‹ L'œuvre grave de RembrandtChapitre 6 sur 272 · LXXXII · texte numérisé non relu

LXXXII

On a livré à la publicité, dans ces derniers temps, trois lettres de Rembrandt adressées à Huigens. «Elles nous apprennent à le connaître comme un homme illettré sans doute, mais nullement grossier. Elles sont, dit M. Six, qui le premier publia deux de ces lettres, elles sont écrites naturellement, sans contrainte, avec consience de son mérite, mais tempérées par la modestie et par la soumission à un jugement plus éclairé». Ces lettres sont rédigées en ces termes:

"Monsieur!

«Je vous envoie donc par Lyvensen*) deux peintures, qui, je pense, seront trouvées telles que Son Altesse ne me donnera pas moins de mille florins pour chacune; mais, si Son Altesse pense qu'elles ne méritent pas autant, elle m'en donnera moins suivant son bon plaisir, me fiant au goût et à la discrétion de Son Altesse. Je me contenterai de cela avec reconnaissance, restant, avec mes salutations,

«Votre dévoué et affectionné serviteur, «Rembrandt **).

«Ce que j'ai dépensé aux cadres et à la caisse s'élève à 44 florins en tout».

Au dos de la lettre on lit:

«Le compte des 2 tableaux».

«Monsieur!

«Monsieur, ce n'est pas sans crainte que je vous écris, et cela sur l'encouragement du receveur Wttenboogaert, auquel je me plaignais du retard apporté dans mon payement: le trésorier Volbergen nie que l'on touche annuellement des intérêts; mais le receveur Wttenboogaert m'a assuré mercredi dernier que Volbergen a touché les dits intérêts tous les semestres, et jusqu'à présent, de sorte qu'il a de nouveau été perçu maintenant 4,000 florins impériaux dans ses comptoirs. Les

*) Jan Lyvens, le peintre, ami de Rembrandt (?); mais il paraît, suivant M. Vosmaer, que ces lettres n'ont pas été lues correctement, et qu'il ne s'agit point ici de Lievens. — W. B.

**) Voir les rapports et communications des quatre classes de l'Institut royal néerlandais des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts, pour 1843. Communication de deux lettres autographes de Rembrandt, par Six, p. 142. — Smith, Catalogue raisonné, etc., t. VII, consacré à Rembrandt.— Cette lettre paraît avoir été écrite vers le milieu de l'année 1638. — S.

choses étant ainsi, je vous prie, mon bienveillant Sieur, de faire préparer mon ordonnance au premier jour, pour que je puisse enfin toucher les 1,144 florins que j'ai bien mérités. Je tâcherai toujours de vous en récompenser par la réciprocité de mes services et le témoignage de mon amitié. Sur quoi je salue vous, Monsieur, cordialement et je souhaite que Dieu vous conserve longtemps en bonne santé.

«Votre dévoué et affectionné serviteur «Rembrandt *).

«Je demeure sur le Binnen-emster (Binnen Amstel, l'Amstel intérieur) dans la sucrerie. «7 oct.»

Adresse: «Monsieur

Monsieur de Suylijkum conseiller et secrétaire de Son Altesse

Port. La Haye».

«Monsieur!

«C'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agréable missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de mon côté, je me trouve obligé de vous rendre service et amitié. C'est par suite de cette affection que, malgré vos réserves, je vous envoie la toile ci-jointe, espérant que vous ne la refuserez pas, car c'est le premier souvenir que je vous donne.

«Monsieur le receveur Wttenboogaert est venu chez moi, comme j'étais occupé à emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait à Son Altesse, il voulait bien me faire le payement en question sur sa recette. Ainsi je vous prierais, Monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux tableaux et que j'en reçoive l'argent au plus tôt, vu qu'il me serait extrêmement utile en ce moment. En attendant, s'il vous plaît, une réponse, je souhaite à votre famille tout bonheur et prospérité et lui présente mes salutations,

«Votre dévoué et affectionné serviteur, «Rembrandt *).

*) J. Burnet: Rembrandt and his works, p. 14. — L'année de la lettre est 1638. — S.

**) Six, dans les Rapports de l'Institut, p. 142. — S.

On voit, par ces trois signatures autographes de Rembrandt, qu'il écrivait son nom avec le t final. Les signatures de ses tableaux et de ses eaux-fortes ont aussi la même orthographe, sauf dans ses premières années, où il

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«A la Haye, ce 27 janvier 1639.

«Monsieur, suspendez ce tableau sous un jour très-fort et qu'on puisse le voir à une graude distance».

«La question se présente ici tout naturellement de savoir ce que représentaient les deux tableaux exécutés par Rembrandt pour le prince. Nous chercherions en vain la réponse, si elle ne nous était donnée par le livre des Ordonnances du prince Frédéric-Henri, qui s'étend de 1637 à 1641, et se trouve aux archives des domaines de la maison Orange-Nassau; on y lit, page 242:

«Le dix-sept février 1639 fut dépêchée l'ordonnance sur l'attestation de Monsieur de Zuylichem, pour le peintre Rembrandt, comme suit:

«Son Altesse ordonne, par ce, à Thymen van «Volbergen, son trésorier et administrateur général, «de payer au peintre Rembrandt la somme de douze «cent *) quarante-quatre florins Carolus, pour deux «tableaux, représentant l'un l'Ensevelissement et <d'autre la Résurrection de Notre Seigneur Christ, «exécutés par lui et livrés à Son Altesse, en vertu «de la déclaration ci-dessus».

Ces tableaux avaient donc pour sujet l'Ensevelissement et la Résurrection du Sauveur. Avec la Mise en croix, la Descente de croix et V Ascension, livrés auparavant au prince par Rembrandt, ils formaient une suite de morceaux de la Passion,

écrivait souvent: Bembrant; telle est, par exemple, la signature de la Leçon d'anatomie. Je ne crois pas que, passé 1635 ou 1636, il ait plus jamais omis le d. Pour les variations des signatures de Rembrandt, voir un article de W. Burger dans V Artiste du 18 juillet 1858. — W. B.

*) Cette ordonnance officielle montre que chacun de ces tableaux était payé à Rembrandt 600 florins, les 44 florins eu sus étant le remboursement de la dépense des cadres et de la caisse, comme l'indique la lettre n° I. Il est singulier que ce brave Rembrandt, qu'on accuse de tant d'avarice, se soit trompé de 100 florins en moins, lorsque, dans la lettre n° II, il réclame 1,144 florins, «qu'il a bien mérités.» Mais, pour qui le connaît à fond, on s'aperçoit vite que, loin d'être avare, il n'est pas très-fort en finance, que l'argent ne le préoccupe guère, et qu'il ne brilla pas beaucoup dans l'administration de ses affaires. Témoin sa ruine complète en 1656, quoique, en 1638, comme on l'a vu par l'instance devant la Cour de Frise, il se fût déclaré «super abondamment pourvu de biens», quoique, en 1642, à la mort de Saskia, l'ensemble de leur fortune montât à environ 40,000 florins, somme considérable pour un artiste hollandais de ce temps-là.

Ou remarquera aussi que le prix de 600 florins, payé par le prince Frederik Hendrik pour chaque petit tableau de la série de la Yie du Christ, est énorme. Cela prouve l'estime qu'on faisait du talent de Rembrandt, dès les premiers temps de son installation à Amsterdam. — "W. B.

comme il en existe encore de plusieurs maîtres éminents. De la succession du prince Frédéric- Henri, ils passèrent dans la ci-devant galerie de Dusseldorf, où ils ont été décrits, ainsi qu'un sixième tableau représentant V Adoration des bergers. De Dusseldorf ces six œuvres d'art furent enlevées au temps de la Révolution française; aujourd'hui, elles sont déposées dans la pinacothèque de Munich *). Ce doivent être des tableaux de cabinet, d'égale grandeur et d'une fort belle exécution, qui n'ont perdu par le temps que quelque clarté de ton.

Il convient aussi de remarquer ici l'amitié qui liait Huigens et Rembrandt, et qui paraît clairement dans ces lettres. J'en ai déjà dit quelques mots plus haut. Uitenbogaerd se fait aussi connaître comme ami de Rembrandt, par son empressement à venir en aide à l'artiste dans le payement de la somme qui lui était due, et par la visite qu'il fait à Rembrandt dans le désir d'examiner une dernière fois ses tableaux avantleur départ. Que Uitenbogaard fût lié avec notre peintre, cela nous semble prouvé, en outre, par le fait que celui-ci fit son portrait, soigna une belle gravure de sa maison de campagne, et qu'il le représenta dans ses fonctions de receveur générait dans le portrait appelé le Peseur d'or.

Il ne m'est tombé sous les yeux que ces trois lettres de Rembrandt; sans doute, il en existe encore çà et là qui ne sont point connues. Ainsi on lit dans un catalogue de Manuscrits qui furent vendus à Londres, en 1825, p. 104:

«№ 460. Four letters of Rembrandt van Rijn.».

Il paraît que ces lettres ont été vendues 32 livres sterling, mais je n'ai pu réussir à découvrir quel en fut l'acquéreur, ni ce qu'elles contenaient. Pourtant je conclus de la date de l'une d'elles, écrite le 27 janvier 1639, qu'elle est

*) Ces six tableaux portent, dans le catalogue de 1853; les nos 255, 256, 257, 258, 259, 260 de la seconde série, et sont classés dans le cabinet n° XI. Ils ont tous 2 pieds (allemands) 10 pouces de haut sur 2 pieds 2 pouces de large. Tous sont sur toile, sauf la célèbre Descente de croix, n° 257, qui est sur bois. Le tableau que M. Scheltema nomme V Adoration des bergers et intitulé dans le catalogue: la Naissance du Christ. L'honorable rédacteur du catalogue de Munich, peu initié sans doute au style de Rembrandt, appelle ces tableaux des esquisses ou des ébauches (skizeé), à l'exception de la Mise en croix et de la Descente de croix, qui probablement lui semblent plus terminés. — Dans le nouveau catalogue du professeur Marggraff, Munich, 1865, le mot skizze a été précieusement conservé. — W. B.

la même que la dernière des trois précédentes» *) (W. Burger, Rembrandt, discours sur sa vie.... Paris 1860; p. 123).

Note 21. Concordance des №s du catalogue de Middleton avec ceux du catalogue de Bartsch.

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*) Il est bien probable aussi que deux autres de ces quatre lettres sont les lettres n° I et n° II ci-dessus, puisqu'elles ont été publiées par deux auteurs anglais, Jobn Smith et John Burnet. Mais la quatrième, il resterait à lui donner aussi la publicité, et nous faisons appel à son propriétaire actuel. Une lettre de Rembrandt ne doit pas rester dans l'ombre. — W. B.

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