FONTANES
retrouvait debout comme il les avait laissées, durant qu'à leurs bases s'étaient ensevelies les illusions et les peines de sa jeunesse.
Nous dînions souvent dans quelque taverne solitaire à Chelsea, sur la Tamise, en parlant de Milton et de Shakespeare : ils avaient vu ce que nous voyions ; ils s'étaient assis comme nous, au bord de ce fleuve, pour nous fleuve étranger, pour eux fleuve de la patrie. Nous rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles submergées l'une après l'autre dans le brouillard de la ville. Nous regagnions notre demeure, guidés par d'incertaines lueurs qui nous traçaient à peine la route à travers la fumée de charbon rougissant autour de chaque réverbère : ainsi s'écoule la vie.
Non seulement Fontanes appréciait Shakespeare, mais il aimait Chateaubriand dont il avait fait la connaissance à Londres dans la compagnie de l'abbé Delille, de Mme de Boigne et de nombre d'exilés de marque. Quand Chateaubriand lui lisait les Natchez, Atala, René, 1' <( écrivain classique de la branche aînée » applaudissait, bien qu'il dût pressentir Tavénement du genre romantique. Alors pourquoi les théories de Mme de Staël lui semblèrent-elles intempestives ? Pourquoi, après les avoir combattues, conseilla-t-il plus tard à Chateaubriand de les discuter à son tour dans le Mercure de France sous prétexte de le mettre à même de proclamer le rétablissement des saintes doctrines religieuses et monarchiques? Pour cette même raison, échappant à l'analyse, qui dicta l'acceptation de Chateaubriand
182 HISTOIRE DE l'oEUVRE SHAKESPEARIENNE
qui cédait peut-être aussi à cette conviction que le seul moyen d'arriver à la politique est la littérature. Toujours est-il que Chateaubriand — après avoir tant de fois vanté Shakespeare dans les tavernes solitaires deChelsea — publia des articles réunis plus tard sous le titre de Mélanges littéraires, dont le même Shakespeare fit tous les frais.
Nous avons sous les yeux le numéro daté d'avril 1801 : « Après avoir parlé d'Young dans un premier extrait, dit-il, je viens à un homme qui a fait schisme en littérature, à un homme divinisé par le pays qui l'a vu naître, admiré dans tout le nord de l'Europe, et mis par quelques Français audessus de Corneille et de Racine. » Chatjeaubriand commence par établir que Voltaire initia la France à Shakespeare. Il estime — faisant allusion aux lettres adressées à milord Bolingbroke — que le jugement par lui porté d'abord sur le tragique anglais fut plein de mesure, de goût et d'impartialité. Il rappelle qu'à la fin de sa vie Voltaire se reprocha (( ces fausses admirations dont il ne s'était servi que pour appuyer ses systèmes », ajoutant que s'il commençait « à en découvrir les funestes conséquences, il pouvait se dire : et quorum pars magna fui, y> Puis il félicite La Harpe d'avoir, en analysant La Tempête dans la traduction de Letourneur, présenté sous tout leur jour « les grossières irrégularités du poète. )) Il se montre plus sévère encore, s'il considère l'œuvre de Shakespeare au point de