III LEA
+ quilui HE exécrer la peinture, d’ une en tn d’amant trahi, accablant l’infidèle d’ insultes, torturé du besoin de l'adorer encore ; et, le Le IPRSE ss ee
loue un pinceau. Fo une » de ces crises Le ve , traquait, il n'avait qu’un remède : s oublier, ne
prendre de querelle avec des camarades, marcher surtout, marcher au travers de ue jusqu à ce
que temps. Il ne sentait pas entre eux la fraternité
des heures nerveuses, il le devinait inintelligent,
sourdement hostile, engagé dans d’autres ambitions.
Pourtant, à quelle porte frapper? Et il se décida, il se rendit rue Jacob, où l'architecte habitait une étroite chambre, au sixième étage d’une grande maison froide. |
Claude était au second, lorsque la concierge, le
rappelant, cria d’un ton aigre que M. Dubuche n'était
pas chez lui, et qu'il avait même découché. Lentement, 11 se retrouva sur le trottoir, stupéfié par cette chose énorme, une escapade de Dubuche. C'était une
malechance incroyable. Il erra un moment sans but.
Mais, comme il s’arrêtait au coin de la rue de Seine, ne sachant de quel côté tourner, il se souvint brusquement de ce que lui avait conté son ami : certaine nuit passée à l'atelier Dequersonnière, une dernière nuit de terrible travail, la veille du jour où les pro-
jets des élèves devaient être déposés à l'École des
Beaux-Arts. Tout de suite, il monta vers la rue du
; Four, dans laquelle était l'atelier. Jusque-là, il avait
évité d'y aller jamais prendre Dubuche, par crainte des huées dont on y accueillait les profanes. Et il y allait carrément, sa timidité s’enhardissait dans son angoisse d’être seul, au point qu'il se sentait prêt à subir des injures, pour conquérir un compagnon de misère. F
Rue du Four, à l'endroit le plus étroit, Doha se trouvait au fond d’un vieux logis lézardé. Il fallait traverser deux cours puantes, et l’on arrivait enfin dans une troisième, où était plantée de travers une sorte de hangar fermé, une vaste salle de planches et de platras, qui avait servi jadis à un emballeur. Du dehors, par les quatre grandes fenêtres, dont les
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les marges d’un livre toujours ouvert. Il y: avait des
vitres inférieures étaient barbouillées de céruse, on ne voyait que le plafond nu, blanchi à lachaux.
Mais Claude, ayant poussé la porte, demeura im-. mobile sur le seuil. La vaste salle s'étendait, avec ses … quatre longues tables, perpendiculaires aux fenêtres, des tables doubles, très larges, occupées des deux côtés par des files d'élèves, encombrées d'éponges =. mouillées, de godets, de vases d’eau, de chandeliers de fer, de caisses de bois, les caisses où chacun serrait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses DD couleurs. Dans un coin, le poêle oublié du dernier “3 hiver se rouillait, à côté d’un reste de coke, qu'on … n'avait même pas balayé: tandis que, à l’autre bout, une grande fontaine de zinc était pendue, entre deux serviettes. Et, au milieu de cette nudité de halle mal. soignée, les murs surtout tiraient l'œil, alignant en + haut, sur des étagères, une débandade de moulages,. disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d querres, sous un amas de planches à laver, retenu en paquets par des bretelles. Peu à peu, tous. les pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions, de dessins, d'une écume montante, jetée là comme sur
charges de camarades, des profils d'objets déshonnêtes, des mots à faire pälir des gendarmes, puis. “2 des sentences, des additions, des adresses; le toi dominé, écrasé par cette ligne laconique de procè S verbal, en grosses lettres, à la plus belle place : « Le sept juin, sr a qu ni FILS foutait de Rome. Signé : Godemard. » pa | Uri grognement sh cer h Fe one le OT
ee des cue dérangés chez eux. “Le l'im- 4 SA CE
. nomment cette nuit suprème de travail. Depuis la veille, tout l'atelier, soixante élèves, étaient enfermés à, ceux qui n'avaient pas de projets à d£poser, « les nègres », aidant les autres, les concurrents en retard, forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. Dès minuit, on s'était empiffré de charcuterie etdewin au litre. Vers une heure, comme dessert, on. avait fait venir trois dames d’une maison voisine. Et, . sans que le travail se ralentit, la fête avait tourné à
l'orgie romaine, au milieu de la fumée des pipes. Il en restait, par terre, une jonchée de papiers gras,
de culs de bouteilles cassées, de mares louches, que
le parquet achevait de boire ; pendant que l'air gardait l’âcreté des bougies noyées dans les chandeliers de fer, l'odeur sûre du musc des dames, mêlée à celle de saucisses et du vin bleu.
Des voix hurlèrent, sauvages :
Lis A la porte !... Oh! cette ET Qu'est-ce qu ‘il veut, cet empaillé?.…. A la porte! à la porte! Claude, sous la rudesse de cette tempête, chancela - un instant, étourdi. On en arrivait aux mots abominables, la grande élégance, même pour les natures les plus distinguées, étant de rivaliser d’ordures. Et
il se remettait, il répondait, lorsque Dubuche le re-
connut. Ce dernier devint très rouge, car il détestait
ces aventures. Il eut honte de son ami, 1l accourut,
sous les huées, qui se D or lui, mainte-
nant; et il bégaya :
"tes Comment! C est toil.… Je t'avais dit dene Jamais entrer. Attends-moi un instant dans la cour.
À ce moment, Claude, qui reculait, manqua d'être écrasé par une petite charrette à bras, que deux gail- lards très barbus amenaient au galop. C'était de cette charrette que la nuit de gros travail tirait son nom:
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et, depuis huit jours, les élèves, retardés par les bas-. ses besognes payées du dehors, répétaient le cri : «Oh! que je suis en charrette ! » Dès qu'elle parut, une clameur éclata. Il était neuf heures moins un quart, on avaitie temps bien juste d’arriver à l'École. Une débandade énorme vida la salle; chacun sortait ses châssis, au milieu des coudoiements ; ceux qui. voulaient s’entêter à finir un détail, étaient bousculés, emportés. En moins de cinq minutes, les châssis de tous se trouvèrent empilés dans la voiture, et les | deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l° ate-. lier, s’attelèrent comme des bêtes, tirèrent au pas de course; tandis que le flot des autres vociférait et poussait par derrière. Ce fut une rupture d'écluse, les deux cours franchies dans un fracas de torrent, la rue envahie, inondée de cette cohue hurlante..
Claude, cependant, s'était mis à courir, près de. Dubuche, qui venait à la queue, très contrarié. ei n'avoir pas eu un quart d'heure de plus, pour soigner un lavis.
:— Qu'est-ce que tu fais ensuite ?
— Oh! j'ai des courses toute la journée. :
Le peintre fut désespéré de voir que cet ami jui échappait encore. Ne |
— C'est bon, je te laisse. Et tu en es, ce soir, Che Sandoz ?
— Oui, je crois, à moins qu’on ne me retienneà diner AS | » 5
Tous deux s’essoufflaient. La bande, sans se ralen- | tir, allongeait le chemin, pour promener davantage son. vacarme. Après avoir descendu la rue du Four, elle s'en tait ruée à travers la place Gozlin, et elle se jetait dans la rue de l'Échaudé. En tête, la charrette à bras, tirée, poussée plus fort, bondissaït sur les pete NÉS |
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avec la danse lamentable des châssis dont elle était pleine ; puis, la queue galopait, forcantles passantsà se coller contre les maisons, s’ils ne voulaient pas être renversés ; et les boutiquiers, béants sur leurs portes, * croyaient à une révolution. Tout le quartier était dans le bouleversement. Rue Jacob, la débâcle devint telle, au milieu de cris si affreux, que des persiennes se fermèrent. Comme on entrait enfin rue Bonaparte, un grand blond fit la farce de saisir une petite bonne, ahurie sur le trottoir, et de l’entraîner. Une paille dans le torrent.
— Eh bien! adieu, dit Claude. A ce soir!
— Oui, à ce soir!
Le peintre, hors d’haleine, s'était arrêté au coin de . la rue des Beaux-Arts. Devant lui, la cour de l'École se trouvait grande ouverte. Tout s y engouffra. | Après avoir soufflé un moment, Claude regagna la rue de Seine. Sa malechance s’aggravait, il était dit qu'il ne débaucherait pas un camarade, ce matin-là; et il remonta la rue, il marcha lentement jusqu’à la place du Panthéon, sans idée nette; puis, il pensa qu'il pouvait toujours entrer à la mairie, pour serrer la main de Sandoz. Ce serait dix bonnes minutes. Mais il demeura suffoqué, quand un garçon lui répondit que M. Sandoz avait demandé un jour de congé, pour un enterrement. Il connaissait cependant l'histoire, sôn ami alléguait ce motif, chaque fois qu’il voulait avoir, chez lui, toute une journée de bon travail. Et il prenait déjà sa course, lorsqu'une . fraternité d'artiste, un scrupule de travailleur honnête, l’arrêta : c'était un crime que d'aller déranger un brave homme, de lui apporter le découragement d’une œuvre rebelle, au moment où il abattait sans doute gaillardement la sienne.
Dès lors, Claude dut se résigner. [l traîna sa mé- : lancolie noire sur les quais jusqu’à midi, la tête si lourde, si bourdonnante de la pensée continue de son impuissance, qu'il ne voyait plus que dans un brouil- M lard les horizons aimés de la Seine. Puis, ilse retrouva rue de la Femme-sans-Tête, il y déjeuna chez Go- 3 mard, un marchand de vin, dont l'enseigne : Au Chien de Montargis, l'intéressait. Des maçons, en blouse qe travail, éclaboussés de plâtre, étaient là, attablés ; et, comme eux, avec eux, il mangea son « ordinaire »de huit sous, le bouillon dans uu bol, où il trempa une soupe, et la tranche de bouilli, garnie de haricots, sur une assiette humide des eaux de vaisselle. C'était encore trop bon, pour une brute qui ne savait pas -
son métier : quand il avait manqué une étude, il se ravalait, il se mettait plus bas que les manœuvres, dont les gros bras au moins faisaient leur besogne. Pendant une heure, il s’attarda, il s’abêtit, dans les . conversations des tables voisines. Et, dehors, il rap sa marche lente, au hasard. #
Mais, place de l'Hôtel-de-Ville, une idée lui fit Ne “4 ter le pas. Pourquoi n’avait-il point songé à Fage- LS Il était Raul Re bien qu il fût élève
Vieille-du- Toile. pour sûr ils M trouvait encore. Abies en entr te dans ceile rue étroite, “HORS
jamions, des trofssère Re de l'écrasers lorsqu'une bousculade le forçait à quitter le trot Ï
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‘Pourtant, la rue l’amusait, avec la débandade mal alignée de ses maisons, des façades plates, bariolées d’enseignes jusqu'aux gouttières, trouées de minces fenêtres, où l’on entendait bruire tous les métiers en chambre de Paris. A un des passages les plus étranglés, une petite boutique dejournaux le retint : c'était, entre un coiffeur et un tripier, un étalage de gravures imbéciles, des suavités de romance mêlées à des ordures de corps de garde. Plantés devant les images, un grand garçon pâle rêvait, deux gamines se poussaient en ricanant. Il les aurait giflés tous les trois, il se hâta de traverser la rue, car la maison de Fagerolles se trouvait juste en face, une vieille demeure sombre qui avançait sur les autres, mouchetée des éclaboussures boueuses du ruisseau. Et, comme un omnibus arrivait, il n'eut que le temps de sauter sur le trottoir, réduit là à une simple bordure : les roues lui frôlèrent la poitrine, il fut inondé jusqu'aux genoux. , Se
M. Fagerolles, le père, fabricant de zinc d'art, avait ses ateliers au rez-de-chaussée; et, au premier étage, pour abandonner à ses magasins d'échantillons les deux grandes pièces éclairées sur la rue, il occupait, sur la cour, un petit logement obscur, d’un étouffement de cave. C'était là que son fils Henri avait poussé, en vraie plante du pavé parisien, au bord de ce trottoir mangé par les roues, trempé par le ruisseau, en face de la boutique à images, du tripier et du coiffeur. D'abord, son père avait fait de lui un dessinateur d’ornements, pour son usage personnel. Puis, lorsque le gamin s'était révélé avec des ambitons plus hautes, s’attaquant à la peinture, parlant de l’École, il y avait eu des querelles, des gifles, une Série de brouilles et de réconciliations. Aujourd’hui
7i LES ROUGON-MACQUART.
encore, bien qu'Henri eût remporté de premiers succès, le fabricant de zinc d'art, résigné à le laisser li-
bre, le traitait durement, en garçon qui gâtait sa vie.
Après s'être secoué, Claude enfila le porche de la maison, une voûte profonde, béante sur une cour qui avait le jour verdâtre, l’odeur fade et moisie d’un fond de citerne. L’escalier s'ouvrait sous une marquise, au plein air, un large escalier, à vieille rampe dévorée de rouille. Et, comme le peintre passait devant les magasins du premier étage, il aperçut, par une porte vitrée, M. Fagerolles en train d'examiner ses modèles. Alors, voulant être poli, il entra, malgré son écœurement d'artiste pour tout ce zinc pein-
turluré en bronze, tout ce joli affreux et menteur de
limitation.
— Bonjour, monsieur... Est-ce qu Henri est encore R? |
Le fabricant, un gros homme blême, se redressa au milieu de ses porte-bouquet, de ses buires et de ses statuettes. Il tenait à la main un nouveau modèle de thermomètre, une jongleuse accroupie, qui portait sur son nez le léger tube de verre.
— Henri n'est pas rentré déjeuner, répondit-il sèchement.
Cet accueil troubla te jeune homme.
— Ah! il n'est pas rentré... Je vous demande
pardon. Bonsoir, monsieur.
— Bonsoir.
Dehors, Claude j jura Er ses dents. Déveine com-
plète, Fagerolles aussi lui échappait. Il s’en voulait
maintenant d’être venu et de s'être intéressé à cette
vieille rue pittoresque, furieux de la gangrèneromantique qui repoussait quand même en lui : c'était son
mal peut-être, l'idée fausse dont il se sentait parfois
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la barre en travers du crâne. Et, lorsque, de nouveau, il retomba sur les quais, la pensée lui vint de rentrer, pour voir si son tableau était vraiment très mauvais. Mais cette pensée seule le secoua d’un tremblement. Son atelier lui semblait un lieu d'horreur, où il ne pouvait plus vivre, comme s’il y avait laissé le cadavre d’une affection morte. Non, non, monter les trois étages, ouvrir la porte, s’enfermer en face de ça : il lui aurait fallu une force au-dessus de son courage ! Il traversa la Seine, 1l suivit toute la rue Saint-Jacques. Tant pis ! il était trop malheureux, il. allait, rue d'Enfer, débaucher Sandoz.
Le petit logement, au quatrième, se composait d’une salle à manger, d’une chambre à coucher et d’une étroite cuisine, que le fils occupait ; tandis que la mère, clouée par la paralysie, avait, de l’autre côté du palier, une chambre où elle vivait dans une solitude chagrine et volontaire. La rue était déserte, les fenêtres ouvraient sur le vaste jardin des Sourds- Muets, que dominaient la tête arrondie d’un grand arbre et le clocher carré de Saint-Jacques du Haut- Pas.
Claude trouva Sandoz dans sa chambre, courbé sur sa table, absorbé devant une page écrite.
— Je te dérange ? ;
— Non, je travaille depuis ce matin, is al assez... Imagine-toi, voici une heure que je m'épuise à retaper une phrase mal bâtie, dont le remords m'a 1 torturé pendant tout mon déjeuner.
Le peintre eut un geste de désespoir; et, à le voir si lugubre, l’autre comprit. |
— Hein? toi, ça ne va guère... Sortons. Un grand tour pour nous dérouiller un peu, veux-tu ?
Mais, comme il passait devant la cuisine, une vieille
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femme l'arrêta. C'était sa femme de ménage, qui d'habitude venait deux heures le matin et deux heures le soir; seulement, le jeudi, elle restait l'aprèsmidi-entière, pour le diner.
— Alors, demanda-t-elle, c’est décidé, monsieur : de la raie et un gigot avec des pommes de terre?
— Oui, si vous voulez.
— Et combien faut-il que je mette de couv erts?
— Ah! ça, on ne sait jamais... Mettez toujours ainq couverts, on verra ensuite. Pour sept heures, n'est-ce pas ? Nous tâcherons d'y être.
Puis, sur le palier, pendant que Claude attendait un instant, Sandoz se glissa chez sa mère; et, quand il en fut ressorti, du même mouvement discret et tendre, tous deux descendirent, silencieux. Dehors, après avoir flairé à gauche et à droite, comme pour. prendre le vent, ils finirent par remonter la rue, tombèrent sur la place de l'Observatoire, enfilèrent le boulevard du Montparnasse. C'était leurpromenade ordinaire, ils y aboutissaient quand même, aimant ce large déroulement des boulevards extérieurs, où leur flânerie vaguait à l'aise. Ils ne parlaient toujours pas, la tête lourde encore, rassérénés peu à peu d'être ensemble. Devant la gare del Ouest MA ne À Sandoz eut une idée. SENTE à .. — Dis donc, si nous ellions chez Mahoudeau voir où enest sa grande machine ? Je sais ve a laché 7 ses bons dieux aujourd'hui. +
— C'est ça, Riu Claude. Allons chez " à houdeau. “4
Ils s'engagèrent tout de suite dans la rue du Cher- LA che-Midi. Le sculpteur Mahoudeau avait loué, à quelques pas du boulevard, la boutique d’une fruitière … tombée en faillite; et il sv était installé, en se con- 0
D'EN MRER
tentant de barbouillerles vitres d’une couche de craie. A cet endroit, large et déserte, la rue est d’une bonhomie provinciale, adoucie encore d’une pointe d’odeur ecclésiastique: des portes charretières restent béantes, montrant des enfilades de cours, très profondes ; une vacherie exhale des souffles tièdes de litière, un mur de couvent s'allonge, interminable. Et c'était là, flanquée de ce couvent et d’une herboristerie, que se trouvait la boutique, devenue un atelier, et dont l'enseigne portait toujours les mots : Fruits et légumes, en grosses lettres jaunes.
Claude et Sandoz faillirent- être éborgnés par des petites filles qui sautaient à la corde. Il y avait, sur les trottoirs, des familles assises, dont les barricades de chaises les forcaient à prendre la chaussée. Pourtant, ils arrivaient, lorsque la vue de l'herboristerie les attarda un moment. Entre les deux vitrines, décorées d'irrigateurs, de bandages, de toutes sortes d'objets intimes et délicats, sous les herbes séchées de la porte, d’où sortait une continuelle haleine d’aromates, une femme maigre et brune, debout, les dévisageait;, pendant que, derrière elle, dans l’ombre, apparaissait le profil noyé d'un petit homme pâlot, en train de cracher ses poumons, Ils se poussèrent du coude, les yeux égayés d’un rire farceur; puis, ils tournèrent le es -canne de la boutique à Mahoudeau.
La boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d'argile, une Bacchante colossale, à demi renversée sur une roche. Les madriers qui la portaient, pliaient sous le poids de cette masse encore informe, où l’on ne distinguait que des seins de géante et des cuisses pareilles à des tours. De l’eau avait coulé, des baquets boueux trainaient, un gâchis
de plâtre salissait tout un coin; tandis que, sur les planches de l'ancienne fruiterie restées en place, se débandaiént quelques moulages d'antiques, que la poussière amassée lentement semblait ourler de cendre fine. Une humidité de buanderie, une odeur fade de glaise mouillée montait du sol. Et cette misère des ateliers de sculpteur, cette saleté du mé-
tier s'’accusaient davantage, sous la clarté blafarde
des vitres barbouillées de la devanture.
— Tiens! c’est vous! cria Mahoudeau, assis devant :
sa bonne femme, en train de fumer une pipe.
Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à vingt-sept ans ; ses cheveux de crinnoir s’'embroussaillaient sur un front très bas: et, dans ce masque jaune, d'une laideur féroce, s’ouvraient des yeux d'enfant, clairs et vides; qui souriaient avec une puérilité charmante. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans, il avait remporté là-bas de grands succès, aux concours du Musée ; puis, il était venu à Paris comme lauréat de la ville, avec la pension de huit
cents francs, qu’elle servait pendant quatre années.
Mais, à Paris, il avait vécu dépaysé, sans défense, ratant l'Ecole des Beaux-Arts, mangeant sa pension à ne rien faire ; si bien que, au bout des quatre ans,
il s'était vu forcé, pour vivre, de se mettre aux gages
d’un marchand de bons dieux, où il grattait dix heures par jour des Saint-Joseph, des Saint-Roch, des Madeleine, tout le calendrier des paroisses. Depuis six mois seulement, l'ambition l'avait repris, en re-
trouvant des camarades de Provence, des gaillards
dont il était l'aîné, connus autrefois chez tata Giraud, un pensionnat de mioches, devenus aujourd'hui de farouchesrévolutionnaires ; et cette ambition
tournait au gigantesque, dans cette fréquentation
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