas la peine de l'écouter. Il avait ouvert la. petite fenêtre, il s'était assis au ras du toit, souffrant à la longue de la chaleur qui régnait dans l'atelier. à Mais il finit par interrompre l'architecte. ES À — Dis donc, est-ce que tu viens diner jeudi? Ils ra y seront tous, ee Ménoudens Jory, Ga- F gnière. 218 Chaque jeudi, on se réunissait chez Sandoz, une. : bande, les camarades de Plassans, d’ autres connus à Paris, tous révolutionnaires, animés de la même, passion de l'art, - PR __ Jeudi prochain, je ne crois pas, Ra Du | buche. Il faut que j'aille dans une famille, où lon. danse. e +2 se — Est-ce que tu espères y carotter une dot? FES — Tiens! ce ne serait déjà pas si bête!
‘Il tapa sa pipe sur la paume de sa main gauche, : pour la vider ; et, avec un soudain éclat de voix : : — J'oubliais..… J'ai reçu une lettre de Fouillaud. “à — Toi aussi! Hein? est-il assez vidé, Pouillaud! é ; Le RS - cé È
En voilà un qui a mal tourné! ERA — Pourquoi donc? Il succédera à son père, ie mangera tranquillement son argent, là-bas. Sa lettre |
est très raisonnable, j'ai toujours dit qu’il nous donnerait une leçon à tous, avec son air de farceur.… Ah! cet animal de Pouillaud!
Sandoz allait répliquer, furieux, lorsqu'un juron désespéré de Claude les interrompit. Ce dernier, depuis qu'il s'obstinait au travail, n’avait plus desserré -es dents. Il semblait même ne pas les entendre
— Nom de Dieu! c’est encore raté .. Décidément, je suis une brute, jamais je ne ferai rien!
Et, d’un élan, dans une crise de folle rage, il voulut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing $es amis le retinrent. Voyons, était-ce enfantin, une coère pareille! il serait bien avancé ensuite, quand il aurait le mortel regret d’avoir abîmé son œuvre. Mais lui, tremblant encore, retombé à son silence, regardait le tableau sans répondre, d’un regard ardent et fixe, où brülait l’affreux tourment de son impuissance. Rien de clair ni de vivant ne venait - plus sous ses doigts; la gorge de la femme s'empàtait de tons lourds; cette chair adorée qu'il rêvait éclatante, il la salissait, il n’arrivait même pas à la mettre à son plan. Qu’avait-il donc dans le crâne, pour l'entendre ainsi craquer de son effort inutile? Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de voir juste? Ses mains cessaient-elles d'être à lui, puisqu'elles refusaient de lui obéir? Il s’affolait davantage, en s'irritant de cet inconnu héréditaire, qui parfois lui rendait la création si heureuse, et qui d’autres fois l’abêtissait de stérilité, au point qu'il oubliait les premiers éléments du dessin. Et sentir son être tourner dans une nausée de vertige, et rester là quand même avec la fureur de créer, lorsque tout fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail, la gloire rêvée, l'existence entière!
— Écoute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n’est pas pour te le reprocher, mais il est six heures et demie, et tu nous fais crever de faim... Sois sage, descends avec nous.
Claude nettoyait à l'essence un coin de sa palette. Il y vida de nouveaux tubes, il répondit d'un seul mot, la voix tonnante :
— Non! |
Pendant dix minutes, personne ne parla plus, le peintre hors de lui, se battant avec sa toile, les deux autres troublés et chagrins de cette crise, qu'ils ne savaient de quelle facon calmer. Puis, comme on frappait à la porte, ce fut l'architecte qui alla ouvrir.
— Tiens! le père Malgras! af
Le marchand de tableaux était ün gros homme, enveloppé dans une vieille redingote verte, très sale, “qui lui donnait l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coupés en brosse et sa face rouge, plaquée de violet. Il dit, d’une voix de rogomme : E
— Je passais par hasard sur le quai, en face. J'ai vu monsieur à la fenêtre, et je suis monté . Le
Il s'interrompit, devant le silence du Pet qui s'était retourné vers sa toile, avec un mouvement d'exaspération. Du reste, il ne se troublait pas, très 4 l'aise, carrément planté sur ses fortes jambes, exa- . | minant de ses yeux tachés de sang le tableau ébau-. : ché. Il le jugea sans gêne, d'une phrase où il y avait de l'ironie et de la tendresse. | DENT ï
— En voilà une machine! one à
Et, comme personne encore ne soufflait mot, sé promena tranquillement à à petits pas dans Free regardant le long des murs.- Le en
Le père Malgras, sous * l'épaisse « couche de sa
L'ŒUVRE. 6t
crasse, était un gaillard très fin, qui avait le goût et le flair de la bonne peinture. Jamais il ne s'égarait Chez les barbouilleurs médiocres, il allait droit, par instizt, aux artistes personnels, encore contestés, dont #n nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il avait le marchandage féroce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour emporter à bas prix la toile qu'il convoitait. Ensuite, il se contéatait d’un bénéfice de brave homme, vingt
pour cent, trente pour cent au plus, ayant basé son affaire sur le renouvellement rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir auquel de ses amateurs il vendrait le soir. I mentait d'ailleurs superbement.
Arrêté près de la porte, devant les académies, peintes à l'atelier Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant d'une jouissance de connaisseur, qu'il éteignait sous ses lourdes paupières. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqué qui perdait son temps à d'immenses
* choses dont personne ne voulait! Les jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le ravissaient. Mais cela n'était pas de vente, et il avait déjà fait son choix, une petite esquisse, un. coin de la campagne de Plassans, violente et délicate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il Ss'approcha, il dit négligemment : |
— Qu'est-ce que c'est que ça? Ah! oui, une de vos
affaires du Midi... C’est trop cru, j'ai encore les AA | que Je vous ai achetées.
Et il continua en phrases molles, interminables :
— Vous refuserez peut-être de me croire, mon-
Sieur Lantier, ça ne se vend pas du tout, pas du tout. J'en ai plein un appartement, je crains toujours de
62 LES ROUGON-MACQUART. un
crever quelque chose, quand je me retourne. Il n’y a pas moyen que je continue, parole d'honneur !'il faudra que je liquide, et je finirai à l'hôpital... N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le cœur plus grand que la poche, je ne demande qu’à obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh! pour ça, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que. voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mor- dent pas! ’ Il jouait l'émotion; puis, avec l'élan d’un homme qui fait une folie :
— Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'estce que vous demandez de cette pochade? de Claude, agacé, peignait avec des tressaillements. na nerveux. Il énondit d'une voix sèche, sans tourner + la tête : Ç — Vingt francs.
— Comment! vingt francs! Vous êtes fou Vous m'avez vendu les autres dix francs pièce... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou de plus!
D'habitude, le peintre cédait tout de suite, ho teux et excédé de ces querelles misérables, bien heureux au fond de trouver ce peu d'argent. Mais, cette fois, il s’entêta, il vint crier des insultes dos % la face du marchand de tableaux, qui se mit à le tutoyer, lui retira tout talent, l'aceibl d' invectives, en le traitant de fils MT Ce dernier avait fini par |
ail, LS
Me ren ra Et ES, dr D:
“": TRES Fe NES
sous; et il les Fe de loin corne des palets, sur Lt table, où elles sonnèrent parmi les assiettes. à
— Une, deux, trois... Pas une de plus, entends-tul : car il y en a déjà une de trop, et tu me la rendras, je te la retiendrai sur autre chose, parole d’hon
neur!... Quinze francs, ca! Ah! mon petit, tu as tort, voilà un sale tour dont tu te repentiras!
Épuisé, Claude le laissa décrocher la toile. Elle disparut comme par enchantement, dans la grande redingote verte. Avait-elle glissé au fond d’une poche spéciale? dormait-elle sous le revers? Aucune bosse
ne l'indiquait.
Son coup fait, le père Malgras se dirigea vers la ee subitement calmé. Mais il se ravisa et revint dire, de son air bonhomme :
— Écoutez donc, Lantier, j'ai besoin d'un homard... Hein? vous me devez bien ça, après m'avoir ‘ étrillé.. Je vous apporterai le homard, vous m'en ferez une nature morte, et vous le garderez pour la. peine, vous le mangerez avec des amis... Entendu, © n'est-ce pas ?
À cette proposition, Sandoz et Dubuche, quiavaient jusque-là écouté curieusement, éclatèrent d’un si grand rire, que le marchand s’égaya, lui aussi. Ces rosses de peintres, ça ne fichait rien de hon, ça cre- vait la faim. Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les sacrés fainéants, si le père Malgras, de temps à autre, ne leur avait pas apporté un beau gigot, une barbue bien fraiche, ou un homard avec son bouquet de persil?
— J'aurai mon an n'est-ce pas? Lantier..
Merci bien.
De nouveau, il restait us devant l'ébauche de la grande toile, avec son sourire d’admiration railleuse. Et il partit enfin, en répétant :
— En voilà une machine!
Claude voulut reprendre encore sa palette et ses brosses. Mais ses jambes fléchissaient, ses bras retombaient, engourdis, comme liés à son corps par
une force supérieure. Dans le grand silence morne … qui s'était fait, après l'éclat de la dispute, il chancelait, aveuglé, égaré, devant son œuvre informe. Ajots: il bégaya : : ere — Ah! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce 4
cochon m'a achevé! |
Sept heures venaient de sonner au coucou, il avais travaillé là huit longues heures, sans manger autre chose qu’une croûte, sans se reposer une minute, debout, secoué de fièvre. Maintenant, le soleil se … couchait, une ombre commençait à assombrir l'atelier, où cette fin de jour prenait une mélancolie affreuse. Lorsque la lumière s’en allait ainsi, sur une crise de mauvais travail, c'était comme si lé soleil ne devait jamais reparaître, après avoir emporté fe vie, la gaieté chantante äes couleurs.
— Viens, supplia Sandoz, avec l'attendrissement d’une pitié fraternelle. Viens, mon vieux.
Dubuche lui-même ajouta : | PR
— Tu verras plus clair demain. Viens diner. ee.
Un moment, Claude refusa de se rendre. Il des. à meurait cloué au parquet, sourd à leurs voix ami- 4 cales, farouche dans son entêtement. Que voulaitil faire, maintenant que ses doigts raidis lâchaïent le | pinceau? Il ne savait pas; mais 1l avait beau ne plus 4 pouvoir, il était ravagé par un désir furieux de pouvoir encore, de créer quand même. Et, s'il ne faisait rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la place. Puis, il se décida, un tressaillement le traversa : comme d'un grand sanglot. A pleine main, il avait pris un couteau à palette très large: et, d un seul coup, lentement, profondément, il gratta la tête et la gorge de la femme. Ce fut un meurtre véritable, ‘2 un écrasement : tout disparut dans une bouillie fan- a
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geuse. Alors, à côté du monsieur au veston vigoureux, parmi les verdures éclatantes où se jouaient les deux petites lufteuses si claires, il n’y eut plus, de cette femme nue; sans poitrine et sans tête, qu'un tronçon mutilé, qu’une tache vague de cadavre, une chair de rêve évaporée et morte.
Déjà, Sandozet Dubuchedescendaienthruyamment l'escalier de bois. Et Claude les suivit, s’enfuit de son œuvre, avec la souffrance abominable de la laisser ainsi, balafrée d’une plaie béante.