MADAME DE STAËL
son livre sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales où, après avoir rassemblé quelques idées générales montrant la i)uissance que peut exercer la littérature sur la destinée tlo l'homme, elle les développe par l'examen successif des principales époques dans l'histoire des lettres. Le livre s'adressait particulièrement à l'Institut qui couvait Sieyès, Cabanis, Guinguené, Rœderer, J. Ghénier, et aux Écoles normales où professaient La Place, de Hauy, Monge, Bernardin de Saint-Pierre, Garât, l'abbé Picard, Volney et La Harpe. C'est dire à quel public — au début d'un siècle nouveau — Mme de Staël recommandait Shakespeare en écrivant son chapitre sur la littérature du Nord. Elle^le considère sous un jour particulier. Il n'a point imité les anciens, il ne s'est point nourri, comme Racine, des tragédies grecques, il a commencé une littérature inédite, a donné à l'art dramatique anglais sa véritable impulsion. Le premier il a peint la douleur morale au plus haut degré. « L'amertume de souffrance dont il donne l'idée pourrait presque passer pour une invention, si la nature ne s'y reconnaissait pas et s'il n'avait pas trouvé les plus profondes sources d'émotion dans la nécessité philosophique ». Elle vante la façon dont il a su représenter la terreur de la mort, la pitié, « sans aucun mélange d'admiration pour celui qui souffre (Catherine d'Aragon, dans Henri VIII), pour un être insignifiant (le duc de
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Clarence, dans Richard III), et quelquefois même méprisable (Le cardinal de Wolsey, dans Henry VIII). » Il faut, ajoute-t-elle, un talent infini pour transporter ce sentiment de la vie au théâtre, en lui conservant toute sa force ; « mais quand on y est parvenu, l'effet qu'il produit est d'une plus grande vérité que tout autre : ce n'est pas au grand homme, c'est à l'iiomme qu'on s'intéresse; l'on n'est point alors ému par des sentiments qui sont quelquefois de convention tragique, mais par une impression tellement rapprochée des impressions de la vie, que l'illusion en est plus grande ». Après avoir établi comment Shakespeare excelle à peindre la pitié, Mme de Staël démontre son énergie dans la terreur, comment du crime il sait faire sortir l'effroi, et aussi comme il a compris l'amour. « Dans Othello, l'amour est caractérisé sous des traits bien différents que dans Bornéo et Juliette ; mais qu'il y est grand ! qu'il y est énergique ! comme Shakespeare a bien compris ce qui forme le lien des deux sexes, le courage et la faiblesse ! Lorsque Othello proteste devant le Sénat de Venise que le seul art qu'il ait employé pour séduire Desdémona, c'est le récit des périls auxquels il avait été exposé, comme ce qu'il dit est trouvé vrai par toutes les femmes ! Comme elles savent que ce n'est pas dans la flatterie que consiste l'art tout-puissant des hommes pour se faire aimer d'elles ! La protection tutélaire qu'ils peuvent accorder au timide objet de leur
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choix, la gloire qu'ils peuvent réfléchir sur une faible vie est leur charme le plus irrésistible ».
Que cela est joliment dit!
En publiant son ouvrage sur La Littérature, Mme de Staël prouvait à ses contemporains que ni les révolutionnaires, ni les muscadins, ni les soldats de Bonaparte n'avaient détruit le culte shakespearien. Elle fit plus encore. S'attaquant pour ainsi dire au vif, elle condamna la poésie d'imagination au profit de l'observation de la nature dans ses rapports avec les sentiments qu'elle fait éprouver à l'homme. Sans doute elle se souvenait de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, mais elle citait Shakespeare.
Son volume De V Allemagne, écrit après de nombreux entretiens avec Schlegel, Gœthe et Humbolt, allait une fois de plus établir l'influence de Shakespeare et si solidement que les conséquences en seront bientôt définitives. Lisez cet extrait d'un chapitre sur l'art dramatique. Pesez-en bien les mots. Mme de Staël y expose une théorie qui sera reprise plus tard par Stendhal et Victor Hugo. C'est le premier jalon planté sur le territoire romantique.
Pour peindre les caractères» il faut nécessairement s'écarter du ton majestueux exclusivement admis dans la tragédie française ; car il est impossible de faire connaître les défauts et les qualités d'un homme, si ce n'est en le présentant sous divers rapports; le vulgaire» dans
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la nature, se mêle souvent au sublime» et quelquefois en relève l'effet... Si l'on voulait risquer, en France, dans une tragédie, une innovation quelconque, aussitôt on s'écrierait que c'est un mélodrame ; mais n'importe-t-il pas de savoir pourquoi les mélodrames font plaisir à tant de gens ? En Angleterre, toutes les classes sont également attirées par les pièces de Shakespeare ; nos plus belles tragédies, en France, n'intéressent pas le peuple; sous prétexte d'un goût trop pur et d'un sentiment trop délicat pour supporter de certaines émotions on divise l'art en deux ; les mauvaises pièces contiennent des situations touchantes mal exprimées et les belles pièces peignent admirablement des situations purement froides à force d'être dignes ; nous possédons peu de tragédies qui puissent ébranler à la fois l'imagination des hommes de tous les rangs.
Rien dans la vie ne doit être stationnaire, et l'art est pétrifié quand il ne change plus. Vingt ans de révolution ont donné à l'imagination d'autres besoins que ceux qu'elle éprouvait quand les romans de Grébillon peignaient l'amour et la société du temps. La tendance naturelle du siècle c'est la tragédie historique. Tout est tragédie dans les événements qui intéressent les nations; et cet immense drame que le genre humain représente depuis six mille ans fournirait des sujets sans nombre pour le théâtre, si l'on donnait plus de liberté à l'art dramatique. Les règles ne sont que l'itinéraire du génie; elles nous apprennent seulement que Corneille, Racine et Voltaire ont passé par là ; mais si l'on arrive au but, pourquoi chicaner sur la route. Et le but n'est-il pas d'émouvoir l'àme en l'ennoblissant?
Il serait donc à désirer qu'on pût sortir de l'enceinte que les hémistiches et les rimes ont tracée autour de l'art; il faut permettre plus de hardiesse, il faut exiger
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plus de connaissance de l'histoire ; car si l'on tient exclusivement à ces copies toujours plus pâles des mêmes chefs-d'œuvre, on finira par ne plus voir au théâtre que des marionnettes héroïques, sacrifiant l'amour au devoir, préférant la mort à l'esclavage, inspirées par l'antithèse dans leurs actions comme dans leurs paroles, mais sans aucun rapport avec cette étonnante créature qu'on appelle l'homme, avec la destinée redoutable qui tour à tour l'entraîne et le pousse.
On ne révolutionne pas ainsi un art sans se créer de nombreux adversaires. Parmi les plus entêtés Mme de Staël compta Chênedollé et M. deFontanes. Pour Chênedollé le cas est bizarre. Il paraît qu'il errait avec délices, dans les prés, lisant YHéloïse de Jean-Jacques. 11 aimait les Idylles de Gessner; il relisait sans cesse BulTon et Bernardin de Saint- Pierre. Alors pourquoi cette rancune contre Mme de Staël recommandant l'étude de la nature ? Un critique a écrit ; « Il importe assez peu par quelle porte on entre dans le royaume du Grand, du Vrai et du Beau, pourvu que ce soit par une porte élevée et qu'il y ait à gravir pour y atteindre. C'est ainsi qu'Homère. Sophocle, Dante et Shakespeare y donnent entrée presque indifféremment. Mais si l'on se flatte d'y arriver par une pente trop douce et sans sortir d« chez soi, comme par Racine ou tels autres auteurs de trop facile connaissance, on court risque de s'y croire toujours sans y pénétrer jamais ». Eh bien. Chênedollé était entré dans le domaine littéraire par des pentes trop douces. Son admiration
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devait se borner à Rivarol qui pourtant ne l'épargnait pas. Il lui suffisait de dire du bien de Bufîon, ce qui était inutile ; du mal de Thomas, de Delille, de Boucher, de Chabanon, de Le Brun, de l'abbé Millot, de Palissot, ce qui semble plus inutile encore. Il ressentit quelque sympathie pour Klopstock, après un voyage à Hambourg, mais elle ne fut que relative. Il entretint quelques rapports avec Chateaubriand, ils furent sans enthousiasme de part et d'autre. Quant à Mme de Staël, c'est une femme « qui a plus d'esprit qu'elle n'en peut mener ». Le soupirant de Lucile devait, en effet, n'y rien comprendre, pas plus que son ami Fontanes dont il pleurera la mort en s'écriant : « Il n'y a plus de haute littérature en France, puisqu'il a cessé de vivre ». On s'expliquera, plus tard, sa stupéfaction quand Hugo lui lira la Préface de Cromwell.
Fontanes n'avait pas les mêmes raisons d'en vouloir à Mme de Staël. Il appréciait Shakespeare si nous en croyons ce passage des Mémoires d' Outre- Tombe :
Nous allions nous promener avec M. de Fontanes dans la campagne, nous nous arrêtions sous quelques-uns de ces larges ormes répandus dans les prairies. Appuyé contre le tronc de ces ormes, mon ami me contait son ancien voyage en Angleterre avant la Révolution, et les vers qu'il adressait à deux jeunes ladies, devenues vieilles à l*ombre des tours de Westminster ; tours qu'il